La chronique « Nourrir ce qui nourrit » propose d'enquĂȘter dans ces espaces que l'on dĂ©ploie - entrelacs de relations multiformes, de rĂȘves, d'art, de connaissances et de soins - pour habiter les lieux de « frictions » de la gĂ©ographie politique dĂ©vastĂ©e dont nous hĂ©ritons. Il s'agit de penser le dĂ©ploiement de toutes les maniĂšres foisonnantes et prolifiques de se mettre en relations de maniĂšre horizontale les un·e·s avec les autres, avec le vivant, dans l'optique de « nourrir ce qui nourrit ».
Un matin frais d'automne, juste aprĂšs les premiĂšres gelĂ©es, je pars dans la montagne avec le chien Croquette, et j'emporte un vieil appareil argentique. Je photographie, un peu au hasard, les glaces qui s'agrippent aux falaises et aux fougĂšres encore accrochĂ©es aux rochers, les souches en pourrissement d'oĂč Ă©mergent de nouvelles pousses et des champignons ; je m'attarde Ă ces Ă©tats de la matiĂšre et du vivant, qui vivent les uns avec les autres, qui se transforment. Tranquillement, mon oeil se dirige vers ces amalgames Ă©tranges, mi-vĂ©gĂ©taux, mi-minĂ©raux, des arbres qui semblent croĂźtre directement sur les rochers. Il y a, parmi eux, des pruches qui se tiennent en groupe Ă flanc de montagne, sur le versant nord. Leurs racines enlacent les roches, les bordent, en deviennent parfois le prolongement. Les mĂȘmes organismes â mousse, lichen â semblent peupler cet enchevĂȘtrement, de telle sorte qu'on en vient Ă les confondre.

PrĂšs du ruisseau, sur une petite plaine, j'aperçois de l'argile ferreuse, rougeĂątre. Je dĂ©cide d'en prĂ©lever un peu. Le soir mĂȘme, alors que j'ai rendez-vous avec Marie-Pierre Drolet, qui est potiĂšre et cĂ©ramiste, je lui demande s'il est possible, Ă son avis, d'utiliser cette argile pour faire de la poterie. Elle m'informe d'emblĂ©e que le processus de filtration de l'argile brute est trĂšs long, et que, Ă la suite de quelques essais laborieux, elle n'a pas trĂšs envie de rĂ©essayer. Par contre, me dit-elle, on pourrait en faire un Ă©mail cĂ©ramique pour glacer des piĂšces de poterie.
â Ah bon ?
â Oui, une certaine quantitĂ© d'argile peut entrer dans la composition de glaçures. Comme ton argile est ferreuse, on aurait sans doute des bruns tirant sur le noir dans le rĂ©sultat final ; suivant le terrain oĂč l'argile a Ă©tĂ© recueillie, les minĂ©raux prĂ©sents rĂ©sultent, dans l'Ă©mail, en des teintes variĂ©es.
AprĂšs une pause, elle poursuit :
â Apparemment, il est aussi possible d'utiliser de la cendre de bois ; le rĂ©sultat varie alors selon les espĂšces d'arbres utilisĂ©es, ou, pour la mĂȘme essence d'arbre, selon la composition minĂ©rale du sol dans lequel les arbres auront poussĂ©.
Mon intĂ©rĂȘt passe ainsi de l'argile aux cendres, et je repars avec le projet d'en rĂ©colter pour voir le rĂ©sultat de leur vitrification sur la cĂ©ramique.
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Quelques mois plus tard, nous Ă©vidons les bols qui serviront de support Ă nos expĂ©rimentations, dehors devant la vallĂ©e. L'horizon s'Ă©tire trĂšs loin devant nos yeux, et, comme il s'agit d'une plaine cultivĂ©e, le vent souffle et il n'y a presque pas de moustiques, une raretĂ© dans la rĂ©gion Ă cette pĂ©riode de l'annĂ©e. Nous sommes comme absorbĂ©es par le paysage, l'air doux et les gestes rĂ©pĂ©titifs en creusant doucement dans les blocs d'argile. La technique du Kurinuki, que nous appliquons Ă notre ouvrage, consiste Ă Ă©vider un bloc d'argile jusqu'Ă obtenir la forme souhaitĂ©e : pas de tour, pas de façonnage. Seulement ce travail mĂ©ditatif, oĂč c'est le vide qui donne sa consistance Ă la piĂšce.
