Danse mutante, Compagnie : Mayday ; Direction artistique : MĂ©lanie Demers ; ChorĂ©graphie : MĂ©lanie Demers, Ann Liv Young, Kettly NoĂ«l, Ann Van den Broeck, en collaboration avec les interprĂštes ; InterprĂ©tation : Francis Ducharme, Riley Sims ; Dramaturgie : AngĂ©lique Willkie ; RĂ©pĂ©titrice : Anne-Marie Jourdenais ; Assistant Ă la chorĂ©graphe : Nik Rajsek ; LumiĂšre : Alexandre Pilon-Guay, Ann Van den Broeck ; Direction technique : Julien VĂ©ronneau ; RĂ©gie son : David Blouin ; Musique originale : Mykalle Bielinsky ; Installation sonore : David Blouin, Olivier Girouard ; Conseiller son : Nicolas Rambouts ; Costumes : MĂ©lanie Demers, Ann Liv Young, Kettly NoĂ«l, Ann Van der Broeck ; Confection costumes : ValĂ©rie Gagnon Hamel ; Accessoires : MĂ©lanie Demers, Ann Liv Young, Kettly NoĂ«l, Ann Van den Broeck, Max-Otto Fauteux ; Coproduction : Agora de la danse, Theatrefestival Boulevard ; Direction de production : MĂ©lanie Demers. PrĂ©sentĂ© du 17 au 21 septembre 2019 Ă lâAgora de la danse.
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Deux heures et demie. Câest la premiĂšre chose Ă laquelle on pense, dâabord. Un projet dâune intense ambition, dont lâunitĂ© repose sur un geste trĂšs Ă©loquent. Avant mĂȘme dâavoir eu lieu sur scĂšne, la dĂ©marche signifie, par sa prĂ©misse, qui rend Ă ce mot « geste » toute son ampleur. Demers, initiatrice du projet, a fait ce geste et propose une premiĂšre chorĂ©graphie (Cantique). Elle offre lâidĂ©e autant que ses interprĂštes, qui acceptent de donner carte blanche, et de consacrer leurs talents versatiles Ă quatre chorĂ©graphes diffĂ©rentes. Autant dire quâils sâabandonnent Ă lâinconnu les yeux fermĂ©s.
Geste, mouvements, paroles
Les danseurs se prĂȘtent au jeu de lâabandon quasi total, tout comme Demers, qui se donne le dĂ©fi de renoncer Ă toute idĂ©e de contrĂŽle sur le rĂ©sultat final de lâĆuvre, de mĂȘme que les quatre chorĂ©graphes, qui se soumettent au partage. Car du « geste » qui sous-tend la dĂ©marche, nous passons aux « mouvements » de lâĆuvre, pris au sens presque musical du terme (cette acception se rapprochant de la « variation »), mais aussi pris au sens de dĂ©placements (outremer, mĂȘme), voire dâĂ©coles de pensĂ©e, ou encore au sens de bouleversement, de violence.
En Ă©cartelant la piĂšce entre quatre pays diffĂ©rents, sur trois continents, lâĂ©quipe artistique au complet se soumet Ă lâexercice de la variation et de la mĂ©tamorphose des idĂ©es, des thĂ©matiques. Lâexploration principale sâinscrit dans lâexposition des revers de la sociĂ©tĂ© contemporaine, des rapports de pouvoir, de lâabus et la recherche de lâautre. LâintĂ©rĂȘt est donc hautement social, anthropologique et psychologique.

