Ăcrivaine prolifique, Marie Cosnay a signĂ© plus dâune quinzaine de rĂ©cits et une traduction, dĂ©jĂ incontournable, des MĂ©tamorphoses dâOvide (LâOgre, 2017). Depuis plusieurs annĂ©es, elle se consacre Ă lâaccueil des personnes migrantes, un travail militant quâelle accompagne dâune activitĂ© Ă©ditoriale soutenue. AprĂšs Entre chagrin et nĂ©ant : audiences d'Ă©trangers (Ă©d. Laurence Teper, 2009), Comment on expulse : responsabilitĂ©s en miettes (Ă©d. du Croquant, 2011) et Voir venir, cosignĂ© avec le philosophie Mathieu Potte-Bonneville (Stock, 2019), elle publie Des Ăles (LâOgre, 2021), premier opus dâune sĂ©rie visant Ă documenter le parcours migratoire dâhommes et de femmes en quĂȘte dâEurope. Ăcrivant sur le fil et avec une urgence du mot juste, Marie Cosnay offre Ă lire des rĂ©cits tissĂ©s serrĂ©s, avec un souci du plus petit dĂ©tail, seul garant des plus grandes vĂ©ritĂ©s, les moins Ă©videntes Ă dĂ©busquer. Elle esquisse ainsi les contours dâune Ă©thique de lâengagement littĂ©raire qui rĂ©siste Ă lâobsession esthĂ©tique et au plaisir de la fiction. Depuis son Pays basque natal, Marie Cosnay nous invite Ă sa fabrique poĂ©tique et politique.
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Khalil Khalsi : Lâune des premiĂšres choses qui frappe Ă la lecture de Des Ăles, ce sont les figures fĂ©minines de la migration, plus nombreuses que ce quâon peut voir ailleurs â dans les documentaires, les mĂ©dias ou la fiction â, et mĂȘme reprĂ©sentĂ©es diffĂ©remment : ce sont souvent des femmes trĂšs affirmĂ©es. Tes enquĂȘtes chercheraient-elles Ă pallier une forme de misogynie discursive ?
Marie Cosnay : Le parcours migratoire des femmes peut ĂȘtre particuliĂšrement violent, on le sait
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Voir le livre de Camille Schmoll Les DamnĂ©es de la mer. Femmes et frontiĂšres en MĂ©diterranĂ©e (Paris, La DĂ©couverte, 2020), Ă travers notamment la recension quâen propose Catherine Mazauric dans le nË277 de Spirale.
. Mais le discours dominant prĂ©sentant les femmes comme des victimes absolues cache lui aussi une forme de misogynie. Des signes prouvent quâil y a une trĂšs grande capacitĂ© des femmes â je ne parle que de celles que je rencontre, dâAfrique de lâOuest â Ă organiser leur exil, Ă choisir elles-mĂȘmes les outils de leur Ă©mancipation, mĂȘme si ce sont des choix trĂšs durs Ă faire. Il sâagit de stratĂ©gies visant Ă atteindre la vie choisie. Les femmes qui arrivent ici, Ă Bayonne, ont de jeunes enfants ou sont enceintes. Leur situation peut, dans les cas les plus heureux, en province du moins, les aider Ă ĂȘtre protĂ©gĂ©es avant leur demande dâasile, dans des structures prĂ©vues Ă cet effet. Leur compagnon, pĂšre de leur enfant ou non, pourra ĂȘtre, lui aussi, grĂące Ă elles, hĂ©bergĂ© par la structure. Ces femmes protĂšgent les autres, dirigent leur vie, savent oĂč elles vont, pourquoi elles le font, avec qui. Cela ne signifie pas quâelles ne vivent pas de violences sexuelles, mais avoir cela prĂ©sent Ă lâesprit aide aussi Ă identifier et Ă dĂ©noncer les rĂ©els rĂ©seaux de traite, qui sont trĂšs discrets. Cette image de femme victime absolue ne rend service Ă personne.
KK : Peut-on dire alors dire que cette misogynie de la représentation autorise sur le terrain, et par contraste, une forme de misandrie doublée de racisme ?
