Le point aveugle

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Le club Vinland, Benoit Pilon, Productions Avenida et Les Films Opale, 2021, 125 minutes.

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Marchez, pendant que vous avez la lumiĂšre.
— L’Évangile selon Jean

« Un enseignement terne, fade, morne, dĂ©pourvu de joie et de plaisir, un enseignement reposant sur l’humiliation et la punition – sur la “correction” –, un enseignement qui nous prĂ©pare Ă  tout sauf Ă  penser, Ă  dĂ©velopper notre sens critique, Ă  exercer notre jugement et Ă  remettre en question les structures mĂȘmes qui le permettent », phĂ©nomĂšne qui concerne malheureusement aussi bien le QuĂ©bec d’aujourd’hui que celui d’antan : voilĂ  ce contre quoi Limoges, en enseignant-vengeur, est parti en croisade avec son essai, Victor et moi. Enseigner pour se venger, fraĂźchement publiĂ© dans la bien nommĂ©e collection « LibertĂ© grande » chez BorĂ©al. C’est Ă©galement contre cette force obscure de l’inertie, de la paresse intellectuelle et du manque de curiositĂ© que lutte le FrĂšre Jean – interprĂ©tĂ© par un SĂ©bastien Ricard inspiré –, dans le dernier film de Benoit Pilon, Le club Vinland (de retour en salle depuis le dĂ©but du mois d’aoĂ»t aprĂšs diffĂ©rents hiatus liĂ©s Ă  la COVID).

« L’apprentissage n’a pas Ă  ĂȘtre quelque chose d’amusant. Le travail de l’enseignant sera toujours d’apprendre l’effort Ă  ses Ă©lĂšves », lance le FrĂšre Visiteur (Guy Thauvette) Ă  FrĂšre Jean, professeur dans un petit collĂšge de Charlevoix Ă  la fin des annĂ©es 1940. Dans la reprĂ©sentation théùtrale qui ouvre le film –oĂč se joue une dĂ©couverte de l’AmĂ©rique par les Vikings – un groupe de jeunes avec leurs Ă©pĂ©es en bois et leur drakkar en carton va réécrire l’Histoire, coupant l’herbe sous le pied Ă  Christophe Colomb et autres « grands explorateurs » de ce monde. « C’est vrai. Mais c’est aussi de les contaminer de l’envie d’apprendre. Une fois qu’ils ont ça, ils y mettent l’effort », rĂ©pond le jeune FrĂšre Ă  son supĂ©rieur, toutefois peu convaincu par l’idĂ©e. C’est que, avec sa piĂšce, Jean s’est attaquĂ© Ă  un double problĂšme : d’abord, Ă  celui de l’irrĂ©ductible binaritĂ© entre l’enseignement et le plaisir, le labeur et la frivolitĂ© ; puis, au problĂšme, peut-ĂȘtre encore plus grave, de l’hĂ©gĂ©monie de l’Histoire « officielle », avec ses mythes fondateurs prĂ©sentĂ©s comme des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles. FilmĂ©e dans un savant jeu d’ombres et de lumiĂšres par François Gamache, cette confrontation initiale entre FrĂšre Visiteur et FrĂšre Jean nous livre le cƓur du film, soit la thĂ©matique de la transmission, tandis que l’enseignement novateur de Jean l’éclectique s’oppose aux dogmes immuables de l’Église.

Comme il le proposait dĂ©jĂ , du cĂŽtĂ© du documentaire, avec Nestor et les oubliĂ©s (2006) ou, du cĂŽtĂ© de la fiction, avec Ce qu’il faut pour vivre (2008), Pilon plonge Ă  nouveau dans la pĂ©riode de la « Grande Noirceur » pour revisiter un pan sombre de notre histoire collective. Son approche, cependant, est tout sauf austĂšre. À l’image de son personnage principal, Le club Vinland est une Ɠuvre lumineuse et gĂ©nĂ©reuse, oĂč la grammaire du cinĂ©ma classique, loin de nous endoctriner ou de nous livrer des mots d’ordre, nous invite Ă  voir ce monde noir dans sa beautĂ© et sa poĂ©sie.

