Fictions du vrai

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BĂȘte noire, Sophie Deraspe (rĂ©alisation), Patrick Lowe et Annabelle Poisson (idĂ©e originale et textes), Encore TĂ©lĂ©vision et SĂ©rie Plus, 2021, six Ă©pisodes.

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Dire la vérité est aussi difficile que de trouver la vérité.
— Stanley Cavell, La projection du monde

Du mythe à la série

Il va sans dire que Sophie Deraspe est une auteure fascinĂ©e par la question de la vĂ©ritĂ©, qu’elle formule d’Ɠuvre en Ɠuvre Ă  travers une rĂ©flexion sur les formes et les enjeux de son art : documentaire ou fiction, ses films s’interrogent sur les modes d’existence du « vrai », c’est-Ă -dire sur les moyens, souvent tortueux, qu’il nous faut employer pour dire la vĂ©ritĂ©. Une telle « poĂ©tique du support », qui souligne la complexitĂ© des rapports entre modalitĂ©s d’expression et expression du vrai, constitue la porte d’entrĂ©e dans l’univers de BĂȘte noire. C’est lĂ  une Ă©tape importante dans la carriĂšre de la rĂ©alisatrice, car il s’agit non seulement de donner suite Ă  Antigone – le film qui, par ses succĂšs et ses honneurs, a fait connaĂźtre son Ɠuvre au grand public –, mais aussi de faire le saut du grand au petit Ă©cran. DĂ©laissant le mythe pour la sĂ©rie, forme culturelle majeure de notre contemporanĂ©itĂ©, Deraspe met Ă  l’épreuve sa vision d’auteure de films pour se confronter Ă  un autre mĂ©dia et Ă  un nouveau langage. Ceux-ci, d’ailleurs, occuperont une place centrale au cƓur du rĂ©cit : enquĂȘte policiĂšre oĂč les personnages, comme aspirĂ©s dans un trou noir, sont envahis par un sentiment d’absurde, BĂȘte noire montre bien comment la question du vrai est insĂ©parable d’une rĂ©flexion sur les mĂ©dias, les dispositifs et les rĂ©seaux qui, littĂ©ralement, lui donnent forme. Ce n’est pas la rĂ©solution du problĂšme qui compte, mais la comprĂ©hension de son origine plurielle. Plus « dialogique » que le cinĂ©ma, la forme sĂ©rielle permet ainsi Ă  Deraspe – mĂȘme dans une Ɠuvre dont elle n’a pas signĂ© le scĂ©nario – de pousser plus loin son intuition de crĂ©atrice sur l’adĂ©quation profonde entre quĂȘte de sens et recherche formelle.

« L’enquĂȘte la plus mĂ©diatisĂ©e de l’annĂ©e »

« Tu es Ă  la tĂȘte de l’enquĂȘte la plus mĂ©diatisĂ©e de l’annĂ©e. Un peu plus de nuances et un peu moins de thĂ©ories simplistes, ça ne ferait pas de tort », dit la psychiatre et coroner Éliane Sirois (Sophie Cadieux) Ă  son collĂšgue Jasmin Boisvert (Martin Dubreuil). SituĂ©e au cƓur de la sĂ©rie, cette scĂšne en apparence anodine livre en fait le programme de l’Ɠuvre : au-delĂ  du geste incomprĂ©hensible de JĂ©rĂ©my Tremblay (Zakary Auclair), qui s’est prĂ©sentĂ© Ă  l’école un bon matin une arme au poing pour tuer plusieurs de ses camarades avant de s’enlever la vie, au-delĂ  aussi de l’histoire des membres de la famille de ce jeune homme, condamnĂ©s Ă  vivre leur deuil dans l’incomprĂ©hension la plus totale tout en se confrontant au regard de la sociĂ©tĂ©, BĂȘte noire propose une double rĂ©flexion oĂč s’entremĂȘlent la machine mĂ©diatique et la mĂ©canique de l’interprĂ©tation – d’une part, les images diffusĂ©es ad nauseam par la tĂ©lĂ©vision et les rĂ©seaux sociaux ; de l’autre, un besoin de savoir ce qui se cache en amont de toutes ces images.