Il y a quelques annĂ©es, j'ai accompagnĂ© Marie-Pierre chez son pĂšre et sa belle-mĂšre, qui sont aussi potier·Úre·s, pour une dĂ©monstration de Raku, le long de la riviĂšre des Outaouais. Il s'agissait d'une cuisson communautaire oĂč chacune dĂ©posait quelques piĂšces et oĂč on partageait un repas. Des ami·e·s potier·Úre·s de Cuba Ă©taient venu·e·s pour l'occasion et une vingtaine de personnes Ă©taient rassemblĂ©es, crĂ©ant un esprit de cĂ©lĂ©bration autour de cette cuisson particuliĂšre, basĂ©e sur le choc thermique Ă la sortie du four et le refroidissement dans une matiĂšre organique (copeaux de bois, souvent), qui crĂ©ent des glaçures irisĂ©es, singuliĂšres suivant le niveau d'oxydation et les diffĂ©rences de tempĂ©rature. D et moi y avions dĂ©posĂ© quelques piĂšces façonnĂ©es dans l'atelier de Marie-Pierre, toujours prĂȘte Ă nous accompagner dans les gestes et Ă nous inclure dans le processus, sans Ă©gards aux rĂ©sultats, que l'on pourrait bien trouver dĂ©risoires.
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Alors que nous travaillons Ă nos bols, elle m'informe qu'elle attend un appel de son ami Raymond Warren, qui l'a invitĂ©e Ă faire une cuisson au bois de piĂšces de cĂ©ramique dans son atelier. Chaque annĂ©e, il crĂ©e un Ă©vĂ©nement autour de cette cuisson : 48 heures d'un feu entretenu de maniĂšre ininterrompue par un petit groupe de gens motivĂ©s qui se relaient. Je propose mon aide. Au tĂ©lĂ©phone, Raymond accepte, intriguĂ© par mon intĂ©rĂȘt pour la glaçure aux cendres. Nous pourrons cuire une partie de nos piĂšces dans le four au bois, pour voir les variations suivant cette fois non pas la matiĂšre, mais le type de chaleur. Quelques jours plus tard, Raymond m'envoie un courriel dans lequel il me propose de lire les travaux de Daniel de Montmollin, dont L'art de cendres
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Daniel de Montmollin, L'art de cendres : émaux de grÚs et cendres végétales, Presse de Taizé, 1976
, sur l'utilisation des cendres en émail céramique.
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Je me questionne sur la matiÚre que je manipule. Si ce sont les cendres de bois de différentes essences d'arbres que je cÎtoie dont j'ai envie de voir le résultat de la vitrification des minéraux en glaçure, le substrat demeure cette matiÚre argileuse achetée en pains carrés de plusieurs kilos, récoltée dans des carriÚres industrielles. Bien que l'argile soit un élément facile à extraire dans certains milieux naturels, qui peuvent approvisionner une production artisanale, la plupart de l'argile utilisée en poterie est effectivement issue de carriÚres d'argiles, de cette fùcheuse habitude que nous avons d'extraire compulsivement, avec de la grosse machinerie, ce qui se trouve dans la terre. L'argile est retirée du sol en quantités affolantes et utilisée à de multiples fins dans l'industrie lourde. C'est grùce à l'installation Terrarium (2022), de Kapwani Kiwanga, que j'apprends que l'argile est utilisée dans l'exploitation pétroliÚre, notamment pour le forage et le raffinage des pétroles.
Je rĂ©flĂ©chis aux diffĂ©rences d'Ă©chelles, aux usages de la matiĂšre, communautaires/vitaux versus extractifs/mortifĂšre, aux gestes de basses frĂ©quences qui nous placent dans un rapport intime Ă l'environnement : tout semble reposer dans le geste, dans l'Ă©chelle, dans l'intention, puisque les matiĂšres sont les mĂȘmes. S'activer sans dĂ©truire, s'ancrer, avoir une douce prise sur le monde pour y agir mais sans le contrĂŽler, poser des gestes collectifs. Au-delĂ de ce qui apparaĂźt peut-ĂȘtre plus Ă©vident, les engagements politiques directs en lien avec les Ă©cosystĂšmes et les personnes, les narratifs et les territoires qu'on habite, il y a une matĂ©rialitĂ© des gestes et des pratiques, une Ă©cologie des soins et de l'attention qui s'incarne dans une forme d'engagement des corps dans l'espace, avec la matiĂšre. Travailler avec le vivant est un processus qui n'est pas unidirectionnel, qui implique de constants allers-retours, des rĂ©seaux de relations, des rĂ©ponses aux gestes qu'on pose qui ne vont pas toujours dans la direction imaginĂ©e, une adaptation critique, orientĂ©e, empathique plutĂŽt qu'une volontĂ© de dominer, de contrĂŽler. Une circulation, mais lente, non dirigĂ©e, non contrainte. Il n'y a pas de petit geste, pas de petit nombre. Se donner Ă corps perdu dans le dĂ©risoire, agir à « fonds perdu », faire avec ce qu'on a, dĂ©serter, dĂ©soeuvrer le monumental.
