Qaumma. CrĂ©ation et interprĂ©tation : Vinnie Karetak et Laakkuluk Williamson Bathory. Musique : Aqqalu Berthelsen. LumiĂšres : Catherine FP. Conception sonore : Jean Gaudreau. Un spectacle prĂ©sentĂ© par Vox, centre de lâimage contemporaine dans le cadre du Festival TransAmĂ©riques.
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Avant le dĂ©but du spectacle, Vox accueille les spectateur·trice·s dans une premiĂšre piĂšce : Ă lâentrĂ©e, un prĂ©ambule de la reprĂ©sentation ainsi quâun texte oĂč sâalternent des rĂ©pliques avec les prĂ©noms des deux artistes nous attendent. Le prĂ©ambule prĂ©cise que des sujets sensibles tels que les stĂ©rĂ©otypes raciaux, le gĂ©nocide et les traumatismes historiques seront abordĂ©s. De plus, le public doit sâattendre Ă la destruction de tambours traditionnels. Vox a prĂ©vu une zone de repos et des amĂ©nagements afin de permettre aux spectateur·trice·s de sortir et dâentrer dans la salle Ă tout moment. Tout semble avoir Ă©tĂ© pensĂ© pour rendre sĂ©curitaire cet espace qui promet de donner lieu Ă une performance cathartique. Comme on peut lire dans le texte : « La frontiĂšre est mince entre sĂ©curitĂ© et danger. Nous sommes tou·te·s en sĂ©curitĂ© jusquâĂ ce que ce ne soit plus le cas. » Cette performance semble ainsi reprendre certains aspects de lâuaajeerneq, la danse du masque groenlandaise pratiquĂ©e par Bathory. Dans cette pratique, les enfants apprennent, dans un environnement sĂ©curitaire, Ă avoir peur, Ă garder leur sang-froid face Ă lâinattendu.
Une fois dans la salle de reprĂ©sentation, le public sâinstalle de façon Ă encercler la sculpture dâun iceberg de tissu blanc. Les deux crĂ©ateur·trices et interprĂštes, Vinnie Karetak et Laakkuluk Williamson Bathory, entrent en scĂšne, pieds nus et habillé·e·s de vĂȘtements blancs aux formes traditionnelles. Les artistes gravitent autour de lâiceberg dans une lenteur dĂ©libĂ©rĂ©e tout en Ă©tablissant un contact visuel et parfois physique avec les membres du public. La sobriĂ©tĂ© du dĂ©cor et des costumes contribue Ă crĂ©er un effet dâintimitĂ©, Ă indiquer que lâon sâapprĂȘte Ă Ă©couter un rĂ©cit secret.

Tusaagit â Ăcoutez
Un jeu dâĂ©clairage se dĂ©ploie sur les murs, Ă lâintĂ©rieur de lâiceberg et sur les interprĂštes pour accompagner ce « théùtre sculptural » poĂ©tique et mĂ©taphorique. Tranquillement, les artistes font monter la tension en Ă©voquant lâartificialitĂ© de la vie sous le joug colonial. Iels usent Ă la fois de paroles et dâune gestuelle aussi drĂŽle que monstrueuse pour aborder la religion et la surveillance des habitant·e·s imposĂ©s par lâĂtat.
Qaumma (« lumiĂšre » en inuktitut) sâavĂšre ĂȘtre le fil conducteur de la performance. La lumiĂšre créée des parallĂšles entre la flamme que possĂšdent en elles les femmes inuites qui ont su persĂ©vĂ©rer et devenir des hĂ©roĂŻnes du quotidien pour protĂ©ger leurs familles. Lâiceberg, quant Ă lui, prend le rĂŽle de point dâancrage, de source ou encore de domicile, il sert Ă©galement, dans la performance, Ă transmettre et Ă absorber la lumiĂšre pour devenir le centre de lâhistoire et parfois mĂȘme le conteur. Sa structure imposante fait quâil cache parfois certaines actions se dĂ©roulant sur son versant opposĂ©. Encore lĂ , cet effet est volontaire : une analogie avec lâimpossibilitĂ© de tout voir, tout savoir.

