UN PEUPLE DES STATUES – FEUILLETON À ÉPISODES

2026-02-21A

Un peuple de statues est un espace de réflexion sur l’iconoclasme, le vandalisme et, plus généralement, sur cet usage politique particulier des œuvres d’art qui consiste à les démolir. S’y déploie une démarche expérimentale qui met en dialogue la réflexion philosophique et le geste graphique de l’auteur.

3 – Déchéance de monumentalité /01 /01
J’emprunte cette belle expression à l’historienne du patrimoine Julie Deschepper, qui l’utilise dans l’épisode de podcast intitulé « Statues contestées #5 : Déboulonner, et après ? », Paroles d’histoire, 144, 24 juillet 2020, en ligne, https://parolesdhistoire.fr/index.php/2020/07/24/144-statues-contestees-5-deboulonner-et-apres/
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Au sud du Square Dorchester, de l’autre côté du Boulevard René-Lévesque, et pas très loin du petit Lion de Belfort (voir l’épisode précédent), il y a un autre monument. À chacun de ses angles s’élèvent des colonnes qui soutiennent une voûte à caisson, elle-même supportant un genre de flèche couronnée par une petite figure drapée. Cet amoncellement corinthien culmine à dix-huit mètres de haut. Il est d’un si bel effet qu’on pourrait en rester là. Mais l’œil s’attarde, une bizarrerie retient notre attention : il n’y a personne à l’ombre du baldaquin. La statue qui devrait s’y trouver n’y est plus. Le 29 août 2020, lors d’une manifestation pour le définancement de la police, des militant·es l’ont arrachée et jetée à terre, où sa tête s’est théâtralement séparée du tronc pour s’en aller rouler quelques mètres plus loin. Le statufié ainsi raccourci est John A. Macdonald, connu pour avoir développé la ligne de chemin de fer qui relie l’océan Atlantique à l’océan Pacifique et fondé de part et d’autre un pays nommé le Canada. Pour assujettir les populations à ce nouvel État, le premier Premier ministre canadien n’a pas hésité à provoquer des famines, à envoyer l’armée pour écraser les révoltes (comme celle de la rivière Rouge de 1869-1870) et à faire pendre ses opposant·es (comme Louis Riel). Il est aussi connu pour avoir mis en place la politique d'assimilation forcée des enfants autochtones dans les sinistres pensionnats que l’on sait. Cette appropriation coloniale des terres autochtones au nom du développement de l’industrie extractiviste est désormais reconnue comme l’une des facettes d’un génocide. Bref, le père fondateur de notre pays a un gros CV sur la conscience.

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Ce n’était pas la première fois que des militant·es antiracistes s’en prenaient à la statue de Macdonald. Dans les années précédant son déboulonnage, elle était régulièrement aspergée de peinture rose ou rouge et tout aussi régulièrement nettoyée par les services de la Ville. Me trouvant à enseigner la relation entre l’art et la vie dans un cours à l’Université, j’avais proposé aux étudiant·es de réfléchir à la récurrence de ce vandalisme, à son bien-fondé et à l’opportunité de maintenir ou pas un tel monument dans l’espace public. On en était arrivé à la conclusion que si la Ville de Montréal ne pouvait se résoudre ni à enlever ni à conserver la statue, la meilleure solution consisterait peut-être à la laisser en place – admettons – mais souillée. Cet argument a aussi été avancé à Bruxelles concernant la statue de Léopold II, le tortionnaire du Congo dont les mains et les yeux, dégoulinant de peinture rouge, semblent porter la marque indélébile du sang de ses victimes. Régulièrement tagué, le monument au monarque est ainsi devenu une sorte de contre-monument, non plus un hommage à la Couronne belge, mais plutôt le symbole de ses crimes coloniaux. 

À la suite de cette discussion, j’ai imaginé un dispositif d’auto-vandalisme par lequel une statue s'aspergerait elle-même de peinture. Cette visualisation d’un arroseur arrosé m’a rappelé l’autoportrait de l’artiste italien Alighiero Boetti qui le représente tenant un boyau d’arrosage dont le jet s’élève verticalement pour lui retomber sur la tête. Une résistance électrique placée dans le crâne en bronze de la statue provoque l'ébullition et l’évaporation immédiate d’une vapeur donnant son titre à l’œuvre : Mi fuma il cervello (1993) /02 /02
 Sur l’œuvre, voir : https://www.archivioalighieroboetti.it/scheda/autoritratto-mi-fuma-il-cervello/.
– titre à résonance tragique quand on sait que l’artiste est mort d’un cancer du cerveau peu de temps après la création de cette œuvre.