Cette double exigence de lecture doit Ă©galement ĂȘtre appliquĂ©e Ă  la sĂ©rie elle-mĂȘme. L’énormitĂ© du sujet traitĂ©, sans pour autant ĂȘtre un leurre, ne reprĂ©sente peut-ĂȘtre pas le vĂ©ritable intĂ©rĂȘt de cette histoire : en visionnant BĂȘte noire, il est en effet facile, tant les Ă©pisodes sont prenants, de ne pas prĂȘter attention au double fond d’un rĂ©cit qui livre ses secrets aussi bien par sa forme que par son contenu, pour se concentrer uniquement sur la psychologie des personnages pris dans un Ă©tau tragique. Il nous revient donc de suivre le conseil de la coroner Sirois et de ne pas nous rĂ©fugier dans des interprĂ©tations trop simplistes oĂč l’arbre (de la psychologie) cache la forĂȘt (du sens et des formes de la vĂ©ritĂ©). La rĂ©alisatrice rĂ©ussit ainsi l’exploit de retourner comme un gant la poĂ©tique tĂ©lĂ©visuelle pour continuer l’hermĂ©neutique des modes d’existence du vrai et du faux qui caractĂ©risait dĂ©jĂ  son Ɠuvre au grand Ă©cran.

DĂšs les premiĂšres scĂšnes de la sĂ©rie, tout semble jouĂ©. AprĂšs un travelling initial qui montre deux rangĂ©es de casiers vides, plan anticipant le thĂšme de l’absence qui sera ensuite au cƓur des Ă©pisodes, on voit MĂ©lanie (Isabelle Blais) en pleine conversation tĂ©lĂ©phonique. Elle tente de rĂ©server une salle de cinĂ©ma – dĂ©tail loin d’ĂȘtre anodin dans cette scĂšne qui inaugure l’Ɠuvre tĂ©lĂ©visuelle de Deraspe – qui accueillerait les enfants de son CPE lors d’une sortie. Pendant la conversation, la camĂ©ra dĂ©cortique scrupuleusement l’environnement de travail de MĂ©lanie : outre de nombreux dessins d’enfants, elle vient cadrer une sĂ©rie de photographies qui nous prĂ©sentent son petit monde, lequel est sur le point de s’effondrer. Or, en arriĂšre-plan sonore, des sirĂšnes provenant du quartier se font entendre avec de plus en plus d’insistance. C’est Ă  ce moment que les yeux de MĂ©lanie se portent vers un tĂ©lĂ©viseur, duquel des bruits de sirĂšnes se font Ă©galement entendre, soulignant ainsi la porositĂ© des frontiĂšres entre le « rĂ©el » et le monde « mĂ©diatique » (qui, comme le montrera ensuite la sĂ©rie, sont en fait carrĂ©ment indissociables). Puis la fatalitĂ© s’abat sur le personnage, alors qu’elle prend connaissance des images que diffuse direct la chaĂźne de nouvelles : une tuerie est en train d’avoir lieu au collĂšge de ses deux enfants. Reporters, policiers, ambulanciers et familles des victimes s’attroupent en ce moment mĂȘme sur les lieux. Le drame dont les six Ă©pisodes tenteront de comprendre les sources et les motivations n’est donc pas montrĂ© directement. De façon plus troublante, les contours en seront dessinĂ©s Ă  travers une sĂ©rie de remĂ©diations qui sont autant de relais entre la vĂ©ritĂ© et nous.

« J’ai jamais vu de quoi de mĂȘme »

