Fawaz Hussain, Le rĂȘveur des bords du Tigre, Les Escales, Domaine français, 2017, 172 pages.
///
Le nouveau roman de Fawaz Hussain, Le rĂȘveur des bords du Tigre, renferme une critique politique lucide et inquiĂšte, qui nâexclut en rien la tendresse et lâespoir. Jamais lâĂ©crivain kurde, Ă©migrĂ© en France en 1978, nâavait exprimĂ© avec autant dâengagement cet amour pour le Kurdistan et cette colĂšre devant la souffrance dâun peuple dont la culture sâĂ©tiole peu Ă peu. On y trouve un ton nouveau, mais logiquement inscrit dans le parcours de cet Ă©crivain qui questionne lâexil depuis longtemps. Lâavant-dernier roman de Fawaz Hussain, Orages pĂšlerins (Le Serpent Ă plumes, 2016), abordait la naĂŻvetĂ© des Kurdes qui remettent entre les mains de passeurs leur argent et surtout leur foi en une vie meilleure. Et dâOrages pĂšlerins ne pouvait que naĂźtre ce nouveau roman que lâauteur prĂ©sente comme une ode Ă la vie.

LâhabiletĂ© de Fawaz Hussain est de crĂ©er dans ce roman ce que nous identifions comme le processus hermĂ©neutique de la cyclicitĂ©, lâun des modĂšles proposĂ©s par les thĂ©oriciens Jacopo Baboni Schilingi et Fabien Vallos (Six modĂšles dâanalyse hermĂ©neutique, Mix, 2008). Partant de lâhypothĂšse selon laquelle nous sommes des ĂȘtres-dans-le-langage, ils sâintĂ©ressent Ă la dialectique de la rencontre entre un producteur de contenu et un analyste qui en saisit des modĂšles paradigmatiques. Sâappuyant sur les travaux dâAgamben, Baboni Schilingi et Vallos considĂšrent que la vĂ©ritable activitĂ© humaine est de produire des objets linguistiques, ce qui relie tout crĂ©ateur de contenu Ă une puissance de vocation, laquelle rĂ©sulte du dĂ©sir de ne pas passer sous silence ce qui ne peut ĂȘtre thĂ©matisĂ©. Ainsi, câest par ce souci de dire lâindicible que le crĂ©ateur rend possible la mĂ©diation.
Le processus de la cyclicitĂ© serait lâune des voies permettant cette rencontre entre crĂ©ateur et analyste. En quoi consiste-t-il ? Il sâagit de lâinscription dâun sujet dans la trajectoire dâun cycle pĂ©riodique ou apĂ©riodique dont la constante est lâancrage dâun phĂ©nomĂšne et de ses ramifications au sein du mouvement propre Ă la vie. La reconnaissance de la cyclicitĂ© dans un roman permet de comprendre un personnage dans son rapport Ă un Ă©lĂ©ment fondateur dont la dynamique propre crĂ©e des zones dâinfluence variables mais suffisamment soutenues pour justifier le texte narratif en cause.
Fawaz Hussain, avec Le rĂȘveur des bords du Tigre, sâinscrit dans le souci du dire, de la prise de parole sur ce qui nâest pas assez thĂ©orisĂ© actuellement en raison de la complexitĂ© du sujet ou dâun manque dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ralisĂ©. Il sâagit ici de lâeffondrement de la culture kurde. En proposant une narration Ă deux temps, Fawaz Hussain pose au cĆur du rĂ©cit ce phĂ©nomĂšne de la cyclicitĂ©. En effet, Farzand, ce rĂȘveur, est un exilĂ© du Kurdistan syrien qui revient chez lui vingt-cinq ans plus tard. Mais la Syrie est en guerre et il lui sera fort difficile de rejoindre AmoudĂ©, la ville oĂč se trouvent encore des membres de sa famille. Il dĂ©cide donc de passer quelques jours Ă Diyarbakir (Kurdistan turc) avant de se rendre Ă la frontiĂšre. Ce court sĂ©jour devient lâoccasion de justifier les raisons de son exil (narration sur le mode de lâantĂ©rioritĂ©) en fonction de ce quâil constate au sein de Diyarbakir (narration sur le mode de la simultanĂ©itĂ©). Et un phĂ©nomĂšne, autonome en soi, tisse le lien entre passĂ© et prĂ©sent. Il sâagit de lâOrganisation. Câest elle qui a tracĂ© indirectement une grande partie du destin du narrateur, en le poussant Ă lâexil et en le ramenant aujourdâhui vers sa terre natale. LâOrganisation et son chef (Serok), jamais nommĂ©ment identifiĂ©s, sont en fait le Partiya KarkerĂȘn KurdistanĂȘ (Parti ouvrier kurde), fondĂ© par Abdullah Ăcalan et dĂ©signĂ© comme terroriste par la Turquie et les pays occidentaux. Â
