Je mâappelle humain, Kim OâBomsawin, Maison 4:3 et Terre Innue, 2020, 78 minutes.
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Nous autres en un mot :
territoire.
â Marie-AndrĂ©e Gill, Frayer
De la poésie au cinéma
« Il nâexiste pas de dictionnaire dâimages. Aucune image nâest classĂ©e et prĂȘte Ă lâusage. Si dâaventure nous voulions imaginer un dictionnaire des images, il nous faudrait imaginer un dictionnaire infini, tout comme demeure infini le dictionnaire des mots possibles », Ă©crit le poĂšte et rĂ©alisateur italien Pier Paolo Pasolini dans « Le cinĂ©ma de poĂ©sie ». Les plus grandes questions Ă avoir habitĂ© le cinĂ©aste sont sans contredit celles des rapports, extrinsĂšques et intrinsĂšques, entre le cinĂ©ma et la poĂ©sie : existe-t-il un cinĂ©ma poĂ©tique ? comment dĂ©finir la poĂ©sie propre au cinĂ©ma ? le cinĂ©ma peut-il ĂȘtre la langue de la poĂ©sie ? par la poĂ©sie, le cinĂ©ma peut-il devenir une langue universelle ? Face Ă un tel chantier, il faut Ă nouveau reconnaĂźtre lâinĂ©vitable Ă©chec de tout dĂ©sir, indubitablement pĂ©remptoire, de synthĂšse : peu importe le mĂ©dia qui lui donne forme, la poĂ©sie nâest pas un systĂšme, mais, prĂ©cisĂ©ment, la nĂ©gation positive de tout systĂšme Ă travers la possibilitĂ© sans cesse renouvelĂ©e de leur ouverture. La poĂ©sie revient, encore et toujours, Ă ouvrir ce dictionnaire infini auquel nos vies et nos rencontres continuent dâajouter des pages.

Câest Ă travers le prisme dâune telle considĂ©ration, Ă la fois atemporelle et urgente, sur la nature poĂ©tique de lâimage cinĂ©matographique que gagne Ă ĂȘtre compris â et apprĂ©cié â le dernier film de la rĂ©alisatrice Kim OâBomsawin, Je mâappelle humain (dont une version Ă©courtĂ©e est actuellement disponible sur ICI TOU.TV). Compilant les prix et les honneurs depuis sa sortie Ă lâautomne dernier, ce film cherche Ă dĂ©finir ce quâest la poĂ©sie Ă travers une figure singuliĂšre, celle de lâartiste innue JosĂ©phine Bacon, personnalitĂ©-phare de la culture autochtone, dont lâĆuvre rayonne aujourdâhui de tous ses feux. AprĂšs des annĂ©es nomades Ă travailler comme traductrice et interprĂšte, aprĂšs avoir frayĂ© avec le milieu du cinĂ©ma et de la tĂ©lĂ©vision, Bacon nâest arrivĂ©e que tardivement, et presque par accident, Ă lâĂ©criture poĂ©tique. Ayant dâabord signĂ© une contribution Ă Aimititau ! Parlons-nous ! (2008), ouvrage dirigĂ© par Laure Morali oĂč sâentremĂȘlent des correspondances poĂ©tiques entre vingt-neuf auteurs du QuĂ©bec et des PremiĂšres Nations, Bacon publie BĂątons Ă message/Tshissinuatshitakana, son premier recueil de poĂ©sie (ouvrage bilingue français/innu, comme tous ses livres subsĂ©quents) en 2009, Ă plus de soixante ans. Or, comme le dĂ©montre avec un mĂ©lange de force et de subtilitĂ© Je mâappelle humain, la poĂ©sie ne se trouve pas seulement â et mĂȘme pas principalement â dans les livres, mais dans une sĂ©rie dâexpĂ©riences vĂ©cues : celles de la langue, du territoire, des amitiĂ©s, de la douleur, de lâoubli et du renouveau.