MC : Les personnes migrantes que lâon voit le plus sont les hommes ĂągĂ©s entre 16 et 30 ans, parce que moins facilement protĂ©gĂ©s ; et ceux-lĂ sont confrontĂ©s Ă des impensĂ©s postcoloniaux racistes. Le traitement de lâaccueil, ici Ă la frontiĂšre franco-espagnole (mais pas uniquement), est trĂšs diffĂ©rent suivant que les jeunes arrivants soient arabes ou subsahariens. Les hommes noirs peuvent ĂȘtre Ă©rotisĂ©s, entre autres types de racisme â et cela peut aller trĂšs loin : un jeune homme a portĂ© plainte pour viol contre une femme lâayant accueilli, dans une commune proche â, mais surtout, ils ne sont pas inquiĂ©tants. En revanche, les jeunes AlgĂ©riens ou Marocains se retrouvent souvent seuls, Ă la rue. Lâattention que lâon accorde aux jeunes Arabes, mĂȘme dans les milieux associatifs et militants, est encore profondĂ©ment dĂ©terminĂ©e par les incidents de 2018 survenus dans le quartier de la Goutte dâOr Ă Paris, oĂč des mineurs marocains isolĂ©s ont semĂ© le trouble. Si bien que certain·e·s militant·e·s ne peuvent sâempĂȘcher de considĂ©rer tout jeune Marocain Ă travers le filtre de ce prĂ©cĂ©dent, qui a Ă©tĂ© surmĂ©diatisĂ© et mĂȘme sur-commentĂ© sociologiquement. Mais la route des Canaries sâĂ©tant ouverte depuis, on sait quâil y a beaucoup plus de Marocains qui y transitent que de Subsahariens, tandis que les AlgĂ©riens prennent la route tunisienne. Alors oĂč sont-ils, les jeunes Arabes ? Les AlgĂ©riens, par exemple, sont le plus souvent dans leurs communautĂ©s, aidantes et accueillantes, et cela conforte nombre de militant·e·s dans leur dĂ©sintĂ©ressement, tout Ă fait inconscient bien sĂ»r : au contraire des Subsahariens, les AlgĂ©riens arriveraient avec des rĂ©seaux, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Tout le monde arrive plus ou moins grĂące Ă un rĂ©seau organisĂ©, câest Ă dire en bĂ©nĂ©ficiant dâaide, quand les frontiĂšres sont fermĂ©es et leur passage criminalisĂ© par les politiques europĂ©ennes. Il nâest pas rare en effet (et pas trĂšs surprenant) que les jeunes AlgĂ©riens connaissent en France quelquâun, installĂ© depuis longtemps, qui leur propose du travail, forcĂ©ment illĂ©gal. Est-ce cela quâautoritĂ©s et militant·e·s appellent « des rĂ©seaux » ? Ce problĂšme de racisme est Ă la base du silence qui a failli entourer lâaccident de train de Ciboure
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https://blogs.mediapart.fr/marie-cosnay/blog/231021/victimes-de-la-front...
 : le prĂ©jugĂ© de la dĂ©linquance, qui a risquĂ© de disqualifier les jeunes hommes victimes â les trois morts et celui qui a survĂ©cu â de la possibilitĂ© dâune justice.
KK : La mort est lâun des multiples fils rouges de ton livre. Tu pistes souvent la trace dâune personne disparue, dont on va dĂ©couvrir quâelle est morte, que lâon imagine comme telle, ou dont il faut rapatrier ou inhumer le corps suivant des procĂ©dures administratives trĂšs lourdes. En te lisant, on a le sentiment que le traitement mĂ©diatique de la mort dans les parcours migratoires donne souvent ces personnes pour perdues, quâelles soient dĂ©cĂ©dĂ©es ou vivantes.Â
MC : Huit jeunes gens sont morts, en quelques mois, ici, Ă la frontiĂšre. Le 20 novembre dernier, on a repĂȘchĂ© un corps dans le fleuve Bidassoa, que la famille et des ami·e·s ont pu identifier, suivant un rĂ©seau de preuves, comme Ă©tant celui de Sohaibou Billa. Il Ă©tait ivoirien. Pour inhumer le corps, il faut quâaprĂšs lâenquĂȘte de la police, la juge valide lâidentification. Celle-ci refuse de le faire, par absence de preuves scientifiques. Les empreintes ne concordent avec aucune des donnĂ©es collectĂ©es en Espagne, ce qui est normal : le jeune homme Ă©tait entrĂ© par lâItalie. La juge, aprĂšs deux mois, refuse toujours de demander que les empreintes soient cherchĂ©es dans le fichier EURODAC ou que lâon prĂ©lĂšve de lâADN sur la dĂ©pouille, les fameuses preuves scientifiques. Les choses pressent, il faut enterrer ce corps, la famille nous en supplie. Sohaibou Billa sera enterrĂ© sans certificat de dĂ©cĂšs Ă son nom. Anonymement. Dans un pays oĂč on ouvre encore les fosses communes pour rendre leurs noms aux victimes du franquisme. VoilĂ ce quâil est, ce corps, pour plusieurs : celui dâun garçon sans papiers, que personne nâattend. On continue de penser que les personnes qui migrent sont dĂ©saffiliĂ©es. Les gens nâarrivent jamais seuls, et croire quâils le sont, câest poser une limite Ă la reconnaissance des droits dâune personne morte et du devoir qui, Ă ce titre, nous incombe envers les vivant·e·s.
