Les couleurs du racisme

61gbn8vxs6l_1
28.01.2021

La pensĂ©e blanche, Lilian Thuram, MontrĂ©al, MĂ©moire d’encrier, 2020, 320 p.

///

Du temps oĂč Lilian Thuram portait le maillot de la Juventus de Turin, des foules en liesse massĂ©es dans les gradins l’accueillaient avec des cris de singe. C’est peut-ĂȘtre davantage les couleurs de la partisannerie que celle de la peau qui motivaient alors le geste. N’empĂȘche que ces piaillements rĂ©veillaient le vieux fond de racisme occidental suivant lequel, sur la ligne de l’évolution, le Noir serait restĂ© coincĂ© quelque part entre l’anthropoĂŻde et l’homme civilisĂ©. Une idĂ©e qui lui rĂ©servait d’ailleurs une place de choix parmi les spĂ©cimens des zoos humains de l’époque coloniale.

PrĂšs de 15 ans aprĂšs ces incidents rĂ©currents qu’aucun arbitre n’a jamais cru bon de condamner, l’ex-footballeur signe La pensĂ©e blanche, un essai au carrefour des Whiteness studies et de la Critical Race Theory. L’ambiguĂŻtĂ© du titre a immĂ©diatement piquĂ© les Ă©pidermes les plus sensibles. Certains y ont dĂ©celĂ© – Pascal Bruckner, notamment – les signes de l’essentialisation clivante d’une pensĂ©e, la pensĂ©e des Blancs. Son auteur se dĂ©fend pourtant d’avoir entretenu de pareilles ambitions. Le titre fait moins rĂ©fĂ©rence, selon ses dires, Ă  la racisation d'une pensĂ©e qu'Ă  une pensĂ©e de la racisation, Ă  cette construction progressive de la blanchitĂ© de l’ĂȘtre occidental qui l’installerait de facto au pinacle de l’humanitĂ©. La distinction, cependant, n’est pas toujours Ă©vidente.

« Ce livre », prĂ©cise Thuram d’entrĂ©e de jeu, « a pour but de mettre en lumiĂšre des pans entiers de l'histoire nĂ©gligĂ©s, voire ignorĂ©s, qui ont pourtant construit l’identitĂ© blanche. Il n’est pas destinĂ© Ă  condamner le racisme en des termes gĂ©nĂ©raux. Il ne dĂ©signera pas le racisme lĂ  oĂč on l’attend, dans les manifestations outranciĂšres de quelques partis extrĂ©mistes, mais dans l'ordinaire de nos sociĂ©tĂ©s ». Autrement posĂ©e, la question qui retient l’ancienne Ă©toile du ballon rond pourrait se rĂ©sumer ainsi : d’oĂč vient, fondamentalement, qu’on lance des hurlements de singe Ă  des joueurs de football noirs ?

L’origine d’un cri

D’aussi loin que l’histoire permet d’éclairer, des dissemblances instrumentalisent la division et la hiĂ©rarchisation des relations sociales. Pendant l'AntiquitĂ© par exemple, si Aristote nie la moindre diffĂ©rence entre Noir et Blanc, il considĂšre tout Ă  fait naturelle l'existence d’hommes libres d’un cĂŽtĂ©, et d’esclaves de l’autre. La dĂ©mocratie athĂ©nienne Ă©tait d’ailleurs exclusivement rĂ©servĂ©e aux hommes, laissant impĂ©rieusement aux subalternes – femmes et esclaves – le soin d'entretenir les coulisses de la citoyennetĂ©.

