Comme un écho lointain de l’histoire

Le Projet LORCA, par Ezdanza, en collaboration avec Les Grands Ballets. Chorégraphe et directeur artistique : Edgar Endejas ; Interprètes : Hugo Duquette (Ezdanza), Sara Harton (Ezdanza), Véronique Giasson (Ezdanza), Stefano Russiello (Les Grands Ballets), James Lyttle (Les Grands Ballets), Arthur Morel Van Hyfte (Ezdanza) ; Collaborateurs : Julie Lachance (assistante à la création), Stéphane Ménigot (concepteur des lumières), Michael Slack (concepteur des décors et des costumes), Jean-Philippe Barrios (compositeur), Owen Belton (compositeur). Présenté du 18 au 20 novembre, au Studio-Théâtre des Grands Ballets.

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N’aie crainte,
je m’en irai loin
comme un écho.

F. Garcia Lorca

D’après le programme, diffusé de manière exclusivement virtuelle, ils étaient six interprètes dans cette pièce inspirée par Federico Garcia Lorca, le poète, romancier, dramaturge et musicien espagnol assassiné par la dictature franquiste aux premières semaines de sa conquête de l’Andalousie. Rapidement évolutive, la scène de ce Projet Lorca s’est chargée, enrichie, diversifiée. D’autres performeurs ont été intégrés et se trouvaient présents au Studio des Grands Ballets, dans l’édifice Wilder – un vaste plateau méconnu, une très belle salle, encore peu publicisée.

Edgar Endejas, qui a été danseur avant d’être chorégraphe, est passé sous le radar de la critique. En tant que directeur artistique de la compagnie Ezdanza, il est un familier du milieu de la scène mais reste méconnu des médias. Omis aux crédits du site des Grands Ballets, Endejas fournit un peu plus de détails sur le site d’Ezdanza, sa compagnie, avec la mention de trois autres chorégraphes (ils ne sont pas nommés) qui auraient collaborés à cette création. L’œuvre est un chantier ouvert. Pourquoi pas? Mais l’aspect inchoatif brouille parfois la direction de sens. « What you see is what you get » : rien de caché, peu de direction d’ensemble.

De l’expérience, il en a beaucoup dans cette production. Elle est léchée du côté de la performance et plaisante quant aux arrangements musicaux. La compagnie Ezdanza possède un solide bagage, s’étant produite dans divers pays depuis quinze ans, notamment au Mexique natal de Endejas, lequel a signé depuis des numéros de cirque et de jolies chorégraphies pour PPS Danse ainsi que pour les Ballets Jazz de Montréal, tout en enseignant la danse professionnelle à Montréal. À l’exception de la musique, il faut cependant être amoureux de l’Espagne pour la reconnaître dans ce Projet Lorca.

Danse et cirque

Une collaboration existe depuis longtemps entre l’espace circassien et le milieu de la danse. Marie Chouinard a exploité ce filon avec bonheur, munie de ses béquilles, ses échasses et ses nœuds japonais ; Victor Quijada, quant à lui, a imaginé des artistes circulant la tête en bas. Du trapèze à la contorsion, la danse n’est pas loin, et la Tohu, Le Cirque du Soleil, le cirque Éloize, et les 7 doigts de la main ont présenté d’heureux exemples de cette mixité.

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Il est cependant inhabituel de voir le trapèze voler au-dessus d’une aire de danse. À l’exception des arts martiaux /01 /01
Pensons notamment aux moines de Shaolin, invités par le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui.
, peu de disciplines osent rompre la « pureté » de la danse ; il faut de l’exploit physique, des figures précises, de la force musculaire et de la rapidité, une parenté commune, peut-être, avec le pole dancing qui, se démocratisant, attire des corps athlétiques et gracieux sans préjugé de genre.

Aussi a-t-on vu un spectacle hybride, qui cherchait à s’inscrire dans le théâtre total. Rythme, plasticité, imaginaire, symbolisme, drame, corps vivants, scène orchestrale, la machine théâtrale cherche là une démesure. Garcia Lorca est un excellent sujet pour une telle visée, étant donné la variété de son répertoire – chansons, pièces de théâtre, poèmes, romans, nouvelles, pantomimes. Ses œuvres touchent aussi bien des sujets de son temps (des comédies dramatiques) que le vaste contenu des traditions populaires. Cependant, Lorca a moins cherché l’épopée que le lyrisme, et c’est sa communauté qui lui a fourni la matière archétypale qui est au cœur de l’unité scénique de ses créations.

Métissage

Auteur du Poème du cante jondo, Lorca, fils d’une Gitane andalouse d’origine aristocratique, composa un hommage précieux, sensible, voluptueux, intense et fantastique aux traditions de son peuple. Il chanta son pays, secoué de prémonitions catastrophiques, sans pour autant échapper à temps à son arrestation funeste. Proche de Manuel de Falla, il fut un ami du duende, cet esprit de feu si typique de la sensuelle danse flamenca que l’on ne retrouve pourtant pas dans ce chantier dédié à Lorca.

La scène est largement ouverte et éclairée, ce qui lui confère un aspect de vitrine monotone, sans volumes. Deux trapèzes au simple mouvement vertical attendent les danseurs, qui nous livrent de jolies figures, dont des grands écarts masculins. La performance se déroule au sol ici et là, en tableaux bien dansés : prétexte, ce nom de Lorca, sur un horizon de danses et de musiques andalouses, dont l’artiste espagnol fut expert et friand.

La construction de la pièce m’a donc laissée sur ma faim. Les tableaux se succédant comme au cirque, il était difficile d’en suivre l’articulation. De jolies compositions en duo, trio, à cinq, offraient leurs déclinaisons chaloupées. Le fameux foulard rouge de Lorca, d’abord posé sur les yeux bandés d’un trapéziste, est ensuite passé entre plusieurs mains. Lorca s’est incarné fugacement, masculin, féminin, dans le fouillis des séquences.

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Sans la violence originaire

Lorca a beaucoup voyagé, aux États-Unis, en Amérique du Sud, où il faut accueilli comme un génie. La diversité de ses intérêts aurait laissé place à plus d’imagination si, dans ce Projet Lorca, quelques poèmes avaient été livrés sur scène avec la diction et l’intonation adéquates (horreur des scansions absentes, des tons mornes, des articulations défaillantes, des voix inadéquates).

Sara Harton et Véronique Giasson ont dansé avec grâce, sans qu’on puisse cependant identifier Yerma, Bernarda Alba ou tel autre personnage littéraire par lequel s’illustre le drame d’une société machiste, où le mariage est imposé aux filles sans leur consentement. Tant pis, la soirée fut belle, car les interprètes rivalisaient de beauté. Mais est-on aujourd’hui si loin de l ’Espagne bienpensante, de ses pratiques d’emprise sexuelle, plus expéditives de nos jours, mais tout aussi repoussantes ?

Lorca a été beaucoup adapté, et c’est réjouissance de le voir sollicité. Il eut la présence scénique d’un comédien et dramaturge universel. Mais le scandale de son homosexualité, qui fit de lui un martyr de l’époque fasciste, n’est pas évoqué. C’est aller vite en histoire. Lorca défendit l’intelligence contre la bêtise et la cruauté des mœurs, notamment en ce qui concerne le sort des femmes. Cela lui coûta des procès, puis finalement la vie. J’aurais aimé le sentir.

crédits photos : Juan David Padilla