Tenir registre pour le futur. Entretien avec Marie Cosnay

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08.02.2022

Écrivaine prolifique, Marie Cosnay a signĂ© plus d’une quinzaine de rĂ©cits et une traduction, dĂ©jĂ  incontournable, des MĂ©tamorphoses d’Ovide (L’Ogre, 2017). Depuis plusieurs annĂ©es, elle se consacre Ă  l’accueil des personnes migrantes, un travail militant qu’elle accompagne d’une activitĂ© Ă©ditoriale soutenue. AprĂšs Entre chagrin et nĂ©ant : audiences d'Ă©trangers (Ă©d. Laurence Teper, 2009), Comment on expulse : responsabilitĂ©s en miettes (Ă©d. du Croquant, 2011) et Voir venir, cosignĂ© avec le philosophie Mathieu Potte-Bonneville (Stock, 2019), elle publie Des Îles (L’Ogre, 2021), premier opus d’une sĂ©rie visant Ă  documenter le parcours migratoire d’hommes et de femmes en quĂȘte d’Europe. Écrivant sur le fil et avec une urgence du mot juste, Marie Cosnay offre Ă  lire des rĂ©cits tissĂ©s serrĂ©s, avec un souci du plus petit dĂ©tail, seul garant des plus grandes vĂ©ritĂ©s, les moins Ă©videntes Ă  dĂ©busquer. Elle esquisse ainsi les contours d’une Ă©thique de l’engagement littĂ©raire qui rĂ©siste Ă  l’obsession esthĂ©tique et au plaisir de la fiction. Depuis son Pays basque natal, Marie Cosnay nous invite Ă  sa fabrique poĂ©tique et politique.

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Khalil Khalsi : L’une des premiĂšres choses qui frappe Ă  la lecture de Des Îles, ce sont les figures fĂ©minines de la migration, plus nombreuses que ce qu’on peut voir ailleurs — dans les documentaires, les mĂ©dias ou la fiction —, et mĂȘme reprĂ©sentĂ©es diffĂ©remment : ce sont souvent des femmes trĂšs affirmĂ©es. Tes enquĂȘtes chercheraient-elles Ă  pallier une forme de misogynie discursive ?

Marie Cosnay : Le parcours migratoire des femmes peut ĂȘtre particuliĂšrement violent, on le sait
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Voir le livre de Camille Schmoll Les DamnĂ©es de la mer. Femmes et frontiĂšres en MĂ©diterranĂ©e (Paris, La DĂ©couverte, 2020), Ă  travers notamment la recension qu’en propose Catherine Mazauric dans le n˚277 de Spirale.

. Mais le discours dominant prĂ©sentant les femmes comme des victimes absolues cache lui aussi une forme de misogynie. Des signes prouvent qu’il y a une trĂšs grande capacitĂ© des femmes — je ne parle que de celles que je rencontre, d’Afrique de l’Ouest — Ă  organiser leur exil, Ă  choisir elles-mĂȘmes les outils de leur Ă©mancipation, mĂȘme si ce sont des choix trĂšs durs Ă  faire. Il s’agit de stratĂ©gies visant Ă  atteindre la vie choisie. Les femmes qui arrivent ici, Ă  Bayonne, ont de jeunes enfants ou sont enceintes. Leur situation peut, dans les cas les plus heureux, en province du moins, les aider Ă  ĂȘtre protĂ©gĂ©es avant leur demande d’asile, dans des structures prĂ©vues Ă  cet effet. Leur compagnon, pĂšre de leur enfant ou non, pourra ĂȘtre, lui aussi, grĂące Ă  elles, hĂ©bergĂ© par la structure. Ces femmes protĂšgent les autres, dirigent leur vie, savent oĂč elles vont, pourquoi elles le font, avec qui. Cela ne signifie pas qu’elles ne vivent pas de violences sexuelles, mais avoir cela prĂ©sent Ă  l’esprit aide aussi Ă  identifier et Ă  dĂ©noncer les rĂ©els rĂ©seaux de traite, qui sont trĂšs discrets. Cette image de femme victime absolue ne rend service Ă  personne.

KK : Peut-on dire alors dire que cette misogynie de la représentation autorise sur le terrain, et par contraste, une forme de misandrie doublée de racisme ?