Tandis que les reporters continuent de filmer en temps rĂ©el l’évacuation du collĂšge, nous allons parcourir l’intĂ©rieur des lieux avec la coroner Sirois. « J’ai jamais vu de quoi de mĂȘme », lui dit le sergent Boisvert, alors qu’il lui montre la scĂšne de crime oĂč sont Ă©tendus des corps d’adolescents. La problĂ©matique abordĂ©e ici par la sĂ©rie est celle – qui structurera l’ensemble de l’Ɠuvre – de l’énonciation : comment rendre compte d’une telle horreur, mĂȘme si elle se trouve sous nos yeux ? On atteint ici une limite du langage, celui de la parole comme celui des images. L’enregistrement du rĂ©el ne suffit pas Ă  le dĂ©crire ; les mots prononcĂ©s machinalement par Sirois dans son tĂ©lĂ©phone – contrepoint de l’appel tĂ©lĂ©phonique passĂ© par MĂ©lanie dans la scĂšne prĂ©cĂ©dente –, alors qu’elle tente de dĂ©crire l’état des victimes et de statuer sur les raisons de leur dĂ©cĂšs, n’arrivent en rien Ă  percer l’énigme de l’évĂ©nement.

En rĂ©ponse Ă  cette rĂ©sistance de la vĂ©ritĂ© brute, qui bloque toute interprĂ©tation, il faudra emprunter de nombreux dĂ©tours pour finalement atteindre sinon le vrai, du moins le fond de l’histoire. C’est ce que fera la sĂ©rie, en jouant simultanĂ©ment sur deux temporalitĂ©s : d’une part, le prĂ©sent de l’enquĂȘte menĂ©e par Sirois et Boisvert, avec ses frustrations, ses dead ends et, plus rarement, ses Ă©piphanies ; d’autre part, les souvenirs intempestifs de l’entourage de JĂ©rĂ©my, sa famille et aussi ses amies Charlie (NahĂ©ma Ricci) et Cassandre (Audrey Roger). Selon le schĂ©ma type de Citizen Kane, chaque rĂ©miniscence donnera Ă  voir un autre profil de JĂ©rĂ©my, souvent incompatible avec le prĂ©cĂ©dent, faisant ainsi ressortir un improbable portrait oĂč s’enchevĂȘtrent des rĂ©alitĂ©s alternatives et des interprĂ©tations contradictoires. En cours de route, l’enquĂȘte ajoutera aussi une troisiĂšme dimension, celle du virtuel : adolescent tĂ©nĂ©breux, JĂ©rĂ©my s’est rĂ©fugiĂ© dans l’art et dans le monde interconnectĂ© des jeux vidĂ©o, oĂč il s’est forgĂ© une rĂ©putation qui n’a rien Ă  voir avec l’image que ses amis et camarades Ă  l’école ont de lui. Ce monde virtuel est Ă©galement celui des rĂ©seaux sociaux, oĂč LĂ©a est harcelĂ©e et oĂč on lui fait porter l’odieux du geste de son frĂšre, ou encore celui de Steve (Pierre-Luc Brillant), le frĂšre misanthrope de MĂ©lanie, qui grĂące au « dark Web » s’est procurĂ© illĂ©galement le fusil qui sera ensuite transformĂ© en arme du crime par JĂ©rĂ©my.

Ce que cherche Ă  souligner BĂȘte noire par cette multiplication des niveaux de rĂ©alitĂ©s et des diffĂ©rents supports qui les matĂ©rialisent, c’est bien l’imbrication constante tous ces mondes, dont l’amalgame, aussi laborieux puisse-t-il ĂȘtre parfois, constitue nĂ©anmoins ce que nous appelons, faute de mieux, la rĂ©alitĂ©. « Le JĂ©rĂ©my que j’ai vu Ă  la fin du vidĂ©o, c’est lui le vrai ? », demandera MĂ©lanie, en panique, lors du dernier Ă©pisode, alors qu’elle prend connaissance de la tĂ©lĂ©confĂ©rence transmise par JĂ©rĂ©my Ă  son complice incel quelques minutes avant d’appuyer sur la gĂąchette. Toute la sĂ©rie se rĂ©sume Ă  cette question sans rĂ©ponse.