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C’est à l’époque du bras de fer entourant la statue en hommage à Macdonald qu’un concours d’art public a attiré mon attention. La même Ville de Montréal proposait d’ériger une fontaine devant la Bibliothèque Maisonneuve, qu’on allait agrandir dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. La fontaine que j’ai conçue, dessinée en 2019 et finalement installée en 2023, fonctionne comme une métonymie de mon fantasme de statue auto-vandalisée. Sur un socle en pierre, deux bottes en bronze sont pleines d’une eau agitée. Ce petit bouillon déborde en continu. Régulièrement, un jet s’en échappe, s’élève à quelques pieds de haut et retombe sur les bottes. Un perpétuel dégât. Une mini catastrophe en équilibre entre le scandale historique et sa contestation. La fontaine s’appelle très littéralement Bottes de pluie, mais un ami qui habite le quartier m’a rendu très heureux en me racontant que quelques semaines après son installation, il marchait derrière une jeune femme et l’entendait parler au téléphone. En substance, elle disait à son ami·e : entendu, on se retrouve aux bottes vers 18h. « On se retrouve aux bottes ». La place des bottes.

Le déboulonnage de Macdonald s’est déroulé à l’été 2020, celui qui a suivi le meurtre raciste de George Floyd par le policier Derek Chauvin, à Minneapolis. C’est donc dans le contexte mondial des manifestations monstres du mouvement Black Lives Matter que l’on est passé du peinturlurage réversible au déboulonnage terminal. Durant cet été-là, plusieurs statues ont fait l’objet d’un traitement similaire à travers le monde. Le déboulonnage d’Edward Colston à Bristol ; le « déchøukaj » de Victor Schœlcher, de Joséphine de Beauharnais et de Pierre Belain d’Esnambuc en Martinique /03 /03
 Voir : https://dechoukaj.com/.
 ; etc. À propos de cette recrudescence de l’iconoclasme politique, on a beaucoup entendu de voix conservatrices s’étrangler d’indignation et défendre avec fougue l’autorité des romans nationaux. Toucher à ces monuments constituait pour ces commentateur·rices zélé·es un honteux révisionnisme. À les entendre, l’existence de ces statues émanait d’un processus quasi naturel. Elles trônaient comme règnent les rochers et les rivières, de toute évidence et de toute éternité. Traces sacrées d’un passé réifié, elles relevaient de l’ordre immuable des choses et non de décisions politiques prises à un moment donné par un État particulier. 

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Dans le film Les statues de la discorde /04 /04
Émile Rabaté, Les statues de la discorde, BCI, 2021, 52 min. Disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=vNqS3-5Kjos.
d’Émile Rabaté, l’artiste et militant Seumboy Vrainom dénonce cette défense du patrimoine à géométrie variable : « Quand il y a un changement de régime, on enlève les symboles de l’ancien régime. C’est une manière de manifester le fait qu’on change de manière de penser. On change de référence symbolique. Pourquoi [est-on] incapable de modifier la symbolique des régimes [passés] quand il s’agit de colonisation ? » Et il ajoute cet argument imparable (du moins dans le contexte français) : « Parce que, quand il s’agit du Maréchal Pétain, tous les symboles ont été retirés, il n’y a aucun souci. » Bref, pour les militant·es déboulonneur·euses, le problème avec les statues des bourreaux des colonies, c’est justement qu’on ne voit pas le problème. Aux yeux des descendant·es de celleux qui en ont été victimes, ces statues apparaissent comme le choix d’une absence de remise en question. Elles persistent à célébrer le colonialisme et l’esclavagisme. En rendant visible et spectaculaire le retrait de ces statues, les déboulonnages enclenchent à l’inverse et a posteriori un processus de guérison et de réparation des injustices. Ils performent un dépassement du paradigme colonialiste. Et ils rendent apparent le fait que le scandale de ces hommages n’est invisible que pour celleux que cette histoire de bruit et de fureur ne dérange pas tant.

Finalement, la Ville de Montréal a décidé de ne pas réinstaller la statue de Macdonald sur son socle. Le ministre de la culture d’alors, Mathieu Lacombe, déplora cette décision au motif qu’il « ne faut pas réécrire l’histoire /05 /05
Cette citation, ainsi que celles d’Erin O’tool et Ericka Alneus, proviennent de l’article « La statue de John A. Macdonald ne sera pas réinstallée à la place du Canada », Radio-Canada, 30 août 2023, en ligne, https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/2006911/statue-john-macdonald-montreal-autochtones.
». Il joignait ainsi sa voix à celle d’autres critiques conservatrices qui s’étaient élevées le jour du déboulonnage pour blâmer celleux qui « saccagent des pans de notre histoire » (l’ex-premier ministre Legault) ou qui « défigurent notre passé » (l’ancien chef conservateur O’Tool).  Ericka Alneus, responsable de la culture et du patrimoine à la Ville de Montréal, leur opposa que cette décision du comité exécutif n’effaçait rien et qu’elle s’assurait au contraire que « l'Histoire soit complète ». Elle aurait pu ajouter qu’on ne fait qu’écrire et réécrire l’histoire. Que non seulement celle-ci ne s’écrit pas toute seule, mais qu’elle n’est pas une science exacte composée d’énoncés dont la vérité serait établie une fois pour toute, mais un champ de bataille d’interprétations concurrentes. Il est évident que les vies brisées ne seront pas rendues, cette histoire-là ne sera pas réparée. Mais elle ne le sera pas plus en conservant dans l’espace public ces symboles de la violence d’État. Dans une conférence prononcée en 2021, l’historienne Laure Murat précise : « En remobilisant des débats cruciaux, souvent très anciens et qu’on croyait même éculés, [ces déboulonnages] introduisent, contre toute attente, plus de nuances dans le rapport entre la mémoire et l’histoire, les revendications dites identitaires et la construction du grand récit national, tout en éclairant la part du présent dans notre regard sur le passé /06 /06
Laure Muret, Qui annule quoi, Paris, Éditions du Seuil, 2022, p. 11.
. » Faire de l’Histoire, ce n’est pas seulement un jeu d’éclairage réflexif entre le passé et le présent. C’est aussi un sport rétro-futuro-prospectif, ce que semble d’ailleurs affirmer Ericka Alneus quand elle conclut la polémique Macdonald sur une note un tantinet énigmatique : « L’avenir de cette statue nous invite à être en phase avec notre temps. » 