MC : Les personnes migrantes que l’on voit le plus sont les hommes ĂągĂ©s entre 16 et 30 ans, parce que moins facilement protĂ©gĂ©s ; et ceux-lĂ  sont confrontĂ©s Ă  des impensĂ©s postcoloniaux racistes. Le traitement de l’accueil, ici Ă  la frontiĂšre franco-espagnole (mais pas uniquement), est trĂšs diffĂ©rent suivant que les jeunes arrivants soient arabes ou subsahariens. Les hommes noirs peuvent ĂȘtre Ă©rotisĂ©s, entre autres types de racisme — et cela peut aller trĂšs loin : un jeune homme a portĂ© plainte pour viol contre une femme l’ayant accueilli, dans une commune proche —, mais surtout, ils ne sont pas inquiĂ©tants. En revanche, les jeunes AlgĂ©riens ou Marocains se retrouvent souvent seuls, Ă  la rue. L’attention que l’on accorde aux jeunes Arabes, mĂȘme dans les milieux associatifs et militants, est encore profondĂ©ment dĂ©terminĂ©e par les incidents de 2018 survenus dans le quartier de la Goutte d’Or Ă  Paris, oĂč des mineurs marocains isolĂ©s ont semĂ© le trouble. Si bien que certain·e·s militant·e·s ne peuvent s’empĂȘcher de considĂ©rer tout jeune Marocain Ă  travers le filtre de ce prĂ©cĂ©dent, qui a Ă©tĂ© surmĂ©diatisĂ© et mĂȘme sur-commentĂ© sociologiquement. Mais la route des Canaries s’étant ouverte depuis, on sait qu’il y a beaucoup plus de Marocains qui y transitent que de Subsahariens, tandis que les AlgĂ©riens prennent la route tunisienne. Alors oĂč sont-ils, les jeunes Arabes ? Les AlgĂ©riens, par exemple, sont le plus souvent dans leurs communautĂ©s, aidantes et accueillantes, et cela conforte nombre de militant·e·s dans leur dĂ©sintĂ©ressement, tout Ă  fait inconscient bien sĂ»r : au contraire des Subsahariens, les AlgĂ©riens arriveraient avec des rĂ©seaux, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Tout le monde arrive plus ou moins grĂące Ă  un rĂ©seau organisĂ©, c’est Ă  dire en bĂ©nĂ©ficiant d’aide, quand les frontiĂšres sont fermĂ©es et leur passage criminalisĂ© par les politiques europĂ©ennes. Il n’est pas rare en effet (et pas trĂšs surprenant) que les jeunes AlgĂ©riens connaissent en France quelqu’un, installĂ© depuis longtemps, qui leur propose du travail, forcĂ©ment illĂ©gal. Est-ce cela qu’autoritĂ©s et militant·e·s appellent « des rĂ©seaux » ? Ce problĂšme de racisme est Ă  la base du silence qui a failli entourer l’accident de train de Ciboure
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https://blogs.mediapart.fr/marie-cosnay/blog/231021/victimes-de-la-front...

 : le prĂ©jugĂ© de la dĂ©linquance, qui a risquĂ© de disqualifier les jeunes hommes victimes — les trois morts et celui qui a survĂ©cu — de la possibilitĂ© d’une justice.

KK : La mort est l’un des multiples fils rouges de ton livre. Tu pistes souvent la trace d’une personne disparue, dont on va dĂ©couvrir qu’elle est morte, que l’on imagine comme telle, ou dont il faut rapatrier ou inhumer le corps suivant des procĂ©dures administratives trĂšs lourdes. En te lisant, on a le sentiment que le traitement mĂ©diatique de la mort dans les parcours migratoires donne souvent ces personnes pour perdues, qu’elles soient dĂ©cĂ©dĂ©es ou vivantes. 

MC : Huit jeunes gens sont morts, en quelques mois, ici, Ă  la frontiĂšre. Le 20 novembre dernier, on a repĂȘchĂ© un corps dans le fleuve Bidassoa, que la famille et des ami·e·s ont pu identifier, suivant un rĂ©seau de preuves, comme Ă©tant celui de Sohaibou Billa. Il Ă©tait ivoirien. Pour inhumer le corps, il faut qu’aprĂšs l’enquĂȘte de la police, la juge valide l’identification. Celle-ci refuse de le faire, par absence de preuves scientifiques. Les empreintes ne concordent avec aucune des donnĂ©es collectĂ©es en Espagne, ce qui est normal : le jeune homme Ă©tait entrĂ© par l’Italie. La juge, aprĂšs deux mois, refuse toujours de demander que les empreintes soient cherchĂ©es dans le fichier EURODAC ou que l’on prĂ©lĂšve de l’ADN sur la dĂ©pouille, les fameuses preuves scientifiques. Les choses pressent, il faut enterrer ce corps, la famille nous en supplie. Sohaibou Billa sera enterrĂ© sans certificat de dĂ©cĂšs Ă  son nom. Anonymement. Dans un pays oĂč on ouvre encore les fosses communes pour rendre leurs noms aux victimes du franquisme. VoilĂ  ce qu’il est, ce corps, pour plusieurs : celui d’un garçon sans papiers, que personne n’attend. On continue de penser que les personnes qui migrent sont dĂ©saffiliĂ©es. Les gens n’arrivent jamais seuls, et croire qu’ils le sont, c’est poser une limite Ă  la reconnaissance des droits d’une personne morte et du devoir qui, Ă  ce titre, nous incombe envers les vivant·e·s.