La trilogie culpabilité / colÚre / espoir comme modÚle paradigmatique
Si lâOrganisation est le phĂ©nomĂšne Ă partir duquel lâhistoire prend son sens, câest quâen tant quâentitĂ© politique rĂ©volutionnaire, elle a permis Ă nombre de Kurdes de croire que lâautonomie se gagne par la prise des armes et lâentrĂ©e en guerre. Or, le narrateur est fonciĂšrement pacifique. Son exil est partiellement liĂ© au rejet de cette idĂ©ologie : « Bouche bĂ©e, jâĂ©coutai ma mĂšre qui, dans son hystĂ©rie politique, venait de mâappeler âcamaradeâ en kurde. Tombant des nues, je compris ce jour-lĂ que, toute ma vie, je dĂ©testerais cette camaraderie. Ma mĂšre nâavait jamais mis les pieds dans une Ă©cole, elle nâavait pas tenu un seul livre en main et la voilĂ qui causait comme un fervent partisan de lâOrganisation. » Ce dĂ©ni envers lâOrganisation est aussi un dĂ©ni envers la mĂšre et, peut-ĂȘtre surtout, envers tous les Kurdes qui ont acceptĂ© des principes politiques sans toujours bien les comprendre. Ainsi, bien que lâOrganisation soit sans rapport direct avec le narrateur, elle est contributive de son exil mais aussi de la culpabilitĂ© qui naĂźtra en lui au fil des ans ; celle dâavoir abandonnĂ© la famille, le pays et la dĂ©fense des valeurs kurdes.Â

De cette culpabilitĂ© naĂźt le dĂ©sir du retour. Mais lâOrganisation est toujours au cĆur de la vie du Kurdistan et le narrateur, en dĂ©ambulant dans Diyarbakir, prend conscience de la gravitĂ© des Ă©vĂ©nements. Câest ainsi que la culpabilitĂ© se transmue en colĂšre, alors que le narrateur songe Ă lâhorreur qui ponctue la vie quotidienne des Kurdes : « Depuis une trentaine dâannĂ©es, une drĂŽle de guerre opposant lâarmĂ©e turque aux combattants kurdes de lâOrganisation avait fait quarante mille morts du cĂŽtĂ© kurde et presque aucune victime du cĂŽtĂ© turc. Quatre mille villages dans le Sud-est avaient Ă©tĂ© rasĂ©s, brĂ»lĂ©s, effacĂ©s de la carte. » GrĂące Ă cette colĂšre, Farzand dĂ©veloppera une amitiĂ© courte mais profonde avec le jeune Mirza et avec sa mĂšre, victimes de lâOrganisation mais toujours respectueux de la langue et des valeurs kurdes. Dans la trajectoire de Farzand, ces deux personnages symbolisent le maintien de la colĂšre envers lâOrganisation mais lui permettent de trouver en lui suffisamment dâespoir pour croire que la langue kurde survivra, survie dont dĂ©pend la sauvegarde de lâidentitĂ© kurde. GrĂące Ă cet espoir, le narrateur peut maintenant se rendre Ă la frontiĂšre et envisager son retour Ă AmoudĂ©.
Une écriture sensuelle
Le narrateur Ă©volue dans une Diyarbakir somptueuse, entre chaleur intense, pierres brĂ»lantes et caravansĂ©rails. Lâauteur peint un Farzand charnel, Ă©lĂ©gant et sĂ©duisant, quâil ait trop chaud entre les murs de la ville ou quâil soit ivre, broyant sous ses dents les glaçons de son verre de raki. Le corps, le climat et les souvenirs ne font quâun, sâĂ©pousent Ă lâinsu de la volonté : « Ătendu sur mon lit, je voyais [les rĂ©miniscences] Ă©chouer sur ma poitrine comme les vagues sur le sable fin dâune plage vierge. » En intĂ©grant des figures Ă©vanescentes (StĂ©r, une muse au cĆur du labyrinthe des souvenirs, AhmadĂ© Din, fantĂŽme dâune enfance rĂ©volue), lâĂ©crivain module les paroles et les gestes de Farzand de si belle façon que son imagination, tournĂ©e vers le souci du Juste, dynamise son corps et le tend vers lâaccomplissement de sa destinĂ©e.
Avec Le rĂȘveur des bords du Tigre, Fawaz Hussain confirme son grand talent de conteur. Pour certains, un roman livre dĂ©jĂ sa puissance dĂšs la premiĂšre phrase. On pourrait le croire ici : « Il y a des voyages quâon ne fait quâune fois dans sa vie, Ă la grande heure des ombres. » Nous ajouterons quâil y a aussi des romans dont la grandeur tient dans le vertige des mots de la fin.
Â





