Décloisonner avec Caroline Monnet

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16.04.2021

Dans le cadre de sa campagne annuelle de financement « Je soutiens l’art d’ici », le MusĂ©e d’art contemporain de MontrĂ©al vise Ă  doubler son fonds d’acquisition pour ajouter des Ɠuvres d’artistes locaux Ă  ses collections permanentes. Deux expositions prĂ©sentent les acquisitions rĂ©centes du MAC, « La machine qui enseignait des airs aux oiseaux » jusqu’au 25 avril 2021 et « Des horizons d’attente » jusqu’au 19 septembre 2021. Nous avons choisi de rencontrer et de vous prĂ©senter quatre artistes d’ici dont les Ɠuvres ont rĂ©cemment Ă©tĂ© acquises par le MAC. AprĂšs une premiĂšre entrevue avec Myriam Dion, nous vous invitons Ă  dĂ©couvrir le travail de Caroline Monnet.

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Marion Malique : Je me souviens de la toute premiĂšre fois que j’ai vu une de tes Ɠuvres, c’était un bloc de ciment duquel dĂ©passait un habit traditionnel. L’Ɠuvre s’appelait Franck et elle Ă©tait prĂ©sentĂ©e Ă  l’Arsenal. Depuis, j’ai vu et apprĂ©ciĂ© beaucoup de tes Ɠuvres. Dis-moi si je me trompe, mais il semble que ta pratique Ă©volue, que tu ajoutes sans cesse des « cordes Ă  ton arc », mais que tu n’abandonnes jamais rien. Est-ce qu’il y a des formes d’art que tu n’as pas encore explorĂ©es et qui t’attirent moins ? Lorsque tu explores une nouvelle avenue, est-ce qu’il t’arrive de mettre de cĂŽtĂ© un volet de pratique ?

Caroline Monnet : Mon utilisation varie, un peu de maniĂšre rotative, mais c’est toujours le concept qui dicte le mĂ©dium que je choisis. Je pense que toutes les formes d’art m’intĂ©ressent. Peut-ĂȘtre que certaines me semblent plus intimidantes, comme la performance, que je n’ai jamais vraiment explorĂ©e. Ça fait partie de ma personnalitĂ© de vouloir essayer de nouvelles choses, de sortir de ma zone de confort. Je trouve que j’apprends beaucoup sur moi quand je suis dans ces situations. Tu grandis quand tu as un peu peur.

MM : Au-delĂ  des mĂ©diums choisis, comment a Ă©voluĂ© ta pratique au cours des dix derniĂšres annĂ©es? Au niveau des formats, des matĂ©riaux, des procĂ©dĂ©s et des couleurs? On remarque beaucoup de rouge, de rose et mĂȘme de vert fluo depuis quelque temps, ce qui est inhabituel si on compare Ă  tes premiĂšres Ɠuvres.

CM : Je pense qu’au dĂ©but j’étais trĂšs monochrome. Dans mes premiers films, j’aimais le cĂŽtĂ© un peu « sale » et « brut » du grain de la pellicule en noir et blanc. Puis j’ai ressenti le besoin d’un peu de fraĂźcheur. Au niveau des thĂšmes que j’explorais, ça s’est raffinĂ©. Il y a une volontĂ© d’explorer des thĂšmes tout aussi importants, mais d’une façon plus accessible pour le public. Je veux pouvoir m’amuser et explorer sans ĂȘtre nĂ©cessairement prisonniĂšre de la lourdeur des thĂšmes tels que le fĂ©minicide autochtone, la perte d’identitĂ© ou la crise du logement dans les communautĂ©s autochtones. Je suis dans une pĂ©riode oĂč j’ai envie de voir des couleurs, de jouer avec les textures. J’ai envie que ça vibre autour de moi.

Longing for trust n. 2 (2020)

MM : Dans le milieu culturel montrĂ©alais, c’est difficile de se faire une place dans deux sphĂšres diffĂ©rentes et d’avoir deux chapeaux. Les pratiques artistiques fonctionnent plutĂŽt en silo et c’est rare de passer de l’une Ă  l’autre. Comment fais-tu pour arriver Ă  marier cinĂ©ma et arts visuels ?