La race, telle qu’on l’entend aujourd'hui, a ceci de particulier qu’elle se forge des appuis scientifiques durant le siĂšcle des LumiĂšres. Carl von LinnĂ© et Edward Tyson remarquent au milieu du XVIIIe siĂšcle des similitudes entre les hommes et les primates. Buffon, Ă  la mĂȘme Ă©poque, Ă©tablit plusieurs ressemblances entre les singes anthropomorphes et les Hottentots d’Afrique du Sud. Postulant un lien causal entre la grosseur du crĂąne et l'intelligence effective des sujets, les adeptes du dĂ©terminisme cĂ©rĂ©bral causeront des dommages irrĂ©versibles en interprĂ©tant ces diffĂ©rences Ă  l'aune du darwinisme naissant. MĂ©decin anthropologue, Paul Broca constate : « Ainsi, l’oblique et la saillie de la face [la forme du crĂąne] [
] la couleur plus ou moins noire de la peau, l’état laineux de la chevelure et l’infĂ©rioritĂ© intellectuelle et sociale sont frĂ©quemment associĂ©s, tandis qu’une peau plus ou moins blanche, une chevelure lisse [
] sont l’apanage le plus ordinaire des peuples les plus Ă©levĂ©s de la sĂ©rie humaine ».

Les recherches anthropomĂ©triques ne feront jamais que conclure au mĂȘme constat, celui de la supĂ©rioritĂ© blanche, inscrite Ă  mĂȘme le biais d’ethnocentrisme qui sape dans ses fondements la mĂ©thode employĂ©e. Quoi qu’il en soit, les lumiĂšres de la race peuvent dĂ©sormais remplacer le flambeau de la religion pour motiver l’entreprise de civilisation coloniale. Elles entraĂźnent encore aujourd’hui, nous dira Thuram, des privilĂšges Ă  ce point normalisĂ©s qu’ils restent invisibles aux yeux de la majoritĂ©. Entendre : la majoritĂ© blanche.

Les masques

Ces quelques faits, auxquels on peut ajouter l’adoption du Code noir de Jean-Baptiste Colbert, jalonnent l’histoire de la lĂ©gitimation de la supĂ©rioritĂ© blanche. Une supĂ©rioritĂ© qui va de pair avec l’acceptation, de la part des Noirs, de leur infĂ©rioritĂ©. En effet, les Blancs autant que les Noirs intĂ©riorisent ces normes et adoptent le masque qui leur Ă©choit, lequel masque impose son lot d’assignations sociales. Thuram rappelle Ă  ce propos une expĂ©rience menĂ©e dans les annĂ©es 1940, consistant Ă  prĂ©senter deux poupĂ©es, l’une noire, l’autre blanche, Ă  des enfants ĂągĂ©s entre 3 et 7 ans et d’ensuite leur poser des questions. Laquelle est la plus gentille ? La plus belle ? Presque invariablement, tout ce qui apparaĂźt comme le meilleur, le plus beau et le plus convenable aux yeux des enfants, noirs comme blancs, se rattache Ă  la poupĂ©e blanche.

Cette expĂ©rience de Kenneth et Mamie Clark est une Ă©vocation saisissante de la force des prĂ©jugĂ©s et perceptions raciales qui ont cours dans les sociĂ©tĂ©s occidentales. Afin de dĂ©montrer l’ancrage des comportements racistes dans la rĂ©alitĂ© quotidienne, l’ex-champion de la Coupe du monde 1998 nourrit d’ailleurs sa rĂ©flexion d’évĂ©nements personnels pour mieux dĂ©voiler les ramifications du racisme ordinaire. Le racisme systĂ©mique, quant Ă  lui, est plus diffus, « il avance masquĂ© », comme le dit Reni Eddo-Lodge que cite l’auteur, « [i]l nous glisse entre les mains comme un serpent d’eau dans celles d’un enfant ».

Thuram saisit pourtant l’hydre Ă  bras le corps. Il nous expose quelques-uns de ses visages. Dans les espaces parisiens, en 2007, un Noir a entre 3,3 et 11,5 fois plus de risques d’ĂȘtre contrĂŽlĂ© par la police qu'un Blanc ; en France, les copies d’étudiants racisĂ©s sont systĂ©matiquement sous-notĂ©es par leurs enseignants et seul l’anonymat leur garantit l’équité : en Grande-Bretagne, des individus d’origine afro-caribĂ©enne sont internĂ©s beaucoup plus rapidement qu’un Blanc dans un institut psychiatrique, oĂč ils recevront plus promptement des doses plus importantes d’antipsychotiques.