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Dans l'atanukan Tshakapesh, le végétal est intimement associé à la transformation de la matiÚre
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Voir notamment, pour une collection des récits de Tshakapesh issus de la tradition orale innue, Rémi Savard, La voix des autres, Hexagone, Montréal, 1985.
. Les ĂȘtres humains sont issus de souches d'arbres (bois pourri) et repartent vers le monde immatĂ©riel Ă partir de la cime d'Ă©pinettes blanches. Les parents de Tshakapesh, premier ĂȘtre humain, sont des animaux Ă fourrure dont les cheveux, lancĂ©s sur des branches d'arbres, ont donnĂ© naissance Ă l'usnĂ©e barbue (un lichen arboricole). Le rĂ©cit est fortement marquĂ© par cette idĂ©e, importante dans la pensĂ©e innue, du mouvement, du dĂ©placement, de la transformation, du continuum entre toutes les formes de vie. Le continuum illustrĂ© dans Tshakapesh est une incorporation narrative de cette pensĂ©e relationnelle et horizontale forte, y compris dans la maniĂšre de se mettre en relation avec les autres ĂȘtres, qui implique une Ă©thique politique non hiĂ©rarchique et non coercitive. C'est en Ă©tudiant Tshakapesh que j'ai saisi que les maniĂšres de se mettre en relation avec le vĂ©gĂ©tal sont Ă©minemment politiques, et que j'ai pris conscience du continuum vivant dans lequel nous sommes investis, de l'incessante transformation de la matiĂšre qui forme la vie. J'ai alors eu envie de l'expĂ©rimenter au quotidien, de tenter d'en faire l'expĂ©rience avec mes moyens du bord, Ă partir de ce qui se prĂ©sente.
Je ne me sens pas tellement lĂ©gitime dans ces explorations, ni de l'argile ni d'ailleurs de la pensĂ©e innue (pour le dire grossiĂšrement : je ne suis pas potiĂšre, je ne suis pas innue) ; ce sont des matĂ©riaux riches, intellectuels et matĂ©riels, pour rĂ©flĂ©chir, incarner des maniĂšres d'habiter, activer nos imaginations politiques. J'ai l'impression que ces espaces ne m'appartiennent pas â et c'est tout Ă fait vrai, il n'est pas question de possession ici, mais plutĂŽt de respirations, de porositĂ©, de contaminations, d'Ă©coute attentive, de dĂ©placement du regard.
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Je reviens quelques jours plus tard chez Marie-Pierre pour poursuivre nos essais de glaçure. Les petits contenants ont été biscuités (cuits à basse température, une premiÚre fois, avant qu'y soit apposée la glaçure qui formera l'émail sur la piÚce lorsqu'elle sera cuite une deuxiÚme fois, à haute température). L'argile que nous utilisons pour la glaçure n'est pas celle, ferreuse, récoltée prÚs du ruisseau, mais provient plutÎt d'une cueillette sur les berges de l'Isle-aux-Grues : une argile du fleuve, plutÎt verdùtre, sédiments, pensons-nous, de tout ce qui s'est décomposé dans le fleuve Saint-Laurent au fil des siÚcles. Nous composons donc notre recette, mélange d'argile, de cendres de bois et de feldspath G200, un minéral trÚs utilisé en poterie (ainsi que dans l'industrie de la construction et des plastiques). J'ai apporté, ce jour-là , des cendres de pruche.