Qiggiq
Le travail mĂ©taphorique de la lumiĂšre sert Ă©galement Ă crĂ©er un contraste avec le point de vue colonial : « Les colonisateurs se voient comme ceux qui apportent la lumiĂšre. En rĂ©alitĂ©, ils ne font que pointer le faisceau de leur lampe de poche sur la noirceur quâils ont eux-mĂȘmes créée », entend-on au cours de la piĂšce. Cette vision contrainte se manifeste par la pĂ©nombre qui envahit la salle, Ă lâexception de cercles bleus projetĂ©s sur les murs. Tout ce qui dĂ©borde du point de vue des Blanc·he·s est relĂ©guĂ© Ă la noirceur et perçu comme dĂ©moniaque. Les performeur·euse·s se transforment dĂšs lors en gardien·ne·s du savoir et, en inuktitut, essaient de se retrouver tandis que lâiceberg les sĂ©pare.
Dans un rĂ©cit improvisĂ© (lâĂ©lĂ©ment le plus puissant de la performance), Vinnie Karetak raconte lâhistoire de Qiggiq, sa grand-mĂšre, et du dĂ©placement forcĂ© de sa communautĂ© prĂšs de la riviĂšre Hudson par le gouvernement canadien il y a 60 ans. AprĂšs avoir entamĂ© un pĂ©riple de trois jours de marche avec quatre enfants, dont un bĂ©bĂ©, pour sauver sa famille du froid et de la famine, Qiggiq est accusĂ©e du meurtre de lâune de ses filles, qui a succombĂ© au froid. MĂȘme si elle est acquittĂ©e, la violence de lâĂtat ayant forcĂ© le dĂ©placement de cette communautĂ© nâest jamais mise en cause dans cette affaire. Vinnie Karetak explique que la performance a pour but dâhonorer les femmes de sa famille et toutes les autres qui ont luttĂ© pour la survie des leurs. Son rĂ©cit possĂšde quelque chose de sacrĂ© et certain·e·s spectateur·trice·s, en devenant les tĂ©moins de tant de vulnĂ©rabilitĂ©, pleurent, immobiles dans la salle.

Une flamme colorée
Garder des secrets, que ce soit pour protĂ©ger la famille ou encore pour protĂ©ger des savoirs culturels, sâavĂšre central dans Qaumma. Car, raconte-t-on, dans toutes les familles se trouvent des gens qui ont su entretenir, en catimini, des murmures de couleur et de lumiĂšre, loin de la portĂ©e des colonisateurs et de leur Dieu. AprĂšs lâhistoire de Qiggiq, les interprĂštes reviennent ainsi Ă la poĂ©sie pour illustrer comment les Inuits ont su garder des pratiques et des savoirs traditionnels dans lâombre des colonisateurs et, surtout, de la religion qui leur a Ă©tĂ© imposĂ©e. Sous lâiceberg se cachent une croix et un large tambour : dans un moment cathartique, la premiĂšre dĂ©truit le second, Ă lâimage de lâĂglise qui a exigĂ© que les Inuits saccagent ces instruments jugĂ©s « paĂŻens ».
AprĂšs une course autour de lâiceberg oĂč les artistes, en pleurs, tentent en vain de rĂ©parer le tambour, iels en trouvent dâautres, intacts, et entament des chants sur une musique entraĂźnante. La succession rapide de ces moments est dĂ©stabilisante, mais la cĂ©lĂ©bration de la lumiĂšre, de la fin de la pĂ©riode obscure est contagieuse : « Le christianisme a perdu ses pouvoirs. La lampe de poche du colonisateur, qui nâĂ©claire que certains, nâest dĂ©sormais plus acceptable et nous le savons. »
« Je veux surtout montrer aux gens que nous sommes arrivĂ©s jusquâici parce que quelquâun dans notre passĂ© nâa pas voulu abandonner et est restĂ© debout », rĂ©sume Laakkuluk Williamson Bathory, dont la performance est un hommage envers les ancĂȘtres qui ont survĂ©cu aux effets extrĂȘmes de la colonisation. Qaumma cĂ©lĂšbre cette volontĂ© de briller et de vivre en mettant de lâavant une culture et des savoirs millĂ©naires trop longtemps gardĂ©s dans lâombre.

crédits photos : Maryse Boyce, Vinnie Karetak