Glissements

Les deux premiĂšres parties de La pensĂ©e blanche sont richement documentĂ©es. De ses manifestations embryonnaires aux persistances contemporaines, le racisme y est dĂ©crit dans son fonctionnement, ses motivations et ses effets. Les exemples sont nombreux et l’exposĂ© critique de Thuram se dĂ©veloppe rondement. En revanche, la fin de la troisiĂšme et derniĂšre partie, « Devenir humain », est plus brouillonne. AprĂšs des dĂ©buts oĂč il met fort justement en valeur, sur le modĂšle de son prĂ©cĂ©dent Mes Ă©toiles noires (2009), des personnes ayant luttĂ© contre le racisme, l’essayiste glisse lentement d'une pensĂ©e blanche, raciale, Ă  une pensĂ©e racisĂ©e, la pensĂ©e des Blancs. Ainsi, quand il s’interroge de maniĂšre rhĂ©torique : « L’AnthropocĂšne dont on parle n'est-il pas un anthropocĂšne blanc ? », il effectue un important saut de l’une vers l’autre. Certes, le dĂ©nominatif « anthropocĂšne » est critiquable en ce qu’il collectivise la responsabilitĂ© de dĂ©rĂšglements auxquels une poignĂ©e d’humains ou de corporations ont principalement contribuĂ©. Des auteurs ont d’ailleurs suggĂ©rĂ© d’utiliser « capitalocĂšne » ou « corporatocĂšne ». L'anthropocĂšne blanc, par contre, pĂšche par une mĂȘme gĂ©nĂ©ralitĂ© trompeuse pour laquelle il faudrait minimalement avancer quelques explications.

Le flou vient d’une substitution entre de fausses Ă©quivalences, notamment entre pensĂ©e raciale et capitalisme. Quand Thuram dĂ©plore que « [l]a pensĂ©e blanche a trop tendance Ă  nier ses responsabilitĂ©s dans le processus de dĂ©rĂšglement climatique, dans la destruction de la biodiversitĂ©, dans les violences, dans les dĂ©placements de populations et les Ă©pidĂ©mies qu’elle engendre », il confond ainsi les causes – l’exploitation capitaliste – avec l’inĂ©gale rĂ©partition des effets de cette exploitation sur les « races ». Du rĂ©chauffement climatique au capitalisme sauvage en passant par le spĂ©cisme, ce ne peut donc ĂȘtre que la pensĂ©e des Blancs qui est, au fil des derniĂšres pages, dĂ©clarĂ©e responsable de plusieurs maux contemporains. Et ces dolĂ©ances, dĂ©nuĂ©es de nuances, n'Ă©vitent pas toujours le piĂšge du prĂȘchi-prĂȘcha.

MalgrĂ© ce lĂ©ger dĂ©rapage de fin de course, le propos de l’essai demeure, entier et pertinent. La race est un masque qui empĂȘche de voir la rĂ©alitĂ©. Qui empĂȘche de respirer. Les personnes noires, en premier lieu, mais les blanches aussi : « on ne peut pas ĂȘtre libre si les autres ne le sont pas », dĂ©clarait en ce sens Denis Goldberg, un militant anti-apartheid, au journal La Croix. La race est un masque asphyxiant (George Floyd en est mort, et combien d'autres avant lui). Thuram s’en souvient, qui invite Ă  les laisser tomber dans un essai d'une nĂ©cessitĂ© absolue, pour redĂ©couvrir la part d’humanitĂ© commune qui illuminerait alors le visage nu de chacun

Articles connexes

Voir plus d’articles