CM : Ce sont deux industries trĂšs diffĂ©rentes. Je les vois comme deux mĂ©tiers sĂ©parĂ©s avec lesquels je jongle. Mais ça s’est fait assez naturellement. Avant d'arriver Ă  MontrĂ©al, je baignais dĂ©jĂ  dans le milieu du cinĂ©ma et des festivals de films oĂč j’avais bĂąti un rĂ©seau. C’est en participant Ă  l’émission Les contemporains que je suis entrĂ©e dans le milieu des arts visuels. J’ai rapidement fait beaucoup de rencontres, mais j’ai surtout dĂ©couvert ma passion pour la sculpture et la matiĂšre. ParallĂšlement, j’étais en train de dĂ©velopper des courts-mĂ©trages. Les deux volets se sont dĂ©veloppĂ©s en mĂȘme temps et aujourd’hui, je ne veux pas avoir Ă  choisir. Je pense que c’est correct de faire plusieurs choses.

MM : Depuis que je te connais, je t’entends rĂ©pĂ©ter que tu es une femme, autochtone, francophone, canadienne, mais que tu n’es pas que ça. Tu es une artiste avant tout. Est-ce que tu vois une amĂ©lioration sur le plan de la perception et des « cases à cocher » que les publics, les institutions ou mĂȘme les sources de financement peuvent avoir ? Comment jongler entre ce refus des cases et la question des quotas pouvant permettre d’ouvrir la porte Ă  certains artistes qui, grĂące Ă  une subvention spĂ©cifique destinĂ©e Ă  une catĂ©gorie de personnes, vont recevoir le soutien nĂ©cessaire pour rĂ©aliser des projets ?

CM : Je ne sais pas si c’est la sociĂ©tĂ© et le regard des gens qui changent ou si c’est moi qui arrive Ă  un point oĂč je peux dĂ©cloisonner ces boĂźtes-lĂ  dans lesquelles on me range souvent. Avec les annĂ©es, j’ai gagnĂ© en confiance en moi et en crĂ©dibilitĂ©. Tu m’aurais posĂ© cette question-lĂ  il y a cinq ans ou dix ans, ça aurait Ă©tĂ© complĂštement diffĂ©rent. J’avais encore beaucoup d’insĂ©curitĂ©s par rapport Ă  ma place en arts visuels ou en cinĂ©ma.

Je pense qu’on a encore besoin de ces quotas parce qu’il y a un recul Ă  combler. Il y a encore des inĂ©galitĂ©s et ça ne fait pas assez longtemps qu’on travaille Ă  les rĂ©duire. Il faut qu’on donne la chance aux autochtones ou Ă  toutes les personnes issues de la diversitĂ©, incluant les femmes, de pouvoir faire des erreurs et de pouvoir prouver, essayer, travailler et s’amĂ©liorer pour atteindre les mĂȘmes niveaux que tous les hommes blancs qui occupent les postes clĂ©s de direction et qui ont accĂšs aux opportunitĂ©s qui viennent avec ça. Il y a des erreurs que l’on fait encore, par exemple, celle de rĂ©duire les artistes autochtones uniquement Ă  des expositions de groupes ou Ă  des Ă©vĂ©nements autochtones. C’est ce qui nous fait stagner, ça nous empĂȘche de nous Ă©manciper et de faire reconnaĂźtre notre travail Ă  l’extĂ©rieur de ces barĂšmes-lĂ . À cela s’ajoute souvent une thĂ©matique autochtone qui folklorise le tout.

Flow (2019)

MM : Tu travailles beaucoup avec des matĂ©riaux de construction, ce qui peut sembler surprenant lorsqu’on pense Ă  des Ɠuvres d’art. Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’origine de ces matĂ©riaux dans ta vie et leur pertinence dans ta pratique ? D’un point de vue technique, mais aussi au niveau de la manipulation et de la conservation des Ɠuvres, quels sont les principaux dĂ©fis et les avantages Ă  utiliser ce type de matĂ©riaux ?

CM : J’ai toujours aimĂ© l’idĂ©e d’utiliser des matĂ©riaux industriels et de les transformer pour leur donner une poĂ©sie, pour en faire presque des bijoux. Quand j’étais jeune, mes parents rĂ©novaient des maisons. Ils achetaient des vieux chalets qu’ils rĂ©paraient et convertissaient. Je rentrais de l’école et il y avait de la laine de verre dans ma chambre ou on faisait du camping parce qu’on Ă©tait dans les rĂ©novations tout le temps. À l’adolescence, je n’y voyais pas d’intĂ©rĂȘt, mais maintenant, je rĂ©alise Ă  quel point ça a une influence sur ce que je fais. J’aime les matĂ©riaux de construction parce que je les connais, ils sont une zone de confort.