Sâinscrivant naturellement dans la filmographie dâOâBomsawin, qui, du petit au grand Ă©cran et de la salle de cinĂ©ma au Web, propose une rĂ©flexion sur lâidentitĂ© autochtone, Je mâappelle humain est aussi, en date dâaujourdâhui, lâĆuvre la plus cinĂ©matographique et la plus achevĂ©e sur le plan stylistique de la jeune rĂ©alisatrice. En effet, alors que son prĂ©cĂ©dent film, Ce silence qui tue (2018), optait pour un didactisme tĂ©lĂ©visuel qui laissait toute la place au sujet du documentaire, soit la violence faite aux femmes autochtones, Je mâappelle humain met Ă profit toutes les ressources de la production cinĂ©matographique afin de proposer une expĂ©rience sensorielle, esthĂ©tique et Ă©thique qui ne prend tout son sens que sur lâopulence de la toile tendue dâun Ă©cran de cinĂ©ma (contexte de visionnement dont, malheureusement, la pandĂ©mie priva le filmâŠ). Par la magnificence du grand Ă©cran et grĂące aux moyens dâune mise en scĂšne ostensiblement cinĂ©matographique (gros plans, ralentis, accĂ©lĂ©rĂ©s, plans aĂ©riens, animation, format cinĂ©mascope, etc.), OâBomsawin et Bacon â qui nâest pas seulement le « sujet » du film, mais son Ăąme, son cĆur et sa voix â orchestrent ainsi un triple questionnement sur les liens irrĂ©ductibles qui se tissent entre la poĂ©sie, le cinĂ©ma, les PremiĂšres Nations ainsi que sur les diffĂ©rentes maniĂšres dâĂȘtre au monde quâils proposent.
Du portrait au paysage
« Tout le temps que jâai travaillĂ© avec les vieux, je les ai toujours vus assis face Ă lâhorizon. [âŠ] Jâimagine quâils voyaient une partie de leur vie quand ils Ă©taient nomades. Et ils devaient voir de la poĂ©sie aussi. [âŠ] Le mot âpoĂ©sieâ, en innu, est un mot qui nâexiste pas. Câest un mot que lâon a inventĂ©. Je pense que lâon nâavait pas besoin dâavoir les mots âpoĂšmeâ ou âpoĂ©sieâ dans notre langue, parce quâon Ă©tait poĂštes juste Ă vivre en harmonie avec lâeau, avec la terre. Dans leur silence, câĂ©taient de grands poĂštes », raconte Bacon Ă OâBomsawin lors de la premiĂšre scĂšne du film. DĂ©jĂ , tout est dit : assise sur les rives du fleuve Saint-Laurent, dans le territoire innu Mushuau-nipi, la tĂȘte dans les nuages et les pieds dans le sable, Bacon dĂ©crit la poĂ©sie non pas comme un jeu formel avec le langage, la recherche dâun style ou la crĂ©ation dâeffets littĂ©raires, mais, de façon en apparence plus simple â et pourtant ĂŽ combien plus complexe â comme un certain rapport au vĂ©cu, Ă lâespace, au temps et Ă la parole. On retrouve lâidĂ©e pasolinienne du dictionnaire infini, car tout, en innu, mĂȘme le silence, mĂȘme un regard, mĂȘme un horizon, a le potentiel de devenir poĂ©tique.

Or, dans cette poĂ©sie, point de message, de clĂ© ou de secret Ă dĂ©coder, mais une expĂ©rience transductive oĂč lâenjeu est dâarriver Ă voir le monde par les yeux de lâautre, de lâentendre avec son ouĂŻe, de le toucher Ă travers ses mots, afin de vivre une autre vie que la nĂŽtre et, chemin faisant, gagner un supplĂ©ment dâĂąme. Ćuvre intimiste, construite sur une suite non dramatique de confidences, de souvenirs, de pĂ©rĂ©grinations et de contemplations, Je mâappelle humain, comme le montre bien son ouverture, est Ă la fois un film-portrait et un film-paysage : du visage lumineux de Bacon, sur lequel le temps a gravĂ© ses joies et ses peines, on passe Ă la beautĂ© du territoire, lui aussi fait de nuances, de dĂ©tails et de surprises, que la camĂ©ra prendra plaisir Ă dĂ©couvrir pour nous. Parfaite coexistence de lâintime et du collectif, du proche et du lointain, du corps et du territoire, le film repose aussi sur lâharmonie des images et des sons, au point oĂč lâon ne sait plus si ce sont les plans dâOâBomsawin qui bercent les paroles de Bacon ou si câest lâinverse. Maillage entre la cinĂ©aste et son personnage, entre la lentille de lâobjectif et le grain de la voix, entre un espace et ce qui lâhabite, entre lâhumain et le non-humain, Je mâappelle humain supprime la distance entre le documentaire et la poĂ©sie pour nous donner Ă expĂ©rimenter le monde â celui de Bacon, dâabord, mais aussi celui de tout spectateur â dans toute la diversitĂ© de ses rapports et de ses rimes.
