La monarchie est dans les cĂąbles

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14.09.2022

La reine est morte. Puis, j’ai reçu le message de Patrice.

Patrice n’a pas dormi depuis dix ans. Col bleu de nuit, zombie de jour, c’est grĂące Ă  lui que les lampadaires de la ville continuent de cracher leurs photons. Seul dans son truck, il s’est mis Ă  Ă©couter Marie-Louise Arseneault en rediffusion, et Marie-Louise l’a convaincu que les théùtres montrĂ©alais accueillaient des perdus en son genre. Depuis, il me parle de toutes les piĂšces qu’il va voir (Patrice parle beaucoup), mais l’occasion d’y aller ensemble ne s’était encore jamais prĂ©sentĂ©e.

En une trĂąlĂ©e de mots et autant d’émotions brutes, Patrice m’invite Ă  l’accompagner au Théùtre aux Écuries pour assister Ă  une tragĂ©die de circonstance, Richard III, adaptĂ©e sous la forme d’un gala de lutte. Sur le coup, je me demande si le Richard en question n’est pas un lointain parent de la dĂ©funte.

Je ne sais pas Ă  quel moment exactement j’ai compris que nous n’allions ni approfondir notre connaissance de la monarchie britannique, ni voir du théùtre Ă  proprement parler. Peut-ĂȘtre lorsque Patrice m’a apportĂ© deux hot-dogs vapeur relish-moutarde ou lorsqu’on nous a annoncĂ© que les tĂ©lĂ©phones pouvaient rester ouverts durant la reprĂ©sentation. À la premiĂšre rĂ©plique, la fille Ă  cĂŽtĂ© de moi a lĂąchĂ© un cri guttural, trois barbus ont levĂ© leur canette de Pale Ale et les Écuries ont pris des allures de Centre Paul-SauvĂ©.    

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De la consanguinitĂ© d’un noble mariage

Il y a une jolie expression, forgĂ©e par l’écrivain GaĂ©tan Brulötte, qui mĂ©riterait d’ĂȘtre employĂ©e plus souvent par la critique : haptisme. Contrairement Ă  la parodie ou au pastiche, la pratique haptiste ne cherche pas Ă  tourner en dĂ©rision ou Ă  imiter, mais plutĂŽt Ă  se saisir de formes non littĂ©raires pour « leur donner un destin autre, plus ludique, plus esthĂ©tique, plus philosophique ». Un peu, oserais-je dire, comme Marie-Louise Arsenault lorsqu’elle s’est saisie de Patrice pour en faire un ĂȘtre de culture. C’est Ă  la lumiĂšre de ce procĂ©dĂ© qu’il faut penser le rapport qui s’établit, dans Dick the Turd, entre les codes du théùtre et ceux de la lutte professionnelle. On peut alors se demander ce que les emprunts formels au catch apportent concrĂštement Ă  la dramaturgie.

Or, le langage de la lutte professionnelle, Roland Barthes l’a bien montrĂ© dans ses Mythologies, est essentiellement celui du théùtre classique et de la Commedia dell’arte. Le mariage entre le théùtre Ă©lisabĂ©thain et la lutte en est donc un entre proches cousins (de lĂ  peut-ĂȘtre la difficultĂ© Ă  le rendre fĂ©cond). Si l’antihĂ©ros shakespearien par excellence, Richard III le difforme, se prĂ©sente ici sous les traits du catcheur Dick the Turd (Guillaume Bouliane-Blais), les signes de sa mĂ©chancetĂ© n’en deviennent que plus emphatiques : la dentition clairsemĂ©e, la dĂ©marche titubante, le vocabulaire ordurier, l’épaisse ligne de khĂŽl sous les yeux, la voix caverneuse participent tous Ă  la surenchĂšre. C’est que dans l’arĂšne, l’apparence n’est jamais trompeuse et le spectateur jouit de cette adĂ©quation parfaite entre le signifiant et le signifiĂ©. Il ne lui reste plus qu’à conspuer le mal-aimĂ©, plaisir prĂ©moral dont Patrice, ce soir-lĂ , ne s’est nullement privĂ©.

La lutte, c’est fake!

Pour ma part, j’ai tendance Ă  me sentir invisible dĂšs que j’entre dans une salle de théùtre. Mon corps, vulnĂ©rable et bĂ©ant, demande Ă  vivre par procuration. Mais le dispositif scĂ©nique empruntĂ© Ă  la lutte rĂ©cuse cette posture en amenant une nouvelle dynamique : deux camĂ©ras captent l’action sur le ring et les rĂ©actions des spectateur.rices en direct, le public se situe non seulement face Ă  l’arĂšne, mais aussi sur les cĂŽtĂ©s oĂč les lutteur.euses atterrissent invariablement, les comĂ©dien.es interagissent avec la salle (Dick dĂ©plorant la prĂ©sence d’un bĂ©bĂ© dans l’assistance ou appelant une chahuteuse Ă  venir se prĂȘter aux jeux de coulisse). Si la mise en scĂšne d’Elisabeth Coulon-Lafleur a l’ambition d’offrir une expĂ©rience immersive, on peut dire mission accomplie. Par contre, elle ne parvient pas Ă  rendre la lutte « plus esthĂ©tique » ou « plus philosophique », pour revenir Ă  la dĂ©finition proposĂ©e par Brulötte.

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Certains choix vont pourtant en ce sens, comme celui de dissĂ©miner ici et lĂ  des rĂ©pliques originales en anglais (« I shall despair. There is no creature loves me, / And if I die no soul will pity me. / Nay, wherefore should they? — Since that I myself / Find in myself no pity to myself? », s’exclame Ă  deux reprises le mĂ©chant de service).  Mais au final, on ressort avec l’impression que les clins d’Ɠil Ă  l’univers shakespearien ne changent pas grand-chose Ă  la ritournelle machiste et conformiste de la lutte. À l’exception peut-ĂȘtre d’une scĂšne, la plus rĂ©ussie Ă  mon sens, lors de laquelle Crazy Ann, interprĂ©tĂ©e par Justine PrĂ©vost, pĂšte les plombs et la gueule d’à peu prĂšs tout ce qui bouge, y compris des commentateurs du gala England Mania. La comĂ©dienne de cinq pieds occupe alors tout l’espace scĂ©nique, renversant les codes usuels de ce divertissement chorĂ©graphiĂ©. Elle s’écrie d’ailleurs « La lutte, c’est fake! » en se fracassant une bouteille de vin sur la tĂȘte. Comme dans l’ensemble du spectacle, les cascades sont prodigieuses, mais elles acquiĂšrent ici un surplus de sens. On entrevoit alors comment le langage du catch pourrait servir Ă  mener d’autres types de combats.

Sur le chemin du retour, Patrice m’a d’ailleurs informĂ© que le corps de Richard III avait Ă©tĂ© retrouvĂ© en 2013, sous le bitume d’un stationnement de Leicester. L’avait-il appris Ă  la nouvelle Ă©mission de Marie-Louise? La chercheure qui a initiĂ© la fouille, Philippa Langley, milite pour changer l’image trompeuse de ce king du parking, colportĂ©e de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration depuis plus de cinq cents ans. Selon elle, la piĂšce de Shakespeare relĂšve de la propagande commanditĂ©e par la maison Tudor pour se dĂ©barrasser dĂ©finitivement des partisans des PlantagenĂȘts. Comme quoi, sur le chemin de la vĂ©ritĂ©, on n’a jamais fini d’en dĂ©coudre.

crédits photos : Arch' Pictures

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