C’est un dĂ©fi de travailler avec des matĂ©riaux produits Ă  grande Ă©chelle, qui ne sont pas faits pour l’emploi que je leur rĂ©serve. J’aime le fait que ça m’oblige Ă  travailler avec les imperfections. Le bĂ©ton, on ne sait jamais comment ça va tourner parce qu’il faut utiliser de l’eau. Tu dĂ©marres et tu ne sais pas si ça va craquer, si ça va tenir ensemble. Je trouve ça trĂšs excitant de ne pas avoir un contrĂŽle complet sur l’Ɠuvre. D’une certaine façon, ça lui donne une vie.

J’adapte mes techniques en fonction du matĂ©riel et de ses imperfections. Est-ce que ce sera du laser, de la dĂ©coupe Ă  l’eau ou Ă  la toupie ? Je fais beaucoup de tests pour savoir quelle technique marche avec quel matĂ©riel et j’apprends beaucoup. Par exemple, est-ce que c’est inflammable, quel est le degrĂ© d’isolation, la durĂ©e de vie, etc. Sur le plan de la conservation, c’est assez exploratoire aussi. Ce n’est pas comme une peinture oĂč, en tant que sociĂ©tĂ©, on possĂšde l’expĂ©rience suffisante pour savoir que ça peut durer des siĂšcles.

En vidĂ©o comme en atelier, il y a aussi plus d’imprĂ©vu qu’on le croit. Tu as une idĂ©e extrĂȘmement prĂ©cise en tĂȘte, et il faut que tu apprennes Ă  la laisser aller petit Ă  petit, jusqu’à ce que tu obtiennes ton rĂ©sultat. La vidĂ©o est aussi trĂšs technique et il y a de nombreux collaborateurs impliquĂ©s.

Insular 05 (2019) et Thermal Glaze (2019)

MM : Deux de tes Ɠuvres ont rĂ©cemment rejoint les collections du MAC et sont prĂ©sentĂ©es dans le cadre de l’exposition Des horizons d’attente jusqu’au 19 septembre 2021. Il s’agit de Lot # X – Front de la riviĂšre, DĂ©sert et In the Name of Progress. Sais-tu pourquoi le MAC a choisi ces Ɠuvres en particulier ?

CM : C’était ma premiĂšre exposition majeure Ă  MontrĂ©al et la premiĂšre fois que je rĂ©alisais des Ɠuvres de cette ampleur. Lot # X est la piĂšce maĂźtresse d’une sĂ©rie d’Ɠuvres en pyrogravures qui parle de la fragmentation du territoire et de notre impact sur lui. Les terres de Moonyang (MontrĂ©al), terres traditionnelles de mes ancĂȘtres, ont Ă©tĂ© brĂ»lĂ©es pour permettre aux colons de s’installer, ce qui a causĂ© des migrations et la sĂ©dentarisation de bon nombre d’Algonquins. L’Ɠuvre est connectĂ©e Ă  MontrĂ©al et Ă  l’Histoire du QuĂ©bec. In the Name of Progress est ma toute premiĂšre broderie sur Tyvek et rĂ©sume assez bien mes prĂ©occupations autour de ce qui a Ă©tĂ© « sacrifiĂ© au nom du progrĂšs ». Je pense que les deux Ɠuvres dialoguent bien entre elles.

MM : L’exposition Des horizons d’attente tĂ©moigne des prĂ©occupations politiques, fĂ©ministes, sociales, poĂ©tiques, linguistiques et identitaires propres Ă  notre Ă©poque. Quel est le rĂŽle des musĂ©es et des institutions dans ce combat de sensibilisation et d’éducation ? Est-ce qu’acheter des Ɠuvres qui traitent de ces thĂ©matiques et monter une exposition est suffisant ? Comment les institutions pourraient-elles en faire plus ?

CM : Les institutions comprennent le rĂŽle qu’elles ont Ă  jouer pour diversifier leurs collections, pour acheter des Ɠuvres d’artistes vivants et encourager la production des artistes. Souvent, les gens ne saisissent pas entiĂšrement le travail requis en atelier. On absorbe des coĂ»ts pour produire une Ɠuvre et, quand on la vend, on rĂ©investit dans la production de l’Ɠuvre suivante. C’est comme ça qu’on arrive Ă  avancer. Les musĂ©es et les institutions doivent continuer d’acheter le travail d’artistes vivants, et mĂȘme Ă©mergents pour nourrir la production artistique. On peut toujours en faire d’avantage, mais il semble y avoir un vent de changement depuis quelques annĂ©es.