De la disparition Ă la transmission
Pendant prĂšs de quatre-vingts minutes, nous accompagnons Bacon dans ses rencontres, son vagabondage, ses rĂȘveries, ses souvenirs. Toujours, nous serons fascinĂ©s par son sourire, signe de la force avec laquelle cette « femme-ancĂȘtre » (comme elle se dĂ©crit elle-mĂȘme) traverse lâexistence, le dos courbĂ© non seulement par le poids des annĂ©es, mais aussi par celui de toutes ces vies, ces cultures et ces mĂ©moires que sa poĂ©sie a permis de sauver.

Nous verrons Bacon se livrer Ă diffĂ©rents exercices mĂ©diatiques et mondains (Ă©mission de radio, rĂ©ception dâun prix, causerie littĂ©raire, etc.) pour assurer la passation de son Ćuvre et de son dĂ©sir dâĂ©crire. Nous dĂ©couvrirons son entourage, ses amis et ses proches, dont, bien sĂ»r, Laure Morali et Marie-AndrĂ©e Gill, jeune auteure innue et quĂ©bĂ©coise, symbole de la nouvelle gĂ©nĂ©ration dâĂ©crivaines et dâĂ©crivains des PremiĂšres Nations, qui, dans une scĂšne qui rappelle ostensiblement La ballade de Narayama, portera la grande poĂ©tesse sur son dos pour lâamener jusquâĂ un sommet rocheux Ă partir duquel elles contempleront lâhorizon.
Nous la suivrons aussi dans les rues de MontrĂ©al, alors quâelle revient sur ses annĂ©es dâitinĂ©rance, ses premiers logements, les rues quâelle a arpentĂ©es Ă son arrivĂ©e dans la mĂ©tropole. Nous lâentendrons commenter le caractĂšre transitoire et la modernisation des grandes villes, sa fascination pour les gratte-ciel, pour ensuite, grĂące Ă la magie du cinĂ©ma, la voir dans des espaces complĂštement diffĂ©rents, ceux des territoires des PremiĂšres Nations et dâautres lieux de son enfance encore, dont elle tentera aussi de dire la beautĂ©. Alors que la critique a plutĂŽt louĂ© le sujet du film que sa forme, il semble quâil faille surtout ici rendre crĂ©dit Ă OâBomsawin, qui, avec maĂźtrise, propose une Ćuvre dâune Ă©tonnante densitĂ©, grand voyage dans le temps et dans lâespace qui, sans Ă©dification inutile, raconte dans un savant mĂ©lange de simplicitĂ© et dâhumanitĂ© lâhistoire dâune vie, dâun peuple, dâune langue.

