Utei : RĂ©cit dâun survivant ; Les Productions Menuentakuan ; texte et interprĂ©tation : Omer St-Onge ; mise en scĂšne : Xavier Huard ; Ă©clairages : Delphine Rochefort ; son : Ătienne Thibault ; prĂ©sentĂ© au Studio Hydro-QuĂ©bec du Monument-National, du 3 au 6 mars 2022.
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« Souvent ils ont tuĂ© lâenfant aussi »
Florent Vollant
« autant que lâhistoire se rĂ©pĂ©tera
je reviendrai au centuple »
Natasha Kanapé Fontaine
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Au dĂ©but, on ne voit personne, mais on entend le roulement entĂȘtant et assourdissant du tambour : Teueikan, ou tambour, incarne un pouvoir agissant aux moments clĂ©s de la vie. SacrĂ©, il permet aux Innus de communiquer avec les esprits. Avec le chant, il guide vers le MaĂźtre du Caribou. Uni Ă la couleur rouge, il favorise la chasse. AssociĂ© au canot, au toboggan et aux raquettes, il emporte la tradition nomade Ă travers les lacs innombrables, les campements, les langues des PremiĂšres Nations.
Ce tambour scande aussi une mĂ©moire rĂ©cente. Ses battements signent les pas des robes noires dans le dortoir des enfants. Utei, ça sâest passĂ© ici. Le tambour appelle le public Ă rejoindre la perspective des PremiĂšres Nations, Ă communiquer avec la crĂ©ation, les esprits, pour accĂ©der Ă la guĂ©rison.
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Revisiter lâHistoire
Il est question dâentente, et non de rĂ©conciliation. « RĂ©conciliation », Dictionnaire Robert en ligne, sens 2 : « Religion : CĂ©rĂ©monie catholique par laquelle une personne est rĂ©intĂ©grĂ©e dans l'Ăglise. » Sens ancien : « se dit aussi de l'absolution qu'on reçoit de ses pĂ©chĂ©s au Sacrement de PĂ©nitence, laquelle fait rentrer le pĂ©cheur en Grace, & le rĂ©concilie avec Dieu. » Dictionnaire Larousse en ligne, sens 3 : « CĂ©rĂ©monie solennelle par laquelle un pĂ©cheur public est pardonnĂ© et rĂ©admis Ă la communion par l'Ăglise ou qui a pour objet de purifier un lieu saint profanĂ©. » La Commission nationale de vĂ©ritĂ© et rĂ©conciliation du Canada aurait pu choisir un autre terme si elle souhaitait vĂ©ritablement faire la lumiĂšre sur les pensionnats autochtones.
Dâaucuns rĂ©pondront quâil a Ă©tĂ© adoptĂ© par les Nations Unies pour mettre fin aux guerres. Telle que lâa dĂ©fini le Chili, la « rĂ©conciliation nationale », aprĂšs un conflit, se situe « Ă un point de convergence entre la responsabilitĂ© morale et la responsabilitĂ© politique de la communautĂ© internationale ». La rĂ©conciliation onusienne est une stratĂ©gie internationale de sortie dâun conflit. Elle assoit des adversaires et des mĂ©diateurs autour dâune table : tel est le « processus social de catharsis ». Ici, au théùtre, une victime rĂ©clame la traversĂ©e dâun deuil et un dialogue; ce ne fut pas une guerre, mais une longue oppression, un gĂ©nocide, par extermination des valeurs, de la mĂ©moire, des traditions et des corps mĂȘmes.
Prises de parole
Le one-man-show lancinant et bouleversant durera une heure. à droite de lâespace scĂ©nique, on distingue une tente traditionnelle innue et, Ă lâintĂ©rieur, un feu rougeoyant. Ă gauche, un lit dâenfant et, face au public, une valise. De la tente monte la voix lente et profonde dâun rĂ©citant. Elle porte les souvenirs dâun enfant de six ans, arrachĂ© Ă sa famille et Ă ses traditions, violĂ© au pensionnat jusquâau secondaire, puis revenu parmi les siens, dĂ©truit par une grande souffrance intĂ©rieure, lâalcool, la drogue, la scarification, le vol. Mais au moment oĂč une musique de Pink Floyd fait hĂ©siter le jeune homme sur le point de se suicider, la guĂ©rison va commencer.

