Tout ce qu’on n’a pas brûlé – Escale 

Roman Algérien green

Dans le cadre d'une collaboration avec Tënk prolongeant les réflexions du numéro 292 de Spirale, nous reproduisons le texte de présentation de l'Escale « Tout ce qu'on n'a pas brûlé » ainsi que les commentaires rédigés par les codirecteur·ice·s du dossier « Enquêtes dans l'archive coloniale », Miriam Sbih et Renato Rodriguez-Lefebvre.

La colonisation est paradoxale, en ce qu’elle montre et efface en même temps les corps. L’archive coloniale, qui en porte la mémoire, nomme, par exemple, des figures autochtones : mais ces représentations effacent les personnes réelles. En résulte une forme d’oubli d’autant plus pernicieux qu’il est difficile à bien discerner. Et déjà que l’oubli est un animal rusé, qu’on ne peut pas battre sur son propre terrain…

Nommer la colonisation, c’est également négocier notre relation à la destruction et à ses traces. Mais c’est tout aussi périlleux que de traquer l’oubli. On voudrait combattre la violence en la montrant telle quelle, sans en cacher les parts les plus sinistres. Ce faisant, on reste malgré tout au service de la violence, en centralisant l’attention sur les effets de celle-ci. C’est une tension constante que connaissent trop bien les productions culturelles aux prises, de près ou de loin, aux héritages et aux conséquences de la domination coloniale. Nous recherchons l’équilibre entre la représentation de l’effacement et l’acte de dévoiler les paroles, les corps, qui portent les souvenirs.

Les films sélectionnés sont en écho avec les textes de notre dossier paru dans la revue Spirale, Enquêtes sur l’archive coloniale, dans lequel nous réfléchissons aux effacements, oublis et absences comme catalyseurs pour la pensée. Dans le cadre de cette escale, nous nous déplaçons vers des traditions de mémoire rebelles et souveraines. À l’image de la traversée transculturelle du numéro, nous avons souhaité naviguer entre des situations culturelles distinctes bien que touchées par les désastres de la colonisation. 

Les films réunis partagent une même intuition, soit celle que l’archive coloniale n’est pas un objet figé, ni même stable. Elle est un terrain de lutte où se négocient encore aujourd’hui les modalités de la mémoire. Chacun·e à leur façon, Rodrigo Reyes, Jamie Whitecrow, Abdallah Al-Khatib et Katia Kameli jouent avec les matières qui forment ce type d’archive. Iels ne se contentent pas d’en exhumer les vestiges, mais la tordent et la détournent, nous amenant à la voir être habitée autrement. Ce n’est pas tant l’archive elle-même qui fait office de lieu d’enquête principal que ce qu’elle n’a jamais pu tout à fait contenir ni avaler. Les sillons que tracent les résistances post ou décoloniales - passées ou celles qui restent à inventer- invitent ces réalisateur·ices à vider l’archive coloniale d’un signifiant premier pour mieux en exhiber les multiples perspectives que ses documents ont voulu cacher.

Ce faisant, ces films tracent une géographie inattendue : du Mexique au Canada, en passant par la Palestine et l'Algérie, ceux-ci correspondent à des situations politiques et culturelles distinctes, tout de même traversées par des logiques similaires d’effacement et de résurgence.

Ces quatre films nous rappellent que les trous de l'archive ne sont pas des manques à combler, mais des creux habités, des brèches où d’autres formes de connaissances ont appris à vivre et à s’inventer.

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Le passé et le futur s’entremêlent lorsqu’un conquistador de Hernan Cortés est subitement transporté dans un Mexique contemporain, à la veille de la 500e année de commémoration de l’invasion du pays. L’explorateur voyage et rencontre les ruines de la violence coloniale, dont les nouvelles formes – féminicides, narco-politique, corruption, kidnapping etc. – prolongent la destruction des liens humains. L’œuvre de Rodrigo Reyes ne maquille en rien la brutalité du sort des personnes disparues, en donnant la parole à leurs proches qui refusent de les oublier. Ces aveux sont livrés au personnage principal, ce conquistador-fantôme qui erre vers Mexico sans comprendre quel jeu du destin l’a détourné de sa mission prétendument civilisatrice.  

Ce personnage appartient à tout un répertoire de figures grotesques, avares, cruelles. Mais il fait office de marginal au sein de cette famille masculine et exemplaire de la domination. Loin d’être le conquérant enragé dépeint dans Aguirre, la colère de Dieu (1972), le conquistador se transforme en le témoin de la déroute de son héritage. La mélancolie qui le gagne au fur et à mesure qu’il se décentre des récits d’aventure et de gloire ayant nourri la conquête, a de quoi surprendre. Ce désenchantement de l’histoire par un acteur de la rapine ne vient que de son écoute, par laquelle il en vient à se congédier de son propre rôle de « vainqueur ».