Sur scĂšne
Deux hommes se prĂ©parent pour une longue soirĂ©e de performance : assis au milieu de la scĂšne, Ă©quipĂ©s dâarticles de maquillage fĂ©minin (rouge Ă lĂšvres, fards), ils se griment tels des clowns. Deux danseurs enfilent des gants blancs de dentelle et barattent Ă la main une canette de liqueur comme sâils se branlaient devant le public (exigeant physiquement, ce motif dominant de la piĂšce de Demers signifie presque « on sâen fout ») alors que leurs gestes sâaccompagnent dâun texte de trĂšs haute qualitĂ© littĂ©raire sur les injustices sociales. On reconnaĂźt bien le style de Demers, oĂč sâamalgament des images qui font mal et de bonnes sĂ©quences dansĂ©es, dont le solo de Ducharme, jambes ouvertes/fermĂ©es, corps dĂ©ployĂ©/repliĂ©, fiertĂ©/honte.
Puis, deux hommes blancs hurlent, chantent, dĂ©clament, je suis nigger je suis belle de jour, deux hommes blancs multiplient les saynĂštes et les personnages en cabotinant sur des sujets aussi prĂ©occupants que le VIH, les abus de pouvoir de toutes sortes, y compris le viol. Ann Liv Young apporte en contrepartie des directives live sur le jeu des interprĂštes, plongeant le spectateur en pleine zone conflictuelle. La proposition de la chorĂ©graphe new-yorkaise est complĂštement mĂ©ta : on a lâimpression dâassister Ă une rĂ©pĂ©tition, Ă une piĂšce inachevĂ©e, dans laquelle elle accompagne les interprĂštes avec son chronomĂštre (de maniĂšre insistante) et de multiples directives qui remettent en question leurs motivations profondes. « Why are you doing this », rĂ©pĂ©tĂ© au dĂ©but, « remember itâs not for them », aller au-delĂ du handsome leur dit-elle : tant de questions pertinentes quâon aurait aimĂ© voir ĂȘtre prises au sĂ©rieux et qui, abordĂ©es ainsi, apparaissent plus indĂ©centes que lâironie ou le sarcasme qui Ă©tait peut-ĂȘtre dâabord souhaitĂ©.
AprĂšs lâentracte nous attend la piĂšce de Kettly NoĂ«l, beaucoup plus assise et posĂ©e. Si la piĂšce de Young versait surtout dans le théùtre, celle de la Bamakoise marie trĂšs heureusement théùtre et danse, avec un texte structurĂ©, une gestuelle trĂšs incarnĂ©e, dont un duo, en introduction, qui explore lâintimitĂ©, la tendresse (et on comprendra quâil sâagit probablement dâune provocation pour la chorĂ©graphe, qui dĂ©nonce lâhomophobie). Leur transe est teintĂ©e dâun certain sens du sacrĂ©, dâune lenteur bĂ©nĂ©fique.

La piĂšce de la hollandaise Ann Van den Broek suit enfin. Dans cette proposition trĂšs diffĂ©rente, aux allures beaucoup plus gĂ©omĂ©triques, on aborde les thĂšmes prĂ©cĂ©dents en subtilitĂ©, dans une danse constante et frontale. Deux micros sont mis sur pied Ă lâavant-scĂšne, avec un systĂšme de pĂ©dales. On utilise une bande sonore envoĂ»tante (Mykalle Bielinsky, David Blouin, Olivier Girouard), agrĂ©mentĂ©e de samplings et de loops. Aux antipodes de celui de Young, qui pour sa part utilisait de nombreux accessoires tels que perruques, lumiĂšres, robes, apparaĂźt ici un certain ludisme â toute la gestuelle est ralentie, et les contacts ne sont pas permis. Certains thĂšmes des chorĂ©graphies prĂ©cĂ©dentes sont repris mais les danseurs se « touchent » avec une distance dâenviron dix centimĂštres. Lâensemble de la gestuelle produit un effet kinesthĂ©sique, absent jusquâici.
Des questions soulevées
Ces quatre propositions trĂšs diffĂ©rentes sont assez emblĂ©matiques de leur lieu de crĂ©ation (MontrĂ©al, New York, Bamako, Rotterdam, tous facilement reconnaissables). Les styles, les traditions et les esthĂ©tiques apparaissent avec Ă©vidence, ainsi comparĂ©es. De plus, lâexercice de laisser les commandes Ă des femmes, qui dirigent des interprĂštes masculins, est trĂšs Ă©loquent. Il est pourtant vraiment dommage que la façon dont on parle de questions aussi graves que la violence, lâabus et les rapports de pouvoir, soit teintĂ©e dâune lĂ©gĂšretĂ© pareille. Il Ă©tait lĂ , le malaise, au sortir de la salle.
Mis Ă part quâon y retrouve une certaine recherche du trash Ă tout prix, comme dans toutes les formes dâart ces derniĂšres dĂ©cennies, cette recherche est ici intimement liĂ©e Ă lâexploration des limites physiques et psychologiques des artistes. Le projet en soi se dĂ©marque par son ampleur, et le dĂ©fi dâouverture quâil reprĂ©sente consiste en une belle « mise en danger ». Dans sa globalitĂ©, Danse mutante a la qualitĂ© de soulever de nombreuses questions : y a-t-il des limites que lâinterprĂšte (ou lâartiste) ne franchira jamais ? Ă qui bĂ©nĂ©ficie la violence et le trash ? Le fait quâon demande aux artistes de repousser, voire parfois de nier leurs limites bĂ©nĂ©ficie vraiment Ă quelquâun ? Qui, dans le public, se rĂ©jouit rĂ©ellement de recevoir une telle violence en pleine face ? Et pour quelles raisons ?

crédits photos : Mathieu Doyon





