Dans le cadre de sa campagne annuelle de financement « Je soutiens lâart dâici », le MusĂ©e dâart contemporain de MontrĂ©al vise Ă doubler son fonds dâacquisition pour ajouter des Ćuvres dâartistes locaux Ă ses collections permanentes. Deux expositions prĂ©sentent les acquisitions rĂ©centes du MAC, « La machine qui enseignait des airs aux oiseaux » jusquâau 25 avril 2021 et « Des horizons dâattente » jusquâau 19 septembre 2021. Nous avons choisi de rencontrer et de vous prĂ©senter quatre artistes dâici dont les Ćuvres ont rĂ©cemment Ă©tĂ© acquises par le MAC. AprĂšs une premiĂšre entrevue avec Myriam Dion, nous vous invitons Ă dĂ©couvrir le travail de Caroline Monnet.
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Marion Malique : Je me souviens de la toute premiĂšre fois que jâai vu une de tes Ćuvres, câĂ©tait un bloc de ciment duquel dĂ©passait un habit traditionnel. LâĆuvre sâappelait Franck et elle Ă©tait prĂ©sentĂ©e Ă lâArsenal. Depuis, jâai vu et apprĂ©ciĂ© beaucoup de tes Ćuvres. Dis-moi si je me trompe, mais il semble que ta pratique Ă©volue, que tu ajoutes sans cesse des « cordes Ă ton arc », mais que tu nâabandonnes jamais rien. Est-ce quâil y a des formes dâart que tu nâas pas encore explorĂ©es et qui tâattirent moins ? Lorsque tu explores une nouvelle avenue, est-ce quâil tâarrive de mettre de cĂŽtĂ© un volet de pratique ?
Caroline Monnet : Mon utilisation varie, un peu de maniĂšre rotative, mais câest toujours le concept qui dicte le mĂ©dium que je choisis. Je pense que toutes les formes dâart mâintĂ©ressent. Peut-ĂȘtre que certaines me semblent plus intimidantes, comme la performance, que je nâai jamais vraiment explorĂ©e. Ăa fait partie de ma personnalitĂ© de vouloir essayer de nouvelles choses, de sortir de ma zone de confort. Je trouve que jâapprends beaucoup sur moi quand je suis dans ces situations. Tu grandis quand tu as un peu peur.
MM : Au-delĂ des mĂ©diums choisis, comment a Ă©voluĂ© ta pratique au cours des dix derniĂšres annĂ©es? Au niveau des formats, des matĂ©riaux, des procĂ©dĂ©s et des couleurs? On remarque beaucoup de rouge, de rose et mĂȘme de vert fluo depuis quelque temps, ce qui est inhabituel si on compare Ă tes premiĂšres Ćuvres.
CM : Je pense quâau dĂ©but jâĂ©tais trĂšs monochrome. Dans mes premiers films, jâaimais le cĂŽtĂ© un peu « sale » et « brut » du grain de la pellicule en noir et blanc. Puis jâai ressenti le besoin dâun peu de fraĂźcheur. Au niveau des thĂšmes que jâexplorais, ça sâest raffinĂ©. Il y a une volontĂ© dâexplorer des thĂšmes tout aussi importants, mais dâune façon plus accessible pour le public. Je veux pouvoir mâamuser et explorer sans ĂȘtre nĂ©cessairement prisonniĂšre de la lourdeur des thĂšmes tels que le fĂ©minicide autochtone, la perte dâidentitĂ© ou la crise du logement dans les communautĂ©s autochtones. Je suis dans une pĂ©riode oĂč jâai envie de voir des couleurs, de jouer avec les textures. Jâai envie que ça vibre autour de moi.

Longing for trust n. 2 (2020)
MM : Dans le milieu culturel montrĂ©alais, câest difficile de se faire une place dans deux sphĂšres diffĂ©rentes et dâavoir deux chapeaux. Les pratiques artistiques fonctionnent plutĂŽt en silo et câest rare de passer de lâune Ă lâautre. Comment fais-tu pour arriver Ă marier cinĂ©ma et arts visuels ?