Dans le sillage de La ligne rouge (2014) et Du Teweikan Ă lâĂ©lectro (2018), deux autres films lumineux de lâĆuvre dâOâBomsawin, Je mâappelle humain fait le choix de raconter la rĂ©alitĂ© autochtone de maniĂšre Ă©minemment positive â sans pour autant enfiler les proverbiales lunettes roses â, mettant ainsi lâemphase sur lâespoir, la rĂ©silience (mot que la rĂ©alisatrice dit ne pas aimer, mais qui convient pourtant tout Ă fait Ă sa dĂ©marche) et le futur. Mais le film nâesquivera pas pour autant les sujets noirs difficiles, Ă commencer par celui des tristement cĂ©lĂšbres pensionnats mis en place par le DĂ©partement des affaires indiennes au XIXe siĂšcle pour assimiler les enfants autochtones, dont la derniĂšre institution nâa fermĂ© ses portes quâau milieu des annĂ©es 1990. Ăgalement centrale dans Ce silence qui tue, cette dure rĂ©alitĂ© sera montrĂ©e par des images dâarchives inĂ©dites, de mĂȘme quâen revisitant les lieux et les bĂątiments (certains dĂ©truits, dâautres toujours en place) qui Ă©taient utilisĂ©s par les autoritĂ©s canadiennes. Mais ce qui est encore plus fort que ce tĂ©moignage par lâimage, câest la difficultĂ© quâa Bacon, interrogĂ©e par Gill qui lui demande si elle a de la colĂšre dây avoir passĂ© prĂšs de quinze ans, de revenir sur ces Ă©vĂ©nements. « Jâaime pas beaucoup parler du pensionnat, je dois tâavouer. [âŠ] Câest comme si jâavais Ă©tĂ© privĂ©e de voir câest quoi une famille, la tendresse, lâaffection. [âŠ] Câest comme si on mâavait vidĂ©e de ça, en venant au pensionnat. Câest un vide que jâessaie de combler maintenant, avec mes petits-fils. [âŠ] Ăa fait mal dâen parler » dit Bacon, dont la voix, pour un rare moment dans le film, hĂ©site et tremble. OâBomsawin fait ici preuve dâune des plus grandes qualitĂ©s quâune documentariste peut avoir : la retenue. Ćuvre solaire, totale, rayonnante, Je mâappelle humain porte en son centre les traces et les sĂ©quelles de ce vide que Bacon refuse de dĂ©crire. Au mĂȘme titre quâil nây a pas de mot en innu pour dire « poĂšme » ou « poĂ©sie », aucune langue nâa les ressources pour qualifier, et encore moins pour tenter dâexpliquer, une telle expĂ©rience de dĂ©possession. Alors que tout le film est dans lâaffirmation et la positivitĂ©, on se bute ici, sans pour autant tomber dans le didactisme ou la moralitĂ©, Ă une forme de nĂ©gation et de refus. Dâun point de vue dialectique, ce sont bien ce vide et cette noirceur installĂ©s au cĆur de lâĆuvre qui rendent possible la pure luminositĂ© de ses multiples horizons.

Le gai savoir
Dans un entretien accordĂ© Ă La Presse en mai 2019 Ă la suite de lâobtention du Prix des libraires pour son dernier recueil, Uiesh / Quelque part, Bacon est appelĂ©e Ă identifier certaines choses qui la dĂ©finissent, tels un livre, une cause, une phrase, un personnage contemporain. On apprend ainsi que son film prĂ©fĂ©rĂ© est Les temps modernes (1936) et que Chaplin est son « idole ». Dâapparence anodine ou inattendue, cette dĂ©claration nous permet, rĂ©trospectivement, de mieux comprendre la qualitĂ© photogĂ©nique si particuliĂšre de Bacon dans Je mâappelle humain. Comme Charlot, la poĂ©tesse est une vagabonde, une nomade, une troubadour. Comme lui, elle se dĂ©place avec une canne, parcourt lâespace de son corps hors-norme et magnifique. Surtout, elle rĂ©siste Ă lâaliĂ©nation du monde moderne, dĂ©fend la mĂ©moire des aĂźnĂ©s et des traditions, tout en crĂ©ant des communautĂ©s, des agencements identitaires et des lignes de fuite. Ses yeux et son sourire sont sans malice, manifestant seulement le bonheur dâĂȘtre ici et un certain Ă©merveillement. Toutes les scĂšnes du film, mĂȘme les plus solennelles, mĂȘme les plus tristes, seront teintĂ©es de cette aura positive qui se dĂ©gage des grandes figures comiques. Et câest dâabord par sa monstration du corps de la poĂ©tesse, par le soin que la camĂ©ra met Ă suivre ses gestes et ses dĂ©ambulations, par les moyens que la mise en scĂšne utilise pour nous faire habiter lâespace avec elle et pour nous transporter dans son horizon que Je mâappelle humain est un film important. Sans tomber dans la pĂ©dagogie ou lâesthĂ©tisme, le fade ou le grandiloquent, OâBomsawin, grĂące Ă et avec Bacon, a su rĂ©aliser lâidĂ©al de tout cinĂ©ma poĂ©tique : le gai savoir.