Cette histoire appartient Ă Omer St-Onge â St-Onges sur la couverture de ses deux livres, lâun de poĂšmes (LâĂtoile et le bouleau, 2017), lâautre de rĂ©cits (Le medewin. La voie du coeur : les enseignements secrets d'un homme-mĂ©decine innu, 2019). La graphie de son nom flotte comme lâidentitĂ© quâon a voulu effacer en lâachetant au prix fort, grĂące Ă des indemnitĂ©s dĂ©livĂ©res par le Gouvernement du Canada en Ă©change de lâoubli, tel que les victimes le signaient au bas dâun reçu.
Cet accompagnateur des victimes des pensionnats Ă la Commission nationale Ă©voque la difficultĂ© du tĂ©moignage concernant les exactions sexuelles commises dans ces Ă©coles catholiques et lâhorreur du pointage associĂ© Ă chacun des sĂ©vices subis. Il dit aussi cet immense sentiment dâabandon que connurent les enfants sĂ©questrĂ©s. Lâassimilation forcĂ©e nâa jamais rĂ©ussi, ni le retour dans les familles, oĂč toute lâharmonie dâantan Ă©tait brisĂ©e. Ne peut-on deviner que ces substantiels chĂšques nâont pas permis de cicatriser les plaies ? Tous nâont pas acceptĂ© ce marchandage, raconte Omer St-Onge, et beaucoup de ceux qui le firent ne surent que dĂ©truire leur vie un peu plus vite. DâoĂč le besoin de soigner, qui fait partie de la dĂ©marche dâOmer pour lui-mĂȘme et les siens.
Voix au chapitre
Si lâexpĂ©rience théùtrale des Autochtones a connu un fort dĂ©veloppement, le drame collectif est toujours Ă vif. Douleur, colĂšre, mĂ©moire : les artistes signent des Ćuvres rĂ©silientes â visuelles, performatives, filmiques, dansĂ©es, chantĂ©es et jouĂ©es. Dans Utei : RĂ©cit dâun survivant, Omer, victime de cette horrible histoire, convoque son frĂšre jumeau, sa famille et ceux de sa communautĂ© venus soutenir sa dĂ©marche. GrĂące Ă son travail dâacteur au sein de la compagnie Menuentakuan, qui compte sept ans dâĂ©changes, de rires et de travail collectif, lâadversitĂ© semble rĂ©gresser.
Dans Utei : RĂ©cit dâun survivant, lâoralitĂ© sert la transmission directe, lâĂ©motion Ă la fois contenue et brute du tĂ©moignage, mais aussi la distanciation dâun texte et dâune mise en scĂšne symboliques dĂ©nonçant lâacculturation, la violence sexuelle et les mĂ©faits de la domination. La rencontre aprĂšs la piĂšce avec Omer autour dâun thĂ© complĂšte le spectacle dâauthentiques prĂ©cisions. La voix dâOmer, Ă©gale et captivante, possĂšde une tessiture et un rythme Ă elle. Monodie rĂ©citative, elle accroche ce sujet douloureux. « LumiĂšre du matin » (tel Ă©tait son nom, devenu un maudit jour matricule « 135 ») a rencontrĂ© lâancĂȘtre qui lui a fait fumer le calumet et lâa lancĂ© sur sa voie de guĂ©rison. Geste simple, militant et bienfaisant.

LâĂ©motion est palpable. « La plupart de ceux qui ont signĂ© lâoubli sont morts dâoverdose ou dâalcoolisme », dit celui qui porte sa vision dans un temps Ă©tendu : « Pour tous ceux qui ont signĂ©, ce chemin, moi, je va lâfaire. Je vois le temps loin en avant. Je vois vos ancĂȘtres. On Ă©tait des alliĂ©s. Il y a eu cassure. (âŠ) Maintenant (âŠ), on est en avant. »
Tuer lâIndien dans lâenfant ? « Ce bruit, que la sociĂ©tĂ© canadienne avait toujours rĂ©ussi Ă Ă©touffer, est montĂ© en puissance », Ă©crivent Serge Bouchard et Marie-Christine LĂ©vesque dans Le Peuple rieur (2017). LâĂtat a Ă©chouĂ© Ă ĂŽter son bĂąton de parole Ă lâ« Indien ». De fiers Autochtones se tiennent maintenant sur les devants de la scĂšne, y racontant Ă travers de multiples histoires les façons de soigner leur Ăąme.
crédits photos : Manoushka Larouche