Visages de la vĂ©ritĂ© ou « thĂ©orie du nombre d’or »

« La question qui ? vise un visage » Ă©crit Emmanuel Levinas dans TotalitĂ© et infini, avant de qualifier le visage d’« expression par excellence [qui] formule la premiĂšre parole ». Par l’agencement de la mise en scĂšne cinĂ©matographique et de la forme tĂ©lĂ©visuelle, BĂȘte noire permet d’illustrer cette idĂ©e du philosophe. Car, en somme, c’est bien sur un visage que dĂ©bouche cet « alignement d’évĂ©nements et de circonstances » auquel rĂ©fĂšre la coroner dans le dernier Ă©pisode alors qu’elle livre aux mĂ©dias le rĂ©sultat de son enquĂȘte. FantĂŽme qui hante le rĂ©cit, JĂ©rĂ©my apparaĂźt essentiellement par son visage, sous la forme d’une suite de gros plans qui seront dĂ©codĂ©s par les autres personnages, qui tentent rĂ©trospectivement d’y dĂ©celer quelque signe ayant pu prĂ©venir la catastrophe. Tandis que la sĂ©rie se construit Ă  coups de dĂ©tours et de transversales, les moments passĂ©s, au contraire, travaillent ainsi un rapport Ă  la frontalité : Ă  la fois incarnation d’une adolescence ordinaire et du mal absolu, le visage de JĂ©rĂ©my s’offre Ă  la camĂ©ra comme une Ă©nigme Ă  dĂ©chiffrer. La forme sĂ©rielle permet d’ailleurs Ă  Deraspe d’inscrire ce procĂ©dĂ© dans la durĂ©e, de lui donner vie Ă  travers la rĂ©currence et la pĂ©riodicitĂ©. RĂ©duit Ă  sa plus simple expression, BĂȘte noire n’est peut-ĂȘtre au fond qu’une sorte d’« effet Koulechov », rĂ©pĂ©tĂ© avec soin d’épisode en Ă©pisode, oĂč l’éternel retour d’un visage sert Ă  poser la question « pourquoi ? ».

« C’est la thĂ©orie du nombre d’or, ou de la divine proportion qui veut que ce qui est symĂ©trique soit beau » explique Jean (Guillaume Laurain), le professeur d’art, Ă  la coroner Sirois. Se trouvant « asymĂ©trique » (Ă  la fois moralement et physiquement), JĂ©rĂ©my aurait dĂ©veloppĂ© des complexes, il juge son corps frĂȘle et difforme, ce qui l’aurait amenĂ© Ă  se rĂ©fugier dans le virtuel, dĂ©veloppant loin des regards une haine du monde. Mais est-ce lĂ , vraiment, le fin mot de l’histoire ? Non, bien sĂ»r, car BĂȘte noire ne souhaite pas faire l’éloge de la perfection immobile. Il n’y a pas qu’un JĂ©rĂ©my : comme chacun de nous, il est un ĂȘtre multiple, qui peut ĂȘtre « lu » d’une infinitĂ© de maniĂšres. Par son souffle et le temps qu’elle s’accorde pour dĂ©chirer minutieusement le rideau du rĂ©el, la forme sĂ©rielle ne saurait se faire la gardienne d’une vĂ©ritĂ© unique. MalgrĂ© les soi-disant indices, aucun personnage n’aurait pu prĂ©venir le geste de JĂ©rĂ©my, car celui-ci n’était pas prĂ©mĂ©dité : il est advenu, tout simplement.

En derniĂšre instance, ce que postule avec force BĂȘte noire, c’est la non-clĂŽture du systĂšme des signes du monde, qui rĂ©sistera toujours aux interprĂ©tations trop catĂ©goriques. Ode Ă  la diversitĂ© du rĂ©el, d’oĂč Ă©mergent sa beautĂ© comme son horreur, la sĂ©rie nous invite Ă  nous dĂ©faire du joug du « nombre d’or » ou de tout autre dogme qui n’arrive pas Ă  rendre compte de la mouvance propre Ă  la rĂ©alitĂ©. Contre toute simplification de cette somme aporĂ©tique, mais essentielle, que constitue le rĂ©el, BĂȘte noire nous amĂšne Ă  penser le monde dans un espace Ă  gĂ©omĂ©trie variable oĂč le vrai et le faux, en derniĂšre instance, ne sont plus sĂ©parĂ©s que par quelques mĂ©diations, parfois imperceptibles. Il en va de la tĂąche de l’artiste de les porter Ă  notre regard et de les inscrire dans un rĂ©cit.

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