Le jour oĂč je rĂ©colte la pruche pour faire les cendres, en hiver, je suis accompagnĂ©e de quatre gros chiens aux fourrures de toutes les couleurs, qui ont entre deux et dix ans et qui habitent les environs. Notre activitĂ© consiste Ă retrouver les branches laissĂ©es par terre, Ă l'automne, lorsqu'une petite pruche a Ă©tĂ© abattue prĂšs du ruisseau. Elles sont dĂ©sormais ensevelies sous la neige. Je les dĂ©gage et entreprends de les couper en petits morceaux. Les chiens commencent Ă leur tour Ă dĂ©chirer les branches, entre leurs pattes et avec leurs dents, et la rĂ©colte devient une entreprise collective. C'est en 2019.
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Notre quart de travail pour la cuisson au four Ă bois a lieu le dimanche matin, trĂšs tĂŽt, une chaude journĂ©e de juillet 2020. Nous prenons la route Ă l'aube en direction de Bois-Francs, prĂšs de Maniwaki. Le feu brĂ»le dĂ©jĂ , dans l'immense four Ă bois artisanal, depuis le vendredi. Une fois sur place, l'ambiance est Ă la fĂȘte, le cafĂ© est dĂ©jĂ prĂȘt et les potier·Úre·s-ami·e·s de Raymond sont joyeux·euses bien que fatigué·e·s dans leurs vĂȘtements de travail. L'ouvrage consiste Ă insĂ©rer, sans relĂąche, par deux petites portes situĂ©es Ă la base du four, de grandes quantitĂ©s de croĂ»tes de bois d'environ 3 ou 4 pieds de longueur - de l'Ă©pinette, du sapin, du cĂšdre et de l'aune provenant de la terre environnante. Ă la fin de la cuisson, on doit accĂ©lĂ©rer la cadence en ajoutant des baguettes de bois par deux fentes amĂ©nagĂ©es prĂšs de la voĂ»te, afin de faire monter en flĂšche la chaleur du four, jusqu'Ă atteindre 1200oC. Ceux·celles dont le quart de travail est terminĂ© sont assis·es dehors prĂšs de l'atelier, ils·elles discutent, mangent, rigolent, et interagissent avec ceux·celles qui alimentent le four. On s'amuse aussi de la quantitĂ© de liĂšvres qui traversent en courant la petite Ă©claircie forestiĂšre dans laquelle on se trouve.
Pendant une pause, on fait le tour du four artisanal : Ă l'arriĂšre se trouvent un petit four Ă bois et un four Ă pain, encastrĂ©s dans l'Ă©norme structure. Au dĂ©but de la cuisson, on alimente ces deux petits foyers de chaleur, nommĂ©s alandiers, pour rĂ©chauffer la cheminĂ©e et enlever doucement l'humiditĂ© des piĂšces de poterie qui se trouvent Ă l'intĂ©rieur. Il y a toujours un pain qui est cuit Ă ce moment, qui sera ensuite partagĂ© parmi les personnes prĂ©sentes. Puis, on commence Ă chauffer devant, deux autres alandiers de chaque cĂŽtĂ© de la voĂ»te oĂč se trouvent les piĂšces : c'est alors que la chaleur monte et que la cuisson commence.
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Autour d'un cafĂ©, Raymond m'explique qu'il a dĂ©butĂ© la poterie lorsqu'il Ă©tudiait aux Beaux-arts, dans les annĂ©es 1970. AttirĂ© par la cĂ©ramique, il s'est rendu Ă La Borne, un centre de cĂ©ramique dans le village du mĂȘme nom, en France, existant depuis le 15e siĂšcle et situĂ© sur un gros gisement de grĂšs, pour y apprendre les techniques de cuisson au bois. C'est de retour chez lui, aprĂšs ce sĂ©jour, qu'il a dĂ©cidĂ© de construire un four Ă bois et d'entreprendre le travail qu'il fait maintenant avec l'argile, dĂ©laissant l'utilitaire pour le sculptural.

PrÚs du cabanon surplombant le four, il a aussi construit un petit atelier qui est devenu, au fil des années, son appartement. Il vit en symbiose avec son travail, et la maison délaissée sert désormais surtout à accueillir la visite, nombreuse. Cette journée-là , la maison ancienne est animée, on y cuisine le repas qui sera servi à la fin de la cuisson. Gabrielle, la fille de Raymond, ébéniste et sculpteure, me confie que c'est en voyant le film Kamataki, en 2006, qu'elle a pris conscience de la chance qu'elle avait, de participer à cette pratique ancienne et communautaire, à toutes les années depuis 20 ans maintenant.