KK : Ta maniĂšre de retranscrire les rĂ©cits des migrant·e·s que tu croises laisse suggĂ©rer que tu recherches une forme de vĂ©ritĂ© qui nâest pas celle du fait, mais la leur propre, intime, qui tranche souvent avec lâinjonction Ă la factualitĂ© Ă laquelle iels sont soumis·e·s une fois arrivé·e·s en Europe, notamment lors de la demande dâasile. Â

MC : Il y a lâhistoire de ce garçon dans un bateau perdu qui, soudain, aux abords de Lampedusa, entend des chants de femmes. Je demande : « Les femmes du bateau ? » « Mais non, me rĂ©pond-il, des femmes de loin. » Je demande si câest vrai, il me rĂ©pond quâun nourrisson a pleurĂ© au mĂȘme moment, ce qui veut dire quâil a aussi entendu le chant â câest donc vrai. Je veux dire : câest la vĂ©ritĂ©. Un nourrisson a pleurĂ©, il a entendu le chant. On nâen demande pas plus. Puis les Camerounaises du bateau se sont mises Ă entonner des chants en harmonie. CâĂ©tait le signe du salut : on allait accoster. Dans mon livre, on voit apparaĂźtre, sous les traits dâun autre garçon que je rencontre, le petit HermĂšs, et ce nâest pas le discrĂ©diter, lui qui est en train de me parler au cafĂ©, que de le comparer au dieu messager. Mais mĂȘme si la tentation est grande, il y a un problĂšme Ă vouloir Ă tout prix doter les personnes rencontrĂ©es dâun rĂ©cit mythique plus grand quâelles ; ce rĂ©cit peut devenir un fardeau. Un autre garçon raconte le moment oĂč, travaillant sur un chantier en Libye, il accompagne son patron pour acheter une kalachnikov. Ce dernier fait semblant de lâessayer sur lui. Tout dâun coup, le garçon se retrouve dans une fiction et il assiste Ă son propre dĂ©doublement, entre le garçon qui regardait des fictions la veille encore et celui qui, dâun coup, les vit.
KK : Toujours suivant ce protocole de vĂ©ritĂ© â qui est celui des personnes migrantes, câest-Ă -dire peu ou prou compatible avec les biais ethnocentristes du rationalisme â, et alors mĂȘme que lâon te raconte des histoires souvent surrĂ©alistes, tu rĂ©sistes Ă la fiction. Comment vis-tu cette lutte avec lâimaginaire ?
MC : Jâaime lâimpossible, que lâhistoire ne sâarrĂȘte jamais, que lâon puisse la faire dĂ©coller. Cependant, le rĂ©cit que lâon est Ă soi-mĂȘme, lorsque lâon est en situation dâexil, est dâun tel enjeu quâil est impossible pour moi dây apposer la moindre fiction. Alors jâessaie de rĂ©sister au plaisir de la fiction pour ĂȘtre la plus prĂ©cise possible. Par exemple, lorsque je tente de reconstituer la trajectoire dâune personne qui a disparu, je ne peux comprendre et faire comprendre les choses quâen faisant le pari de lâextrĂȘme dĂ©tail. Et le dĂ©tail nâest pas forcĂ©ment attrayant, il peut mĂȘme ĂȘtre trĂšs technique, ennuyeux, mais lâon est obligĂ©e de se le coltiner pour comprendre, car câest sur lui que repose la comprĂ©hension de lâensemble. DĂšs lors, la question de faire fiction ne se pose mĂȘme pas.
KK : La crise migratoire est sans doute la plus grande tragĂ©die humaine de ce dĂ©but de siĂšcle. Peut-on alors considĂ©rer que ta mĂ©fiance envers la fiction sâapparente Ă une nouvelle « Úre du soupçon » ?