Lot # X – Front de la riviĂšre DĂ©sert (2018)

MM : Tu vas prĂ©senter ta premiĂšre exposition solo musĂ©ale, Ninga MĂŹnĂšh, au MusĂ©e des beaux-arts de MontrĂ©al Ă  partir du 21 avril. Quels types d’Ɠuvres peut-on s’attendre Ă  trouver au MBAM ? Est-ce qu’il s’agit principalement d’Ɠuvres rĂ©centes ou plutĂŽt d’une rĂ©trospective sur ton travail des derniĂšres annĂ©es ?

CM : J’ai choisi de faire majoritairement des nouvelles Ɠuvres qui n’auront jamais Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es. On peut s’attendre Ă  une continuitĂ© au niveau des thĂ©matiques que j’explore depuis deux ans maintenant. C’est une Ă©volution tant au niveau de la forme que du contenu avec une nouvelle exploration de structures architecturales. J’espĂšre rĂ©ussir Ă  ouvrir un dialogue autour de la crise du logement dans les communautĂ©s autochtones. Je ne comprends pas qu’on ait encore des conditions de tiers-monde dans un pays aussi industrialisĂ© que le Canada. J’utilise les matĂ©riaux de construction pour dĂ©montrer que les maisons et l’environnement dans lequel on vit influencent notre santĂ© physique, mentale, Ă©motionnelle et spirituelle.

Je vois les lieux d’exposition, surtout les musĂ©es, comme des vitrines et des plateformes que l’on m’offre pour prendre position. Mon travail, c’est de crĂ©er des dialogues et d’utiliser cette plateforme pour parler de choses importantes. Si je peux amener le dĂ©bat dans la sphĂšre publique, j’aurai dĂ©jĂ  rĂ©ussi quelque chose.

MM : Est-ce que tu penses que la pandémie et le confinement ont exacerbés ces réflexions ?

CM : Oui, absolument. C’est particuliĂšrement Ă©peurant pour beaucoup de communautĂ©s quand on sait que les gens vivent en promiscuitĂ© dans des maisons trĂšs petites. Si quelqu’un est infectĂ©, ça se rĂ©pand rapidement. La consigne de se laver les mains frĂ©quemment n’est pas rĂ©aliste lorsqu’on n’a pas accĂšs Ă  l’eau potable et Ă  l’eau courante. La pandĂ©mie a mis en lumiĂšre beaucoup d’inĂ©galitĂ©s sociales Ă  travers le monde.

In the Name of Progress (2018)

MM : Parlons de daphne, le premier centre d’artiste autochtone au QuĂ©bec, dont tu es l’une des quatre fondatrices avec Hannah Claus, Skawennati et Nadia Myre. Comment est nĂ© le projet ? Et quel a Ă©tĂ© l’impact de la pandĂ©mie sur le lancement ?

CM : Ça faisait longtemps qu’on parlait du projet. On s’est incorporĂ©es avant la pandĂ©mie. La directrice du centre, Lori Beavis, a Ă©tĂ© engagĂ©e environ une semaine avant le premier confinement. En pleine pandĂ©mie, ça ne faisait pas de sens de se trouver des locaux. Ça nous a permis de prendre notre temps et de bien poser les bases pour le centre. L’annonce de l’ouverture de daphne est arrivĂ©e comme une bouffĂ©e de vent frais, une bonne nouvelle pour MontrĂ©al pendant ces temps un peu bizarres et difficiles. C’est hallucinant de penser que c’est le premier centre d’artistes autochtones au QuĂ©bec alors qu’on est en 2021. Le nom a Ă©tĂ© choisi en l’honneur de l’artiste Anishinaabe Daphne Odjig. En tant que femmes Anishinaabeg et Kanien’kehĂĄ:ka Mohawk, on est heureuses de collaborer et de rejoindre le rĂ©seau des centres d’artistes avec ce projet. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est que ce sont des lieux d’exploration, d’expĂ©rimentation oĂč tu peux vraiment t’amuser.

Le mandat de daphne est avant tout de prĂ©senter des expositions individuelles d’artistes du QuĂ©bec et d’ailleurs. C’est essentiel d’avoir accĂšs Ă  ces expositions pour bĂątir son corpus d’Ɠuvres et de se faire connaĂźtre. La premiĂšre annĂ©e, on a dĂ©cidĂ© d’exposer quatre artistes autochtones francophones pour lancer la discussion et permettre des rencontres. Au QuĂ©bec, on est relativement en retard par rapport Ă  l’Ouest canadien sur les questions autochtones. Les autochtones anglophones n’ont pas toujours conscience de la production des artistes francophones, et ne savent pas ce qui se passe au QuĂ©bec. Avec daphne, on souhaite pallier Ă  cette double marginalisation et Ă©tablir un lien entre les diverses communautĂ©s.

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