Le titre du livre serait Corinne. Texte : Marie-Christine LĂȘ-Huu, en conversation avec Annie Darisse. Mise en scĂšne : Claude Poissant. InterprĂ©tation : Annie Darisse. Assistance Ă la mise en scĂšne et accessoires: Carol-Anne Bourgon Sicard. DĂ©cor : Simon Guilbault. Costumes : LeĂŻlah Dufour Forget. LumiĂšres : CĂ©dric Delorme-Bouchard. Musique : Philippe Brault. VidĂ©o : Julien Blais. Une coproduction Théùtre Pied de Biche et Autels particuliers en codiffusion avec La Manufacture. PrĂ©sentĂ© au Théùtre La Licorne du 11 au 28 octobre 2022.
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Sous le signe du conditionnel, la prĂ©misse de la piĂšce Le titre du livre serait Corinne est celle dâun rĂ©cit qui ne se fait pas, ou plutĂŽt qui se fait en empruntant des chemins de traverse. La comĂ©dienne Annie Darisse, qui joue ici son propre rĂŽle, a confiĂ© Ă Marie-Christine LĂȘ-Huu le projet dâĂ©crire une fiction biographique inspirĂ©e dâun fait vĂ©cu, lâaccident de voiture qui a emportĂ© sa sĆur Corinne et sa niĂšce Caroline sur la route 132, dans les environs de Saint-Fabien. La piĂšce sâouvre sur la description dâun livre fantasmĂ© qui contiendrait lâhistoire de Corinne, partagĂ©e au monde entier. Or, Annie Darisse rĂ©vĂšle tout de suite que ce livre imaginĂ© ne contiendrait finalement que des pages blanches, refusant dâexister, mais surtout de « sacrifier Corinne Ă notre aviditĂ© ». Une fois ce choix Ă©noncĂ©, la piĂšce se prĂ©sente comme un rĂ©cit aux multiples avenues, qui rĂ©pond Ă un devoir de mĂ©moire sans raconter directement la vie de la sĆur de la comĂ©dienne.
Mises en scĂšne de soi
Le dĂ©cor minimaliste mais attrayant, qui Ă©voque un intĂ©rieur quelconque, permet de mettre lâaccent sur la performance dâAnnie Darisse, qui est seule sur scĂšne. Les accessoires sont peu nombreux. Une serviette de bain nous convie par exemple Ă imaginer lâappartement de la protagoniste, et une chaise est dĂ©placĂ©e au fil des transitions narratives. Certains objets ou dispositifs sont utilisĂ©s de maniĂšre ludique, petits condensĂ©s dâune rĂ©alitĂ© quâils sont sensĂ©s dĂ©signer mĂ©tonymiquement, et que lâon reconnaĂźt dâemblĂ©e. Annie Darisse, rĂ©apparaissant sur scĂšne chaussĂ©e de talons exagĂ©rĂ©ment hauts, joue ainsi un passage sur un plateau de tĂ©lĂ©vision prestigieux. Un Ă©cho dĂ©mesurĂ© appliquĂ© Ă la voix, lors dâun discours funĂšbre, caricature la dimension pompeuse de la religion. La comĂ©dienne excelle dâailleurs dans cet art de la suggestion et ne manque pas de faire rire le public.
Le fait que de simples dĂ©tails soient aussi parlants montre combien nos vies sont codĂ©es, pleines de mises en scĂšne. Cette idĂ©e est prĂ©sente tout au long de la piĂšce, par exemple lorsque le personnage sâapplique Ă exposer que le deuil, dans notre sociĂ©tĂ©, est une expĂ©rience hautement formatĂ©e, qui laisse peu de place Ă une expression authentique des sentiments. Dans ce texte oĂč lâautodĂ©rision et lâautocritique occupent une grande place, Annie Darisse ironise sur « le film de sa douleur », sur les diffĂ©rentes conduites quâelle est tentĂ©e dâadopter lorsquâelle apprend la tragĂ©die familiale.