Cinéma orphelin

« Filme. Filme les gens que tu aimes. Filme les choses qui mĂ©ritent que l’on ne les oublie pas ». C’est ainsi que Jean, relĂ©guĂ© aux archives Ă  QuĂ©bec aprĂšs avoir Ă©tĂ© renvoyĂ© par ses supĂ©rieurs, s’adresse Ă  Émile Lacombe (Arnaud Vachon), l’élĂšve par qui s’est focalisĂ©e notre dĂ©couverte du collĂšge et de son milieu. Le clin d’Ɠil Ă  Lacombe Lucien (1974), grand film de Louis Malle sur l’école et l’enseignement, semble explicite, de mĂȘme que les liens Ă©vidents avec Dead Poets Society (Peter Weir, 1989). Enfant difficile, en raison de l’absence de son pĂšre mort Ă  la guerre, Émile a eu de la difficultĂ© Ă  s’intĂ©grer au groupe et Ă  se faire accepter par ses camarades. Le systĂšme d’éducation mis en place, basĂ© sur la peur de la faute, ne lui convient pas. TrimballĂ© d’école en Ă©cole par sa mĂšre, il semble destinĂ© Ă  un triste avenir. Puis il rencontre Jean, qui le comprend, l’apprivoise. Le dĂ©clic – c’est le mot – qui sauvera le jeune garçon d’un avenir morose se fait lors d’une sĂ©ance de projection (rythmĂ©e par une musique originale de Pierre Lapointe), alors que Jean prĂ©sente Ă  sa classe la captation cinĂ©matographique d’une fouille archĂ©ologique Ă  laquelle il a participĂ©.

TournĂ©es avec une camĂ©ra 8 mm, ces images ont pour but de prĂ©parer le groupe Ă  l’expĂ©dition qu’il est lui-mĂȘme sur le point d’entreprendre. Car Jean vient de dĂ©couvrir les nouvelles traductions des sagas islandaises. GrĂące Ă  elles, il croit pouvoir prouver que l’emplacement exact du mythique « Vinland », nom donnĂ© par le Viking Leif Erikson au territoire dĂ©couvert lors de ses explorations maritimes autour de l’an 1000, serait situĂ© au QuĂ©bec, sur la CĂŽte-Nord, Ă  quelques lieues du collĂšge. Alors que ses camarades sont fascinĂ©s par le contenu de lĂ©gendes scandinaves, qui offrent tout Ă  coup un horizon fĂ©erique aux familiĂšres rives du Saint-Laurent, Émile, lui, est interloquĂ© par le dispositif de projection, que Pilon va filmer en gros plans et sous tous ses angles, montrant toute la poĂ©sie de l’objet technique. ÉclairĂ©e seulement par le faisceau lumineux du projecteur, cette scĂšne illustre mĂ©taphoriquement le propos du film : mĂȘme de la nuit la plus noire, une lumiĂšre peut Ă©merger et nous servir de guide. De Jean l’illuminĂ©, bientĂŽt prĂȘtre dĂ©froquĂ©, on passe aux illuminations du projecteur. Par la suite, on verra toujours Émile camĂ©ra au poing ou devant un appareil de montage, les mains pleines de colle et de bouts de pellicule. D’oĂč, justement, la dimension rĂ©flexive de Vinland : comme Pilon avant lui
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: « Moi-mĂȘme, j’ai vĂ©cu ça en secondaire 5, avec Pierre MĂ©nard, un professeur de français qui a fait que j’ai voulu plus tard faire du cinĂ©ma. C’était un jeune frĂšre enseignant au CollĂšge Saint-Paul de Varennes, et il nous a fait monter une piĂšce de Michel Tremblay dont j’ai pu faire la mise en scĂšne. Ça a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation ! On m’avait inoculĂ© le dĂ©sir de travailler des textes, avec des acteurs! [
] On a tous eu un professeur marquant ; tout le monde a eu quelqu’un qui l’a allumĂ© au cours de son parcours ! », confie le rĂ©alisateur en entrevue avec Helen Faradji, montrant par lĂ  le lien qui l’unit au personnage d’Émile.

, Émile est un documentariste en herbe.