KK : Ta maniĂšre de retranscrire les rĂ©cits des migrant·e·s que tu croises laisse suggĂ©rer que tu recherches une forme de vĂ©ritĂ© qui n’est pas celle du fait, mais la leur propre, intime, qui tranche souvent avec l’injonction Ă  la factualitĂ© Ă  laquelle iels sont soumis·e·s une fois arrivé·e·s en Europe, notamment lors de la demande d’asile.  

MC : Il y a l’histoire de ce garçon dans un bateau perdu qui, soudain, aux abords de Lampedusa, entend des chants de femmes. Je demande : « Les femmes du bateau ? » « Mais non, me rĂ©pond-il, des femmes de loin. » Je demande si c’est vrai, il me rĂ©pond qu’un nourrisson a pleurĂ© au mĂȘme moment, ce qui veut dire qu’il a aussi entendu le chant — c’est donc vrai. Je veux dire : c’est la vĂ©ritĂ©. Un nourrisson a pleurĂ©, il a entendu le chant. On n’en demande pas plus. Puis les Camerounaises du bateau se sont mises Ă  entonner des chants en harmonie. C’était le signe du salut : on allait accoster. Dans mon livre, on voit apparaĂźtre, sous les traits d’un autre garçon que je rencontre, le petit HermĂšs, et ce n’est pas le discrĂ©diter, lui qui est en train de me parler au cafĂ©, que de le comparer au dieu messager. Mais mĂȘme si la tentation est grande, il y a un problĂšme Ă  vouloir Ă  tout prix doter les personnes rencontrĂ©es d’un rĂ©cit mythique plus grand qu’elles ; ce rĂ©cit peut devenir un fardeau. Un autre garçon raconte le moment oĂč, travaillant sur un chantier en Libye, il accompagne son patron pour acheter une kalachnikov. Ce dernier fait semblant de l’essayer sur lui. Tout d’un coup, le garçon se retrouve dans une fiction et il assiste Ă  son propre dĂ©doublement, entre le garçon qui regardait des fictions la veille encore et celui qui, d’un coup, les vit.

KK : Toujours suivant ce protocole de vĂ©ritĂ© — qui est celui des personnes migrantes, c’est-Ă -dire peu ou prou compatible avec les biais ethnocentristes du rationalisme —, et alors mĂȘme que l’on te raconte des histoires souvent surrĂ©alistes, tu rĂ©sistes Ă  la fiction. Comment vis-tu cette lutte avec l’imaginaire ?

MC : J’aime l’impossible, que l’histoire ne s’arrĂȘte jamais, que l’on puisse la faire dĂ©coller. Cependant, le rĂ©cit que l’on est Ă  soi-mĂȘme, lorsque l’on est en situation d’exil, est d’un tel enjeu qu’il est impossible pour moi d’y apposer la moindre fiction. Alors j’essaie de rĂ©sister au plaisir de la fiction pour ĂȘtre la plus prĂ©cise possible. Par exemple, lorsque je tente de reconstituer la trajectoire d’une personne qui a disparu, je ne peux comprendre et faire comprendre les choses qu’en faisant le pari de l’extrĂȘme dĂ©tail. Et le dĂ©tail n’est pas forcĂ©ment attrayant, il peut mĂȘme ĂȘtre trĂšs technique, ennuyeux, mais l’on est obligĂ©e de se le coltiner pour comprendre, car c’est sur lui que repose la comprĂ©hension de l’ensemble. DĂšs lors, la question de faire fiction ne se pose mĂȘme pas.

KK : La crise migratoire est sans doute la plus grande tragĂ©die humaine de ce dĂ©but de siĂšcle. Peut-on alors considĂ©rer que ta mĂ©fiance envers la fiction s’apparente Ă  une nouvelle « Úre du soupçon » ?