CM : Ce sont deux industries trĂšs diffĂ©rentes. Je les vois comme deux mĂ©tiers sĂ©parĂ©s avec lesquels je jongle. Mais ça sâest fait assez naturellement. Avant d'arriver Ă MontrĂ©al, je baignais dĂ©jĂ dans le milieu du cinĂ©ma et des festivals de films oĂč jâavais bĂąti un rĂ©seau. Câest en participant Ă lâĂ©mission Les contemporains que je suis entrĂ©e dans le milieu des arts visuels. Jâai rapidement fait beaucoup de rencontres, mais jâai surtout dĂ©couvert ma passion pour la sculpture et la matiĂšre. ParallĂšlement, jâĂ©tais en train de dĂ©velopper des courts-mĂ©trages. Les deux volets se sont dĂ©veloppĂ©s en mĂȘme temps et aujourdâhui, je ne veux pas avoir Ă choisir. Je pense que câest correct de faire plusieurs choses.
MM : Depuis que je te connais, je tâentends rĂ©pĂ©ter que tu es une femme, autochtone, francophone, canadienne, mais que tu nâes pas que ça. Tu es une artiste avant tout. Est-ce que tu vois une amĂ©lioration sur le plan de la perception et des « cases à cocher » que les publics, les institutions ou mĂȘme les sources de financement peuvent avoir ? Comment jongler entre ce refus des cases et la question des quotas pouvant permettre dâouvrir la porte Ă certains artistes qui, grĂące Ă une subvention spĂ©cifique destinĂ©e Ă une catĂ©gorie de personnes, vont recevoir le soutien nĂ©cessaire pour rĂ©aliser des projets ?
CM : Je ne sais pas si câest la sociĂ©tĂ© et le regard des gens qui changent ou si câest moi qui arrive Ă un point oĂč je peux dĂ©cloisonner ces boĂźtes-lĂ dans lesquelles on me range souvent. Avec les annĂ©es, jâai gagnĂ© en confiance en moi et en crĂ©dibilitĂ©. Tu mâaurais posĂ© cette question-lĂ il y a cinq ans ou dix ans, ça aurait Ă©tĂ© complĂštement diffĂ©rent. Jâavais encore beaucoup dâinsĂ©curitĂ©s par rapport Ă ma place en arts visuels ou en cinĂ©ma.
Je pense quâon a encore besoin de ces quotas parce quâil y a un recul Ă combler. Il y a encore des inĂ©galitĂ©s et ça ne fait pas assez longtemps quâon travaille Ă les rĂ©duire. Il faut quâon donne la chance aux autochtones ou Ă toutes les personnes issues de la diversitĂ©, incluant les femmes, de pouvoir faire des erreurs et de pouvoir prouver, essayer, travailler et sâamĂ©liorer pour atteindre les mĂȘmes niveaux que tous les hommes blancs qui occupent les postes clĂ©s de direction et qui ont accĂšs aux opportunitĂ©s qui viennent avec ça. Il y a des erreurs que lâon fait encore, par exemple, celle de rĂ©duire les artistes autochtones uniquement Ă des expositions de groupes ou Ă des Ă©vĂ©nements autochtones. Câest ce qui nous fait stagner, ça nous empĂȘche de nous Ă©manciper et de faire reconnaĂźtre notre travail Ă lâextĂ©rieur de ces barĂšmes-lĂ . Ă cela sâajoute souvent une thĂ©matique autochtone qui folklorise le tout.

Flow (2019)
MM : Tu travailles beaucoup avec des matĂ©riaux de construction, ce qui peut sembler surprenant lorsquâon pense Ă des Ćuvres dâart. Peux-tu nous en dire un peu plus sur lâorigine de ces matĂ©riaux dans ta vie et leur pertinence dans ta pratique ? Dâun point de vue technique, mais aussi au niveau de la manipulation et de la conservation des Ćuvres, quels sont les principaux dĂ©fis et les avantages Ă utiliser ce type de matĂ©riaux ?
CM : Jâai toujours aimĂ© lâidĂ©e dâutiliser des matĂ©riaux industriels et de les transformer pour leur donner une poĂ©sie, pour en faire presque des bijoux. Quand jâĂ©tais jeune, mes parents rĂ©novaient des maisons. Ils achetaient des vieux chalets quâils rĂ©paraient et convertissaient. Je rentrais de lâĂ©cole et il y avait de la laine de verre dans ma chambre ou on faisait du camping parce quâon Ă©tait dans les rĂ©novations tout le temps. Ă lâadolescence, je nây voyais pas dâintĂ©rĂȘt, mais maintenant, je rĂ©alise Ă quel point ça a une influence sur ce que je fais. Jâaime les matĂ©riaux de construction parce que je les connais, ils sont une zone de confort.