« J’étais conscient de prendre des scĂšnes rares, des gestes quotidiens de cultivateurs, de travailleurs qui disparaĂźtraient dans quelques annĂ©es. J’étais alors trĂšs heureux et fier de filmer de telles scĂšnes sur le point de disparaĂźtre », explique l’abbĂ© Maurice Proulx, documentariste considĂ©rĂ© Ă  bon droit comme l’un des premiers rĂ©alisateurs canadiens-français. Relecture symbolique de l’histoire du cinĂ©ma au QuĂ©bec – mĂ©dia qui s’est d’abord dĂ©veloppĂ© sous la tutelle Ă©minemment retorse du clergé –, Le club Vinland, avec le personnage du frĂšre Jean, rend hommage Ă  cette figure de pionnier, dont il est difficile de ne pas reconnaĂźtre la hardiesse. Les propos de Proulx sur le mĂ©tier du documentariste rĂ©sonnent toujours aujourd’hui, de mĂȘme qu’ils rĂ©sument une des leçons du cinĂ©ma de Pilon : les ĂȘtres et les choses qui nous entourent ne cessent de disparaĂźtre, parfois drastiquement, parfois de maniĂšre quasi imperceptible – et il est urgent d’en rendre compte. DĂšs Rosaire et la Petite-Nation (1997), son premier long mĂ©trage, Pilon fait du documentaire un art de la durĂ©e, aussi bien sur le plan du contenu que de la forme : ĂȘtre documentariste, c’est Ă  la fois savoir situer son sujet dans le Temps – celui de l’Histoire – tout en laissant le temps – celui du film – pĂ©nĂ©trer chaque plan. Il en va de la responsabilitĂ© du documentariste de ne pas couper trop rapidement, par peur d’échapper un geste orphelin, vestige d’un autre temps, qui apparaissait peut-ĂȘtre Ă  l’écran pour la derniĂšre fois. L’ironie du sort est que, dans cet Ă©loge du documentaire par la fiction qu’est Le club Vinland, ce monde qui est en train de disparaĂźtre est celui du clergĂ©, du catĂ©chisme et de la religion. MĂȘme la Grande Noirceur, dans toute sa fragilitĂ©, a droit de citĂ© sur le celluloĂŻd.

Le monde entier change

 « Vous avez raison, notre sociĂ©tĂ© change et on ne pourra pas l’empĂȘcher. Parce que le monde entier change. L’église peut continuer Ă  penser qu’elle peut arrĂȘter ça, que tout peut revenir comme avant, mais le monde va changer pareil, avec ou sans nous » rĂ©pond Jean au FrĂšre Directeur (RĂ©my Girard), qui le rĂ©primande pour ses idĂ©es progressistes ainsi que son intĂ©rĂȘt envers la science et l’histoire. Que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas lĂ  d’une croyance aveugle dans le progrĂšs – Le club Vinland ne fait pas l’apologie de la naĂŻvetĂ© –, mais de la reconnaissance que rien, mĂȘme les certitudes millĂ©naires, n’est Ă  l’abri du changement. L’Histoire n’est pas une suite de croyances inĂ©branlables, mais, Ă  l’image de ces Vikings qui auraient dĂ©couvert l’AmĂ©rique, un inĂ©vitable processus de réécriture. D’ailleurs, lors de cette discussion entre FrĂšre Jean et FrĂšre Directeur, on aperçoit en arriĂšre-plan le mannequin d’un guerrier autochtone, utilisĂ© plus tĂŽt dans le film lors de la reprĂ©sentation théùtrale des Ă©lĂšves. Aucune histoire, aussi Ă©clairĂ©e et bienveillante soit-elle, n’est Ă  l’abri des stĂ©rĂ©otypes, des clichĂ©s et des rĂ©ductions outranciĂšres. Tout regard historique, donc, a son point aveugle, qui ne demande qu’à refaire surface, comme ces artefacts vikings que l’on attend toujours sur les rives du Saint-Laurent.

ProcĂ©dĂ© rĂ©current chez lui, Pilon veut réécrire la grande Histoire en racontant les vies minuscules de quelques illuminĂ©s qui ont su en percevoir le point aveugle, pour ensuite s’y diriger comme le papillon vers la flamme d’une chandelle. Tout professeur – « ces enseignants qui changent des vies », comme on lit dans le gĂ©nĂ©rique du Club Vinland – devrait savoir nous entraĂźner avec lui ou elle dans un tel voyage.

 

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: « Moi-mĂȘme, j’ai vĂ©cu ça en secondaire 5, avec Pierre MĂ©nard, un professeur de français qui a fait que j’ai voulu plus tard faire du cinĂ©ma. C’était un jeune frĂšre enseignant au CollĂšge Saint-Paul de Varennes, et il nous a fait monter une piĂšce de Michel Tremblay dont j’ai pu faire la mise en scĂšne. Ça a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation ! On m’avait inoculĂ© le dĂ©sir de travailler des textes, avec des acteurs! [
] On a tous eu un professeur marquant ; tout le monde a eu quelqu’un qui l’a allumĂ© au cours de son parcours ! », confie le rĂ©alisateur en entrevue avec Helen Faradji, montrant par lĂ  le lien qui l’unit au personnage d’Émile.

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