Ăvidemment la maison aussi est envahie par la cĂ©ramique : non seulement la cuisine d'Ă©tĂ© est devenue un atelier pour le bois et les rĂ©parations, mais le solarium a Ă©tĂ© transformĂ© en une petite piĂšce d'exposition improvisĂ©e, et toute la vaisselle de la cuisine a Ă©tĂ© faite par Raymond ou par des ami·e·s potier·Úre·s. Tous les espaces, la maison, l'atelier, le cabanon du four, la forĂȘt, sont poreux, communiquent entre eux et respirent ce mĂȘme esprit de foisonnements, de refus des frontiĂšres Ă©tanches entre l'art et la vie, le travail et les amitiĂ©s, la forĂȘt et les habitations. Le rassemblement autour de la cuisson communautaire est un de ces moments inclusifs et conviviaux, souvent interspĂ©cifiques, intergĂ©nĂ©rationnels, oĂč le collectif se met en pratique de maniĂšre confidentielle, sans s'annoncer, ouvrant et cultivant des espaces inventifs et participatifs.
Pendant que Gabrielle et Raymond s'affairent dans la cuisine en nous racontant de bonnes histoires des cuissons passĂ©es, je dis : « D, viens voir, j'ai trouvĂ© nos urnes funĂ©raires ! » Tout le monde rit, puis redevient sĂ©rieux quand Raymond nous explique son idĂ©e de fabriquer des urnes en grĂšs cuites au four Ă bois, dans un processus trĂšs organique, des boĂźtes trĂšs simples, sans glaçures. Il se rĂ©jouit de notre intĂ©rĂȘt sincĂšre â ainsi que de notre prĂ©voyance quant au mode de notre retour Ă la terre.Â
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Il faut compter deux jours avant de sortir les piÚces, afin que le four soit suffisamment refroidi pour éviter le choc thermique. Quand, plus tard, j'ouvre le paquet qui contient nos bols, j'ai la surprise de voir que la cendre de pruche et l'argile du fleuve, combinées au processus propre à cette cuisson singuliÚre, ont donné une teinte bleutée à la glaçure.

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Dans Par l'eau et le feu. Un itinéraire de potier
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Daniel de Montmollin, Par l'eau et le feu. Un itinéraire de potier, Revue de la céramique et du verre, 1993.
, dont Raymond m'envoie une copie d'un chapitre par courriel, Daniel de Montmollin expose le ravissement qu'il éprouve lorsqu'il découvre qu'il peut utiliser des cendres végétales pour faire un émail céramique. Cette découverte transfigure pour lui son art, fait basculer son regard sur le cycle du vivant et sur sa place dans celui-ci. Dans un style particuliÚrement animé, il écrit :
Car toute racine de toute plante besogne tel un mineur de fond, pourvoyant la tige, la feuille et le fruit de ces sels qui emprunteront au soleil sa force et donneront sa qualitĂ© Ă l'espĂšce. Et si l'eau de la sĂšve achemine ces sels en tout point de la plante, le feu les rassemble en forme de cendre, laquelle est ainsi essence de terre, bonne pour le potier, donnant selon son espĂšce qualitĂ© Ă l'Ă©mail. Le jour oĂč j'ai appris ces choses fut de liesse. [...] LĂ oĂč les gens ne voient que mort commençait pour moi la fĂȘte, mon Ăąme de chiffonnier s'Ă©chauffa d'une fiĂšvre nouvelle et mes gĂ©missements de jadis sur le vĂ©gĂ©tal sacrifiĂ© s'envolaient en fumĂ©e : la plante retrouvait une citĂ© sur terre ! Du coup je devins potier comme on est paysan, engrangeant aux saisons convenables l'acacia, le chĂȘne, les sarments ou les pailles en sacs de cendre dĂ»ment Ă©tiquetĂ©s du millĂ©sime et du lieu-dit [...]
S'adressant au·à la lecteur·rice, il poursuit :
Tu songes maintenant Ă me brĂ»ler des tailles de rosiers, rĂȘvant d'un Ă©mail en fleur, ou les sarments de vigne en cette annĂ©e de si bon vin... [...] Et tu me demandes : « La cendre des roseaux, ne fera-t-elle pas tourbillonner la riviĂšre dans une coupe ? Me tourneras-tu de larges vasques pour que le goĂ©mon y dĂ©verse les profondeurs de la mer ? Et puisque la cendre est dite fin de tout, pourquoi de chaque cendre ne point tout recommencer ?