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Notons que ce ne sont pas tous les déboulonnages qui émeuvent la critique conservatrice. Il arrive bien souvent que celle-ci applaudisse, comme lorsque la statue de Saddam Hussein fut abattue par une foule civile aidée par les marines américains en avril 2003. Ou encore à la suite de la destruction du gigantesque monument à la gloire de Staline au début de l’insurrection de Budapest en 1956. Le 23 octobre de cette année-là, deux cent mille protestataires réclament la fin de la domination soviétique. Encerclant la statue, ils finissent par la faire tomber, ne laissant sur le socle que les bottes du dictateur. Depuis, les fameuses bottes sont conservées au Memento Parkdans lequel la Hongrie a entreposé les vestiges de son passé communiste. Je ne suis jamais allé dans ce parc mais j’avais vu une photo saisissante de ces grandes bottes sur leur socle et j’en avais tiré un croquis approximativement légendé « la fin des idéologies ». Des années plus tard, alors que je cherchais à donner forme à mon projet de fontaine auto-vandalisée, ce croquis m’est revenu en mémoire. Le régime de présence/absence des bottes abandonnées sur leur socle – la présence par le retrait ; le retrait comme présence – m’apparut alors comme une figuration possible de la rémanence et du dépassement des douleurs. Et le glouglou paisible de la fontaine, un écho au processus de guérison enclenché par les rituels iconoclastes. 

Parlant d’écho, je n’étais pas au bout de mes rebonds temporels. Tout récemment, deux ans après que la fontaine ait été installée et mise en marche à la Bibliothèque Maisonneuve, j’ai lu sous la plume de l’historien de l’art Dario Gamboni une précision troublante quant aux circonstances du déboulonnage hongrois : « Des cordes métalliques furent passées autour de la statue [de Staline] et un chalumeau fut utilisé pour couper les jambes au-dessus des genoux. À 21h30 enfin, les tracteurs mirent la statue à terre. Les bottes étaient restées fixées au piédestal ; le journal des étudiants de la faculté de philosophie proposa qu’elles y demeurent quelque temps en souvenir ; d’autres souhaitèrent que cet état de fait fût définitif et que la place Staline fut rebaptisée Place des Bottes. » L’idée que la forme et le nom de ma fontaine aient pu être pensés et discutés soixante-dix ans avant sa création dans un journal étudiant hongrois est pour moi une source de joie intense, une pure vérité de signes. Non pas un saut de tigre vers le passé, mais un minuscule trou de vers par lequel nos époques étirent le bras pour se toucher un bout de doigt humide et plein de grâce. Le passé est une boule d’énergie en expansion. Sa lumière sourde n’en finit pas de projeter de drôles de figures sur nos temps incertains.

(à suivre)

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J’emprunte cette belle expression à l’historienne du patrimoine Julie Deschepper, qui l’utilise dans l’épisode de podcast intitulé « Statues contestées #5 : Déboulonner, et après ? », Paroles d’histoire, 144, 24 juillet 2020, en ligne, https://parolesdhistoire.fr/index.php/2020/07/24/144-statues-contestees-5-deboulonner-et-apres/
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 Sur l’œuvre, voir : https://www.archivioalighieroboetti.it/scheda/autoritratto-mi-fuma-il-cervello/.
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 Voir : https://dechoukaj.com/.
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Émile Rabaté, Les statues de la discorde, BCI, 2021, 52 min. Disponible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=vNqS3-5Kjos.
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Cette citation, ainsi que celles d’Erin O’tool et Ericka Alneus, proviennent de l’article « La statue de John A. Macdonald ne sera pas réinstallée à la place du Canada », Radio-Canada, 30 août 2023, en ligne, https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/2006911/statue-john-macdonald-montreal-autochtones.
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Laure Muret, Qui annule quoi, Paris, Éditions du Seuil, 2022, p. 11.

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