Câest un dĂ©fi de travailler avec des matĂ©riaux produits Ă grande Ă©chelle, qui ne sont pas faits pour lâemploi que je leur rĂ©serve. Jâaime le fait que ça mâoblige Ă travailler avec les imperfections. Le bĂ©ton, on ne sait jamais comment ça va tourner parce quâil faut utiliser de lâeau. Tu dĂ©marres et tu ne sais pas si ça va craquer, si ça va tenir ensemble. Je trouve ça trĂšs excitant de ne pas avoir un contrĂŽle complet sur lâĆuvre. Dâune certaine façon, ça lui donne une vie.
Jâadapte mes techniques en fonction du matĂ©riel et de ses imperfections. Est-ce que ce sera du laser, de la dĂ©coupe Ă lâeau ou Ă la toupie ? Je fais beaucoup de tests pour savoir quelle technique marche avec quel matĂ©riel et jâapprends beaucoup. Par exemple, est-ce que câest inflammable, quel est le degrĂ© dâisolation, la durĂ©e de vie, etc. Sur le plan de la conservation, câest assez exploratoire aussi. Ce nâest pas comme une peinture oĂč, en tant que sociĂ©tĂ©, on possĂšde lâexpĂ©rience suffisante pour savoir que ça peut durer des siĂšcles.
En vidĂ©o comme en atelier, il y a aussi plus dâimprĂ©vu quâon le croit. Tu as une idĂ©e extrĂȘmement prĂ©cise en tĂȘte, et il faut que tu apprennes Ă la laisser aller petit Ă petit, jusquâĂ ce que tu obtiennes ton rĂ©sultat. La vidĂ©o est aussi trĂšs technique et il y a de nombreux collaborateurs impliquĂ©s.

Insular 05 (2019) et Thermal Glaze (2019)
MM : Deux de tes Ćuvres ont rĂ©cemment rejoint les collections du MAC et sont prĂ©sentĂ©es dans le cadre de lâexposition Des horizons dâattente jusquâau 19 septembre 2021. Il sâagit de Lot # X â Front de la riviĂšre, DĂ©sert et In the Name of Progress. Sais-tu pourquoi le MAC a choisi ces Ćuvres en particulier ?
CM : CâĂ©tait ma premiĂšre exposition majeure Ă MontrĂ©al et la premiĂšre fois que je rĂ©alisais des Ćuvres de cette ampleur. Lot # X est la piĂšce maĂźtresse dâune sĂ©rie dâĆuvres en pyrogravures qui parle de la fragmentation du territoire et de notre impact sur lui. Les terres de Moonyang (MontrĂ©al), terres traditionnelles de mes ancĂȘtres, ont Ă©tĂ© brĂ»lĂ©es pour permettre aux colons de sâinstaller, ce qui a causĂ© des migrations et la sĂ©dentarisation de bon nombre dâAlgonquins. LâĆuvre est connectĂ©e Ă MontrĂ©al et Ă lâHistoire du QuĂ©bec. In the Name of Progress est ma toute premiĂšre broderie sur Tyvek et rĂ©sume assez bien mes prĂ©occupations autour de ce qui a Ă©tĂ© « sacrifiĂ© au nom du progrĂšs ». Je pense que les deux Ćuvres dialoguent bien entre elles.
MM : Lâexposition Des horizons dâattente tĂ©moigne des prĂ©occupations politiques, fĂ©ministes, sociales, poĂ©tiques, linguistiques et identitaires propres Ă notre Ă©poque. Quel est le rĂŽle des musĂ©es et des institutions dans ce combat de sensibilisation et dâĂ©ducation ? Est-ce quâacheter des Ćuvres qui traitent de ces thĂ©matiques et monter une exposition est suffisant ? Comment les institutions pourraient-elles en faire plus ?
CM : Les institutions comprennent le rĂŽle quâelles ont Ă jouer pour diversifier leurs collections, pour acheter des Ćuvres dâartistes vivants et encourager la production des artistes. Souvent, les gens ne saisissent pas entiĂšrement le travail requis en atelier. On absorbe des coĂ»ts pour produire une Ćuvre et, quand on la vend, on rĂ©investit dans la production de lâĆuvre suivante. Câest comme ça quâon arrive Ă avancer. Les musĂ©es et les institutions doivent continuer dâacheter le travail dâartistes vivants, et mĂȘme Ă©mergents pour nourrir la production artistique. On peut toujours en faire dâavantage, mais il semble y avoir un vent de changement depuis quelques annĂ©es.

Lot # X â Front de la riviĂšre DĂ©sert (2018)
MM : Tu vas prĂ©senter ta premiĂšre exposition solo musĂ©ale, Ninga MĂŹnĂšh, au MusĂ©e des beaux-arts de MontrĂ©al Ă partir du 21 avril. Quels types dâĆuvres peut-on sâattendre Ă trouver au MBAM ? Est-ce quâil sâagit principalement dâĆuvres rĂ©centes ou plutĂŽt dâune rĂ©trospective sur ton travail des derniĂšres annĂ©es ?
