De main de maître

07 mars 2017

Jimmy Beaulieu, Rôles de composition, Mécanique générale, 2016.

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Jimmy Beaulieu peut d’ores et déjà être considéré l’un des plus importants contributeurs à la bande dessinée québécoise. Ce serait le cas seulement en se limitant à sa production personnelle (plus d’une douzaine d’œuvres sans compter les contributions à des collectifs), mais Beaulieu a également agi à titre d’éditeur en pilotant la collection Mécanique Générale (première mouture) et forme la relève de la bande dessinée grâce à des ateliers prodigués au Cégep du Vieux-Montréal, et joue quantité d’autres rôles de l’ombre dans le milieu de la BDQ.  Rôles de composition, sa plus récente œuvre, démontre qu’il n’est pas intéressé par le surplace.

La plus récente bande dessinée de Beaulieu comporte deux moitiés. La première, plus relâchée, présente plusieurs épisodes dans la vie d’un couple formé par Noémie, actrice à la carrière sur la pente ascendante, et sa conjointe Colette, offrant à la fois une fenêtre sur leur intimité et sur leurs pensées. Quelques-uns de ces chapitres ont préalablement paru dans des anthologies mais on sent que ces fragments avaient été initialement conçus comme s’inscrivant dans un récit plus large. On peut d’ailleurs ressentir le passage des années depuis la conception initiale de certains de ces chapitres — l’œuvre s’ouvre sur une des manifestations nocturnes quotidiennes du Printemps Érable et, quelques chapitres plus loin, les deux personnages principaux discutent de leur engagement politique post-effervescence de 2012. 

D’un chapitre à l’autre, en plus d’une alternance de la couleur utilisée pour l’impression en bichromie (addition bienvenue et réussie à la palette d’artiste visuel de Beaulieu), le trait du dessin varie dans son épaisseur et sa rigueur. Le premier chapitre, plus libidineux, « La nouvelle dignité », respecte les proportions anatomiques avec attention, tandis que le suivant, « Nos armoires », relate l’arrivée à Montréal de la mère de Colette et l’anxiété que cette visite suscite chez elle, employant un trait plus grossier pour accentuer les mimiques comiques. Les variations de styles correspondent à un changement de tonalité plutôt qu’à un changement d’instrument et résultent en des modulations harmonieuses.

Les premiers chapitres brefs permettent de mettre la table pour la deuxième moitié, plus soutenue sur le plan narratif, où Noémie se rend en Allemagne pour visiter Anna Glaser, actrice pour qui elle a le béguin. L’intrigue amoureuse qui y est déployée créé un impact émotif plus important précisément à cause de la première partie où ont été présentés les acteurs du drame. Tout tombe en place lors du dernier chapitre, qui fonctionnerait comme un épilogue où toutes les ficelles sont nouées ensembles n’eût été de la volonté évidente de Beaulieu d’en faire non pas une fin définitive mais un point d’arrêt du récit de vies qui continueront.

Jimmy Beaulieu démontre l’étendue de son talent dans cette œuvre à la fois intime et ambitieuse. On ne sort pas beaucoup de l’orbite des personnages principaux, on passe même beaucoup de temps dans leur chambre à coucher, et les propos qu’elles se tiennent constituent une autre forme de mise à nu. Les passages où il est question d’engagement politique sont livrés sur un ton pédant, mais cela vient avec le propos — du moins, le caractère sentencieux de ces discours ne paraît pas déplacé. Ailleurs, l’auteur exhibe son originalité avec des métaphores pour le moins étonnantes lors des échanges sentimentaux, mais aussi et surtout, il démontre sa maîtrise exemplaire du dialogue vraisemblable grâce au rythme et au niveau de langage employés par ses protagonistes, ni trop vernaculaire ni trop appuyé.

Des compléments essentiels

Non content d’offrir une œuvre aussi réussie, Beaulieu a également proposé deux compléments qui, sans être indispensables à l’appréciation de Rôles de composition, informent grandement sa lecture.

La première est un petit ouvrage autoproduit, malheureusement tiré à très peu d’exemplaires, portant le titre conséquent de Rôles en coulisses. Il contient principalement un texte où Beaulieu relate la genèse du projet de son album en expliquant son contexte d’apparition et les événements ayant jalonné — et retardé — sa publication. Vers la fin du texte, Beaulieu demande indulgence à ses lecteurs pour un texte nombriliste (il n’était pas nécessaire de demander pardon ; après tout, écouter une piste audio de commentaire du réalisateur est un choix personnel) et livre une brève réflexion sur sa manière de dessiner, plus précisément sa manière de gérer le passage du dessin préparatoire (le crayonné) au dessin final (l’encrage) extrêmement éclairante et éloquente. Ce seul paragraphe justifie la lecture de Rôles en coulisses.

Bien que cet ouvrage puisse sembler intéressant d’abord et surtout pour les fans finis de Beaulieu, il s’avère plutôt que sa lecture serait révélatrice pour les néophytes ; en effet, Beaulieu profite des pages de son livre-complément pour exhiber un grand nombre de croquis, dessins préparatoires, études pour l’image de couverture de l’album et brouillons des planches à venir ; cet aperçu de ce qui aurait été susceptible de traîner dans l’atelier de l’artiste pendant la conception de l’œuvre permet de mieux comprendre toutes les étapes menant au produit fini. Les gros éditeurs de bande dessinée américaine (Marvel et DC Domics) ont pris l’habitude de proposer du « contenu supplémentaire » à la fin de leurs livres depuis quelques années ; il serait avisé de la part de Mécanique générale et des autres maisons d’édition de la BDQ d’emboîter le pas, ouvrant notamment la porte à une analyse génétique de la production de bande dessinée québécoise.

La deuxième est disponible en ligne et devient assez rapidement indispensable en cours de lecture. Il s’agit d’un mix musical, réalisé par Beaulieu lui-même, qui rassemble les pièces ayant occupé les oreilles de l’artiste pendant la création de l’album ou qui sont carrément présentes dans l’œuvre. Ce mix est d’autant plus pratique que Beaulieu multiplie les références (au point de devenir agaçant) et que, Beaulieu étant un grand mélomane, certains des groupes dont il cite la musique ne sont pas exactement des noms connus. Toutefois, en raison de la longueur de la trame sonore (deux heures), il n’est pas souhaitable, voire envisageable, de tenter de faire coïncider parfaitement lecture de l’album et écoute de son pendant musical. Ce supplément gratuit propose un paysage sonore parfaitement en phase avec ce qui se trouve entre les pages de la couverture de Rôles de composition, preuve additionnelle que Beaulieu a admirablement réussi à atteindre les effets esthétiques et émotifs qu’il envisageait.

Se procurer Rôles de composition.