MC : Je ne fais pas de manifeste, il y a plusieurs façons de faire des choses trĂšs valables avec ce qui se passe actuellement en MĂ©diterranĂ©e et dans l’Atlantique. NĂ©anmoins, pour ma part, je ne peux pas produire de l’art avec cela. Je prends des notes trĂšs rapides, presque sans me retourner, ce qui change singuliĂšrement le rapport Ă  l’écriture. L’on a moins le temps de s’attarder sur l’esthĂ©tique — cela n’a plus d’importance. C’est comme si l’on Ă©crivait les archives du prĂ©sent pour le futur. Le 23 janvier dernier, on a vu disparaĂźtre un bateau quasiment sous nos yeux ; Salvamento, la sociĂ©tĂ© de sauvetage maritime espagnole, est allĂ©e le chercher et a rebroussĂ© chemin — on ne sait toujours pas pourquoi. Sur 55 passagers, 10 ont survĂ©cu, et c’est arrivĂ© devant nous. Comment peut-on le soir regarder son texte et se demander s’il est bon ? On est juste en train de tenir registre, parce qu’il ne faut rien oublier, parce que chaque dĂ©tail compte. C’est la prĂ©cision qui fera qu’un jour on comprendra ce qui s’est passĂ© lĂ , cette tragĂ©die que l’on attendait et qui est en train de se dĂ©rouler, ici et maintenant.

KK : Plusieurs rĂ©cits de rĂȘve personnels ponctuent ton livre comme autant de points-relais. Quel rĂŽle ton activitĂ© onirique a-t-elle jouĂ© au sein de tes enquĂȘtes et du processus d’écriture ?

MC : Durant la pĂ©riode oĂč je menais ces enquĂȘtes et les retranscrivais, j’ai beaucoup rĂȘvĂ©, souvent d’enfants morts. En les Ă©crivant, je comprendrais ce que ces rĂȘves-lĂ  venaient me dire ceci : que ces questions de migration, collectives, me mettaient moi-mĂȘme en question, en route et en Ɠuvre, parce qu’elles rejoignaient une question intime et personnelle. Dans ma volontĂ© d’écrire au service de, se cache Ă©videmment le « je », l’ego, le petit. Mais cela, personne n’a besoin de le savoir, il me suffit que ce soit Ă©crit. J’ai supprimĂ© la moitiĂ© de ces rĂ©cits de rĂȘve, en aucun cas cela m’importait qu’ils soient lus. Je n’ai voulu en garder que la trace.

KK : Des Îles fourmille de personnages, de noms, de voix qui, Ă  un moment donnĂ©, s’entremĂȘlent, notamment avec la tienne propre, que l’on entend si peu par ailleurs. Alors mĂȘme qu’il te tient Ă  cƓur de restituer voix et noms Ă  celleux qui parlent. À quoi tient un tel paradoxe ?

MC : C’est l’impersonnel, l’intersection. C’est le « je », le « tu » et Ă  la fois quelqu’un d’autre : tout rĂ©side dans ce paradoxe. La personne dont je parle n’est jamais rĂ©ductible Ă  ce que je dis d’elle, ni Ă  ce qu’elle dit d’elle-mĂȘme, ni Ă  la traversĂ©e qu’on sait qu’elle a faite. Il faut ĂȘtre trĂšs prĂ©cis·e sur ce qui entoure la personne dont on parle tout en acceptant que la figure qui s’en esquisse ne soit pas saisissable. Il y a par exemple cette jeune mĂšre, D., que j’admire Ă©normĂ©ment. Nous nous comprenons mutuellement d’une maniĂšre trĂšs rare et forte sans jamais nous poser la moindre question d’ordre personnel. Tout ce qui m’importe, c’est cette volontĂ© incroyable qu’elle a eue, il y a quatre ou cinq ans, lorsqu’elle a dĂ©cidĂ© de rejoindre son conjoint en Europe. Elle a tout mis en Ɠuvre, et ce n’était pas sans pertes, sans douleurs ou traumatismes, mais Ă  35 ans, son projet est accompli : elle a rapatriĂ© tous ses enfants et maintenant la famille est en France. C’est lĂ  tout ce qui m’importe d’elle, et Ă  mon avis, c’est une façon magnifique de connaĂźtre quelqu’un. Il s’agit en fait d’éviter de circonscrire une personne, de la capturer dans une figure quelconque : celle de la victime, immensĂ©ment vulnĂ©rable, ou celle du hĂ©ros aurĂ©olĂ© de toute sa gloire. Ces personnes bougent, migrent, mais elles se dĂ©placent aussi hors des cadres. Les cadres et les figures contraignent, mettent sous silence, alors qu’il y a une possibilitĂ© immense de partager des expĂ©riences. 

crédits photos : Mélanie Gribinski

 

 

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Voir le livre de Camille Schmoll Les DamnĂ©es de la mer. Femmes et frontiĂšres en MĂ©diterranĂ©e (Paris, La DĂ©couverte, 2020), Ă  travers notamment la recension qu’en propose Catherine Mazauric dans le n˚277 de Spirale.

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