CM : Jâai choisi de faire majoritairement des nouvelles Ćuvres qui nâauront jamais Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es. On peut sâattendre Ă une continuitĂ© au niveau des thĂ©matiques que jâexplore depuis deux ans maintenant. Câest une Ă©volution tant au niveau de la forme que du contenu avec une nouvelle exploration de structures architecturales. JâespĂšre rĂ©ussir Ă ouvrir un dialogue autour de la crise du logement dans les communautĂ©s autochtones. Je ne comprends pas quâon ait encore des conditions de tiers-monde dans un pays aussi industrialisĂ© que le Canada. Jâutilise les matĂ©riaux de construction pour dĂ©montrer que les maisons et lâenvironnement dans lequel on vit influencent notre santĂ© physique, mentale, Ă©motionnelle et spirituelle.
Je vois les lieux dâexposition, surtout les musĂ©es, comme des vitrines et des plateformes que lâon mâoffre pour prendre position. Mon travail, câest de crĂ©er des dialogues et dâutiliser cette plateforme pour parler de choses importantes. Si je peux amener le dĂ©bat dans la sphĂšre publique, jâaurai dĂ©jĂ rĂ©ussi quelque chose.
MM : Est-ce que tu penses que la pandémie et le confinement ont exacerbés ces réflexions ?
CM : Oui, absolument. Câest particuliĂšrement Ă©peurant pour beaucoup de communautĂ©s quand on sait que les gens vivent en promiscuitĂ© dans des maisons trĂšs petites. Si quelquâun est infectĂ©, ça se rĂ©pand rapidement. La consigne de se laver les mains frĂ©quemment nâest pas rĂ©aliste lorsquâon nâa pas accĂšs Ă lâeau potable et Ă lâeau courante. La pandĂ©mie a mis en lumiĂšre beaucoup dâinĂ©galitĂ©s sociales Ă travers le monde.

In the Name of Progress (2018)
MM : Parlons de daphne, le premier centre dâartiste autochtone au QuĂ©bec, dont tu es lâune des quatre fondatrices avec Hannah Claus, Skawennati et Nadia Myre. Comment est nĂ© le projet ? Et quel a Ă©tĂ© lâimpact de la pandĂ©mie sur le lancement ?
CM : Ăa faisait longtemps quâon parlait du projet. On sâest incorporĂ©es avant la pandĂ©mie. La directrice du centre, Lori Beavis, a Ă©tĂ© engagĂ©e environ une semaine avant le premier confinement. En pleine pandĂ©mie, ça ne faisait pas de sens de se trouver des locaux. Ăa nous a permis de prendre notre temps et de bien poser les bases pour le centre. Lâannonce de lâouverture de daphne est arrivĂ©e comme une bouffĂ©e de vent frais, une bonne nouvelle pour MontrĂ©al pendant ces temps un peu bizarres et difficiles. Câest hallucinant de penser que câest le premier centre dâartistes autochtones au QuĂ©bec alors quâon est en 2021. Le nom a Ă©tĂ© choisi en lâhonneur de lâartiste Anishinaabe Daphne Odjig. En tant que femmes Anishinaabeg et KanienâkehĂĄ:ka Mohawk, on est heureuses de collaborer et de rejoindre le rĂ©seau des centres dâartistes avec ce projet. Ce que jâaime par-dessus tout, câest que ce sont des lieux dâexploration, dâexpĂ©rimentation oĂč tu peux vraiment tâamuser.
Le mandat de daphne est avant tout de prĂ©senter des expositions individuelles dâartistes du QuĂ©bec et dâailleurs. Câest essentiel dâavoir accĂšs Ă ces expositions pour bĂątir son corpus dâĆuvres et de se faire connaĂźtre. La premiĂšre annĂ©e, on a dĂ©cidĂ© dâexposer quatre artistes autochtones francophones pour lancer la discussion et permettre des rencontres. Au QuĂ©bec, on est relativement en retard par rapport Ă lâOuest canadien sur les questions autochtones. Les autochtones anglophones nâont pas toujours conscience de la production des artistes francophones, et ne savent pas ce qui se passe au QuĂ©bec. Avec daphne, on souhaite pallier Ă cette double marginalisation et Ă©tablir un lien entre les diverses communautĂ©s.