  • Renato Rodriguez Lefebvre

The First Female Indigenous Female Pornographer

The First Indigenous Female Pornographer

La pulsion scopique a droit à une drôle de comparution, où ses contradictions sont autant révélées par le rire que par le malaise. En effet, le mockumentaire de la cinéaste anishinaabe Jamie Whitecrow confronte le regard allochtone à ses fantasmes raciaux. Le montage se joue des archives coloniales du Canada pour en faire émerger la dimension érotique, la logique perverse ayant sexualisé les corps autochtones de manière à les condamner davantage. C’est dans ce terreau que l’œuvre s’installe, pour célébrer subtilement les corps dont l’archive a contesté le mouvement propre. En résulte une œuvre qui altère, à partir d’une entrevue fictive, le sens de ces archives du corps, dans un ton à cheval entre le sérieux et la blague.

Cette subversion dans l’hilarité puise ses inspirations chez l’artiste cri Kent Monkman ou encore dans l’œuvre du cinéaste métis Clint Alberta, soulignant par le fait même un usage politique du rire que le philosophe lakota Vine Deloria Jr a reconnu comme étant spécifique aux traditions autochtones.  La dramaturge Monica Mojica tient le rôle d’une première femme autochtone pornographe : son jeu d’actrice et ses propos révèlent toute une critique de la relation contemporaine entre le colon/colonisateur (settler) et l’Autochtone, où les dynamiques d’exploitation se déguisent plus habilement dans les formes libérales. 

  • Renato Rodriguez Lefebvre

Little Palestine, journal d’un siège 

Little-Palestine

« Cherche du sens ».

Comme une incantation, cette injonction qu’Abdallah Al-Khatib se lance à lui-même et qu’il nous lance, depuis Yarmouk assiégé, hante les images collectées par le cinéaste. En pointant sa caméra autant sur la cruauté déchirante vécue par les habitant·e·s du plus grand camp de réfugié·e·s palestinien·ne·s au monde que sur des moments de grâce dérobés à la guerre, Al-Khatib, à la fois témoin et victime, tisse avec sensibilité ces éclats de vie qui persistent malgré le siège. 

Yarmouk, établi en 1957 en banlieue de Damas, est assiégé par l’armée de Bachar al-Assad de 2013 à 2015. C’est donc depuis l’intérieur des décombres et de l’agonie vécue durant ces années que Al-Khatib documente le quotidien de ses habitant·e·s. Des bombardements constants à la famine sévère causée par le blocus du gouvernement syrien, rien n’échappe au cinéaste, pas même les infimes détails arrachés à l’urgence, qui témoignent eux aussi du temps distordu du siège.

Si le sort de Yarmouk fut relégué au silence par le gouvernement syrien autant que par la communauté internationale, Little Palestine maintient vivantes ces archives filmiques — les sourires, les chants, la résilience têtue de celleux qui persistent — et trouve, dans cette vie qui refuse de céder, le sens que le cinéaste nous exhortait à chercher. 

  • Miriam Sbih

Le roman algérien 

Roman Algérien

Qu'est-ce que l'Histoire nationale, sinon un récit édifié sur les décombres de ceux qu'il occulte ? C'est la piste qu'emprunte l'enquête iconographique de Katia Kameli. Se dépliant en trois chapitres distincts, ce « roman » polyphonique questionne le rapport trouble de l'Algérie à ses propres images et aux symboles que ces dernières fabriquent. Les résonances personnelles et philosophiques de plusieurs interlocuteur·ices s'y répondent et s'entrechoquent, révélant qu'une image se transforme au gré du regard qui en actualisera la réalité.

À partir du fameux kiosque de cartes postales de la rue Larbi Ben M'Hidi à Alger, le film revisite d’abord les archives photographiques à la fois révolutionnaires et coloniales de la capitale, donnant à voir le rapport à l'histoire et à l'identité qu'elles suscitent chez celleux qui les côtoient. Le deuxième chapitre convoque la philosophe Marie-José Mondzain, née à Alger, qui replonge dans ces mêmes archives pour réfléchir à la complexité d'une mémoire nationale trouée.  Certains épisodes, comme la décennie noire, en sont pratiquement effacés.

L'ultime chapitre suit Mondzain au cœur du Hirak en 2019 : dans l'éclatement des manifestations, un flot de mémoires occultées semble soudain surgir, révélant que malgré la volonté nationaliste de l’état, la potentialité des images résiste à toute volonté d'unification. Le passé algérien ne se laisse pas réduire à une seule voix et l’enquête de Kameli ne cesse de faire apparaître, presque par hasard, ses multiples visages.

  • Miriam Sbih

Pour plus d'information, consulter le lien suivant :

https://www.tenk.ca/fr/escales/ce-quon-na-pas-brule-memoires-sur-larchive-coloniale

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