Tu ne me croiras pas. Mise en scĂšne : FrĂ©dĂ©ric Blanchette. Dramaturgie : Guillaume Lapierre-Desnoyers. InterprĂštes : Mary-Lee Picknell et Mattis Savard-Verhoeven. Musique en direct : Vincent CarrĂ©. Assistance Ă la mise en scĂšne : AndrĂ©e-Anne Garneau. DĂ©cor : Marie-Ăve Fortier Costumes : Cynthia St-Gelais. LumiĂšres : AndrĂ© Rioux. RĂ©gie : Charlie Cohen. Photos de promotion : Eva-Maude TC. Une production de Stuko-Théùtre. Du 14 novembre au 8 dĂ©cembre au Théùtre La Licorne.
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Dans ce RomĂ©o et Juliette des temps modernes, deux anciens amants de lâuniversitĂ© se retrouvent des annĂ©es plus tard alors que leur pays est en guerre civile. Chacun appartenant au camp adverse dâune ville sĂ©parĂ©e entre le Nord et le Sud, ils devront choisir de sâunir envers et contre tous, en faisant dâune manufacture abandonnĂ©e leur nid dâamour et de dispute. Mais que signifie vraiment « coucher avec lâennemi » ? Que reste-t-il Ă donner de soi lorsque son monde chavire ? Est-il mĂȘme possible dâaimer devant tant de division et de haine ?

Universalité de la violence
Ă lâheure oĂč lâUkraine est envahie par les forces armĂ©es russes depuis plus de huit mois, Tu ne me croiras pas ne peut que nous faire penser aux horreurs que subissent jour aprĂšs jour des milliers de femmes, dâhommes et dâenfants de lâautre cĂŽtĂ© de lâAtlantique. Pourtant, la piĂšce ne se dĂ©roule dans aucun territoire connu. Guillaume Lapierre-Desnoyers choisit en effet de rĂ©duire au minimum les indications spatiotemporelles au sein du texte, prenant le parti de lâuniversel plutĂŽt que du particulier. NâempĂȘche que lâon comprend, par une distribution trĂšs europĂ©enne et quelques indices contextuels, que cette guerre imaginaire Ă©clate dans un pays dâOccident oĂč le confort est dâordinaire une chose acquise. « Si tu mâavais prĂ©dit mon avenir il y a un an, ou mĂȘme cinq mois, je ne tâaurais pas cru. », confie la femme dans son monologue dâouverture. Le nom des personnages ne sera pas non plus rĂ©vĂ©lĂ©, de façon Ă renforcer lâinterchangeabilitĂ© des lieux et des Ă©vĂ©nements de lâintrigue.
En dehors des dialogues quâils sâĂ©changent entre eux, les amants sâadressent la plupart du temps Ă un « tu » dont lâidentitĂ© se clarifie au fil de la reprĂ©sentation et auprĂšs de qui ils tĂ©moignent de leur histoire comme on peut le faire dans un journal intime. Au sein de la manufacture, une rĂšgle est adoptĂ©e : ne jamais parler du conflit ni sâabandonner Ă une rhĂ©torique polarisĂ©e entre le « Vous » et le « Nous ». Or, rapidement, les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs sâinfiltrent dans les discussions du couple, de sorte que disparait toute ligne de dĂ©marcation entre collectivitĂ© et individualitĂ©, enjeux nationaux et vie privĂ©e, violence et sĂ©curitĂ©. Câest dâailleurs une des forces de la dramaturgie que dâopposer Ă travers les protagonistes deux visions distinctes de la guerre, soit la collaboration et la rĂ©sistance. Alors que la femme fait partie dâun groupe rĂ©volutionnaire fĂ©minin qui mĂšne des actions de dissidence (souvent au pĂ©ril de la vie de ses membres), lâhomme, de son cĂŽtĂ©, se montre beaucoup plus enclin Ă coopĂ©rer avec le pouvoir ; de mĂȘme, si la premiĂšre souffre de ce que la guerre entre « par ses pores de peau et contamine tout », le second dĂ©sire avant tout « sauver sa peau ». Ainsi, lâĂ©criture de Lapierre-Desnoyers, sans pour autant rĂ©inventer la roue, manie le thĂšme de la guerre avec aisance et mĂȘme avec poĂ©sie. Le texte est Ă©galement portĂ© avec une grande justesse par les interprĂštes (je souligne particuliĂšrement la performance de Mary-Lee Picknell, qui fait preuve dâune agilitĂ© Ă©motionnelle hors pair tout au long de la reprĂ©sentation).

Malaise dans lâespace
La mise en scĂšne de Tu ne me croiras pas, nĂ©anmoins, nâapparaĂźt pas toujours Ă la hauteur de la densitĂ© dramaturgique. Comme si on avait voulu homogĂ©nĂ©iser lâaction sur scĂšne, les comĂ©diens sont rapidement restreints dans leurs mouvements et leurs dĂ©placements : soit ils rĂ©pĂštent leurs pas de façon un peu ennuyeuse, soit ils peinent Ă puiser des Ă©lĂ©ments dans leur environnement pour nourrir leur interprĂ©tation. Cette faiblesse a surtout Ă voir, me semble-t-il, avec la disposition de lâespace scĂ©nique, encombrĂ© dâun cĂŽtĂ© par des ruines, de lâautre par lâattirail dâinstruments de Vincent CarrĂ©, le musicien qui produit la trame sonore du spectacle en direct, mais dont la prĂ©sence nâest pas vĂ©ritablement exploitĂ©e par la scĂ©nographie. On en vient alors Ă souhaiter que les comĂ©diens se retrouvent seuls sur les planches pour mener la tension dramatique Ă son paroxysme et â pourquoi pas? â nous faire vibrer.
Juste sans ĂȘtre puissante, Tu ne me croiras pas aurait donc mĂ©ritĂ© une mise en scĂšne plus audacieuse qui aurait Ă la fois sauvĂ© lâhistoire de sa monotonie et exultĂ© les envolĂ©es lyriques avec lesquelles peu Ă peu sâinstaure une distance. Reste que, par son actualitĂ© thĂ©matique, lâĆuvre nous rappelle la violence humaine qui germine encore et toujours en menaçant de ravager dâautres existences innocentes. Aux ĂȘtres qui rĂ©sistent Ă la tyrannie, je dĂ©die et relie les inscriptions murales juxtaposĂ©es en arriĂšre-scĂšne du spectacle : « Mes yeux visent mal sous les larmes », mais « We will fight until the end ».