La fusion des matiĂšres vĂ©gĂ©tales par le feu devient pour lui une maniĂšre de garder active l'activitĂ© de la plante, au-delĂ de la mort. On passe d'un rĂšgne Ă l'autre, du vĂ©gĂ©tal au minĂ©ral, mais aussi du vĂ©gĂ©tal Ă l'art, de la pratique du feu Ă l'Ă©criture. Rien n'est fixĂ©. La plante connecte les mondes, ses qualitĂ©s sont transmises Ă l'objet oĂč la cendre entre en fusion.
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J'ai remarquĂ© que la pruche, dont j'ai rĂ©coltĂ© les cendres qui m'ont servi Ă faire la glaçure, cĂŽtoie rĂ©guliĂšrement la savoyane : elles semblent aimer les mĂȘmes milieux. J'aime leur agencement, ce gros arbre qui monte si haut, et cette petite plante dĂ©licate, aux feuilles dentelĂ©es, qui reste au ras du sol, enfonçant ses racines jaune dorĂ© dans le sol poreux, presque tourbeux, comme des fils qui forment tout un rĂ©seau souterrain de connexions, pendant qu'au sommet de la pruche, les aiguilles fines comme de la dentelle font une canopĂ©e mouchetĂ©e, aĂ©rienne.
La pruche est le seul arbre, en Amérique du Nord, sur lequel pousse le reishi. Ce champignon médicinal dont le nom chinois, Ling Zhi, signifierait quelque chose comme « champignon de l'immortalité », ou « de longue vie », se trouve sur le bois mort. Le reishi transforme alors la pruche et l'aide à redevenir, éventuellement, de l'humus, qui nourrira à son tour la savoyane, dont on dit qu'elle a une affinité médicinale avec les muqueuses du corps humain. Je me demande si un peu de cette immortalité, de la mycorhize de reishi, était présente dans le bois de pruche dont j'ai recueilli les cendres.

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Décembre 2023, je ressens trÚs fort le besoin de dire quelque chose à mon amie Myriam, complice de tant de discussions intimes et politiques depuis plus de 20 ans, mais les mots me manquent. Lors de sa derniÚre visite, avec Lydia, nous avons cuisiné un mémorable maqlouba, mets dont elle m'a souvent parlé à la suite de ses visites familiales en Palestine et qui avait ressurgi dans nos conversations aprÚs que j'aie assisté à la présentation de l'exposition Home is Where the Maqlouba is (2019) de l'artiste Jude Abu Zaineh.
En 2011, j'ai suivi de loin les tribulations entourant le rapatriement clandestin des cendres de Rezeq, le pĂšre de Myriam, Ă Rafat. Il reprenait lĂ par la force â celle de son imagination et de son entĂȘtement, mais celle, surtout, de ses filles Myriam, Leila et Nadia, ingĂ©nieuses et rebelles â son droit de retour. Dans un courriel retrouvĂ© dans ma boĂźte de rĂ©ception, Myriam mâenvoyait une photo et Ă©crivait : « la vue dâoĂč on a rĂ©pandu les cendres de papa (donc une vue de son village natal⊠tu dis, les couchers de soleil y sont aussi beaux, il y a de quoi rĂ©clamer le droit de retour !) ».

Depuis des semaines, jâai peur de dire des banalitĂ©s, alors je nâĂ©cris rien. Je participe aux manifestations, je pĂ©titionne, je donne, mais lâindignation et lâimpuissance se cĂŽtoient. Je me raccroche Ă lâamitiĂ©. Jâenvoie Ă Myriam un concentrĂ© liquide de rose, pour apaiser le cĆur. Je mets aussi un shrug à la griotte parce que câest bon, et du fire cider, mĂ©lange mĂ©dicinal de plantes, de vinaigre et de miel, pour rĂ©chauffer. Mon regard se pose alors sur mes petits bols Ă la cendre de pruche. Jâen prends un et lâajoute au paquet. Dans la lettre qui lâaccompagne, jâĂ©cris, avec pudeur : « Il paraĂźt que la pruche est un arbre de protection ; lorsque tu boiras ton cafĂ©, en contact avec ses cendres, il se pourrait que tu aies des visions, des visions douces. »Â