MC : Je ne fais pas de manifeste, il y a plusieurs façons de faire des choses trĂšs valables avec ce qui se passe actuellement en MĂ©diterranĂ©e et dans lâAtlantique. NĂ©anmoins, pour ma part, je ne peux pas produire de lâart avec cela. Je prends des notes trĂšs rapides, presque sans me retourner, ce qui change singuliĂšrement le rapport Ă lâĂ©criture. Lâon a moins le temps de sâattarder sur lâesthĂ©tique â cela nâa plus dâimportance. Câest comme si lâon Ă©crivait les archives du prĂ©sent pour le futur. Le 23 janvier dernier, on a vu disparaĂźtre un bateau quasiment sous nos yeux ; Salvamento, la sociĂ©tĂ© de sauvetage maritime espagnole, est allĂ©e le chercher et a rebroussĂ© chemin â on ne sait toujours pas pourquoi. Sur 55 passagers, 10 ont survĂ©cu, et câest arrivĂ© devant nous. Comment peut-on le soir regarder son texte et se demander sâil est bon ? On est juste en train de tenir registre, parce quâil ne faut rien oublier, parce que chaque dĂ©tail compte. Câest la prĂ©cision qui fera quâun jour on comprendra ce qui sâest passĂ© lĂ , cette tragĂ©die que lâon attendait et qui est en train de se dĂ©rouler, ici et maintenant.
KK : Plusieurs rĂ©cits de rĂȘve personnels ponctuent ton livre comme autant de points-relais. Quel rĂŽle ton activitĂ© onirique a-t-elle jouĂ© au sein de tes enquĂȘtes et du processus dâĂ©criture ?

MC : Durant la pĂ©riode oĂč je menais ces enquĂȘtes et les retranscrivais, jâai beaucoup rĂȘvĂ©, souvent dâenfants morts. En les Ă©crivant, je comprendrais ce que ces rĂȘves-lĂ venaient me dire ceci : que ces questions de migration, collectives, me mettaient moi-mĂȘme en question, en route et en Ćuvre, parce quâelles rejoignaient une question intime et personnelle. Dans ma volontĂ© dâĂ©crire au service de, se cache Ă©videmment le « je », lâego, le petit. Mais cela, personne nâa besoin de le savoir, il me suffit que ce soit Ă©crit. Jâai supprimĂ© la moitiĂ© de ces rĂ©cits de rĂȘve, en aucun cas cela mâimportait quâils soient lus. Je nâai voulu en garder que la trace.
KK : Des Ăles fourmille de personnages, de noms, de voix qui, Ă un moment donnĂ©, sâentremĂȘlent, notamment avec la tienne propre, que lâon entend si peu par ailleurs. Alors mĂȘme quâil te tient Ă cĆur de restituer voix et noms Ă celleux qui parlent. Ă quoi tient un tel paradoxe ?
MC : Câest lâimpersonnel, lâintersection. Câest le « je », le « tu » et Ă la fois quelquâun dâautre : tout rĂ©side dans ce paradoxe. La personne dont je parle nâest jamais rĂ©ductible Ă ce que je dis dâelle, ni Ă ce quâelle dit dâelle-mĂȘme, ni Ă la traversĂ©e quâon sait quâelle a faite. Il faut ĂȘtre trĂšs prĂ©cis·e sur ce qui entoure la personne dont on parle tout en acceptant que la figure qui sâen esquisse ne soit pas saisissable. Il y a par exemple cette jeune mĂšre, D., que jâadmire Ă©normĂ©ment. Nous nous comprenons mutuellement dâune maniĂšre trĂšs rare et forte sans jamais nous poser la moindre question dâordre personnel. Tout ce qui mâimporte, câest cette volontĂ© incroyable quâelle a eue, il y a quatre ou cinq ans, lorsquâelle a dĂ©cidĂ© de rejoindre son conjoint en Europe. Elle a tout mis en Ćuvre, et ce nâĂ©tait pas sans pertes, sans douleurs ou traumatismes, mais Ă 35 ans, son projet est accompli : elle a rapatriĂ© tous ses enfants et maintenant la famille est en France. Câest lĂ tout ce qui mâimporte dâelle, et Ă mon avis, câest une façon magnifique de connaĂźtre quelquâun. Il sâagit en fait dâĂ©viter de circonscrire une personne, de la capturer dans une figure quelconque : celle de la victime, immensĂ©ment vulnĂ©rable, ou celle du hĂ©ros aurĂ©olĂ© de toute sa gloire. Ces personnes bougent, migrent, mais elles se dĂ©placent aussi hors des cadres. Les cadres et les figures contraignent, mettent sous silence, alors quâil y a une possibilitĂ© immense de partager des expĂ©riences.Â
crédits photos : Mélanie Gribinski
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