Face Ă tous ces clins dâĆil Ă la façon dont on se donne constamment en reprĂ©sentation, on se demande quelle est la place de la sincĂ©ritĂ© â  qui parait presque impossible â dans nos vies. La piĂšce use dâune stratĂ©gie intĂ©ressante : des bribes de textes sont parfois projetĂ©es sur les dĂ©cors, entre autres pour prĂ©senter un contre-point au discours de la protagoniste, comme un monologue souterrain, secondaire, rĂ©vĂ©lant ses contradictions et sa vĂ©ritable pensĂ©e. Annie Darisse nâhĂ©site pas Ă montrer comment son dĂ©sir de contrĂŽler les apparences peut faire obstacle, imposer une rĂ©sistance Ă sa quĂȘte de sens.
Le trouble des origines
Cet enjeu acquiert davantage de rĂ©sonance quand on apprend que la jeune femme est une transfuge de classe, qui a quittĂ© son milieu pour Ă©tudier les lettres et, Ă©ventuellement, sâĂ©lever socialement. Au tout dĂ©but de la piĂšce, elle monologue pendant plusieurs minutes sur tous les soins quâelle doit appliquer Ă ses cheveux frisĂ©s pour prĂ©senter une « apparence honorable ». Cette scĂšne dâallure banale fait signe vers la gĂȘne secrĂšte quâĂ©prouve parfois le personnage face Ă tout ce qui pourrait rĂ©vĂ©ler ses origines. Ă dâautres occasions, elle tourne au ridicule le dĂ©sir de distinction et de rĂ©ussite sociale qui lui fait mimer certains codes sociaux, notamment lors de la scĂšne prĂ©sentant une entrevue fantasmĂ©e avec Ellen DeGeneres, accordĂ©e Ă la protagoniste pour discuter de son livre imaginaire sur Corinne.

La gĂȘne cĂšde parfois la place Ă un sentiment dâamour pour les racines familiales. La piĂšce peint avec Ă©loquence le double malaise vĂ©cu par celleux qui ont changĂ© de milieu : malaise devant ce qui les y attache malgrĂ© tout, mais aussi devant leur trahison des origines. De retour dans sa famille aprĂšs ses Ă©tudes, Annie Darisse maĂźtrise des concepts et des outils qui lui permettent dâĂ©tudier ses proches, de les considĂ©rer avec distance, du haut du savoir confĂ©rĂ© par lâaccĂšs Ă la « grande culture ». On songe, Ă lâĂ©couter, aux rĂ©flexions dâAnnie Ernaux dans La place, dĂ©diĂ© Ă la mĂ©moire de son pĂšre, ou Ă celles de Maude Veilleux dans Une sorte de lumiĂšre spĂ©ciale, qui interroge sa pratique dâĂ©criture Ă lâaune de la pauvretĂ© du milieu dâoĂč elle vient. De la mĂȘme façon, Annie Darisse questionne sa place dans cette lignĂ©e gĂ©nĂ©rationnelle rompue.
Complicité
Dans son souci dâexplorer toutes les pistes ouvertes par lâexpĂ©rience douloureuse dâAnnie Darisse, Le titre du livre serait Corinne aborde la question du milieu et de la classe sociale non seulement du point de vue psychologique et personnel, mais aussi Ă partir dâune perspective plus large. La piĂšce montre notamment que les inĂ©galitĂ©s sociales sâinsinuent jusque dans la mort, dans notre façon de recevoir les tragĂ©dies. Cette critique est faite avec humilitĂ©, et on peut dire que la piĂšce, sans chercher Ă prendre des risques vertigineux ou Ă crĂ©er des moments de fulgurance, est aussi sans prĂ©tention. Annie Darisse indique, dans une vidĂ©o faisant la promotion du spectacle, quâelle souhaitait avant tout faire preuve de gĂ©nĂ©rositĂ© envers les spectateurices, ce qui explique le choix de ne pas trop se cantonner dans le domaine de lâintimisme (et peut-ĂȘtre Ă©galement celui dâopter pour le ton tragi-comique, qui confĂšre Ă lâensemble une certaine lĂ©gĂšretĂ©). Les moments oĂč lâhumour sâĂ©clipse pour cĂ©der la place Ă un ton plus grave sont rares. Ces choix sont garants dâune vĂ©ritable complicitĂ© entre la comĂ©dienne et le public, qui se dĂ©ploie du dĂ©but Ă la fin de la reprĂ©sentation sans jamais sâamoindrir. Câest en dĂ©finitive par le biais de cette complicitĂ© que la piĂšce rend hommage Ă Corinne.

crédits photos : Maryse Boyce





