Clouer au mur

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29.11.2020

Rencontre avec ValĂ©rie Gobeil, artiste peintre, dans le cadre de l’exposition Peintures Ă  la Galerie C.O.A. jusqu’au 5 dĂ©cembre 2020.

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Marion Malique : Peux-tu nous parler un peu de ton parcours artistique et de l’évolution de ta pratique? D’oĂč vient ton intĂ©rĂȘt pour la fibre et le textile?

ValĂ©rie Gobeil : Je suis la fille, la niĂšce et la petite-fille de couturiĂšres. Elles n'Ă©taient pas designers, c’est plutĂŽt l’aspect industriel de la fibre et du textile qui a baignĂ© une partie de mon enfance. Au moment de poursuivre mes Ă©tudes, j’ai rapidement constatĂ© que la fibre et le textile ne s'enseignent pas dans les programmes en arts visuels. On met davantage l’accent sur la peinture, la sculpture ou la photographie, en tout cas au niveau collĂ©gial. Je me suis trĂšs vite intĂ©ressĂ©e Ă  la peinture, parce que la couleur m’attirait et que mon Ɠil Ă©tait dĂ©jĂ  trĂšs aiguisĂ© autant au niveau de la couleur que des motifs.

DĂšs que je suis arrivĂ©e Ă  l’universitĂ©, j'ai tout de suite remarquĂ© un local oĂč on enseignait le textile auparavant. La porte Ă©tait fermĂ©e depuis les annĂ©es 80, mais je me souviens Ă  quel point ça m’avait bouleversĂ©e d’ĂȘtre face Ă  cette porte sur laquelle Ă©tait Ă©crit le mot « Textiles » et de savoir que je n’y aurais jamais accĂšs. Paradoxalement, c’est un peu comme si ça m’avait ouvert la porte vers d’autres possibles. Au grand dĂ©sarroi de mes professeurs, je me suis mise Ă  prĂ©senter assez rapidement des projets uniquement en textile dans la plupart de mes cours de peinture. J’ai failli couler ces cours-lĂ . J’ai dĂ©cidĂ© que je finirais mon bac Ă  l’École supĂ©rieure des beaux-arts de Marseille, en France. Les professeurs Ă©taient moins stricts avec les Ă©tudiants en Ă©change et j’en ai profitĂ© pour expĂ©rimenter autant que possible.

La peinture Ă©tait encore trĂšs prĂ©sente dans ma pratique. D’ailleurs, encore aujourd’hui, je dis que je suis peintre avant tout. MĂȘme si je n’utilise plus autant le mĂ©dium de la peinture, les concepts picturaux m’intĂ©ressent autant que la philosophie de la peinture ou ses fondements.

Ma maĂźtrise m’a amenĂ©e Ă  lire sur la symbolique du textile au Japon et en Asie, oĂč il a une tout autre valeur. Ici, on n’a pas cet historique culturel vis-Ă -vis du textile. Pendant environ deux ans, j’ai travaillĂ© une technique japonaise qui s’appelle le kimekomi. C’est une technique d’insertion de tissus avec une dimension trĂšs picturale. Ensuite, je me suis mise Ă  chercher d’autres façons de faire, je suis passĂ©e par le tissage, mais toutes ces approches me semblaient beaucoup trop traditionnelles et rigides. Bien qu’il y ait de la broderie et du tissage contemporains, je n’arrivais pas Ă  trouver une assez grande libertĂ© avec ces mĂ©thodes. Ce sont des techniques que mes doigts connaissaient dĂ©jĂ .

AprĂšs ça, je me suis tournĂ©e vers les travaux d’aiguille. C’est merveilleux, mais c’est trĂšs long comme technique. J’ai cherchĂ© une mĂ©thode industrielle pour me permettre de continuer Ă  produire des Ɠuvres en grands formats. J’ai Ă©crit Ă  des usines en Chine qui utilisaient un pistolet industriel pour la technique Ă  l’aiguille creuse ou touffetage. AprĂšs m’ĂȘtre informĂ©e sur le fonctionnement, le voltage et l’importation, j’ai fini par commander cet Ă©trange outil industriel et lĂ , j’ai enfin senti qu’il y avait du potentiel. Je pouvais jouer avec la hauteur, avec la couleur, avec la densitĂ©. J’ai travaillĂ© avec plein de nouveaux matĂ©riaux et c’était extrĂȘmement nourrissant. Je pouvais enfin me rapprocher d’une picturalitĂ© plus contemporaine. Quand j’ai rĂ©alisĂ© mes premiĂšres piĂšces, je me suis dit : « Je pense que je l’ai trouvé ». Enfin, j’ai pu me crĂ©er un vocabulaire et un langage qui me sont propres au niveau des couleurs et des formes.

MM : Jusqu’au 5 dĂ©cembre 2020, tu prĂ©sentes « Peintures », une exposition solo, Ă  la Galerie C.O.A. Tu dis que la peinture t’aide Ă  comprendre la fibre et vice versa. Pour toi, les deux sont quasi indissociables. Au niveau de ton processus crĂ©atif, est-ce que tu peins en parallĂšle de ton travail avec la fibre ?

VG : Ce n’est pas simultanĂ©, mais disons que, dans une mĂȘme journĂ©e, il y a une place pour la fibre et une pour la peinture. Le jour, je me consacre Ă  la fibre, tandis que le soir, je sors mes pinceaux et je continue Ă  travailler sur papier. Le papier est arrivĂ© dans ma pratique pendant que j’étais en France et que j’assistais AndrĂ© Pierre Arnal. Je suis tombĂ©e en amour avec ce support et je ne veux plus rien savoir de la toile (rires). Mes peintures ne seront pas des croquis pour les prochaines Ɠuvres, c’est plutĂŽt une poursuite du mĂȘme travail autrement. Je continue de chercher la forme, de comprendre la couleur, de me questionner sur ce qui fonctionne ensemble ou pas. Ensuite quand je retourne sur mon cadre de travail avec ma fibre et mes aiguilles, c’est encore une fois le mĂȘme processus. C’est un peu comme si je continuais la peinture de la veille, en me demandant « Qu’est-ce qui s’est passĂ©? » Il y a une partie de moi qui est habitĂ©e par une urgence de travailler, je n’ai pas le temps pour des croquis. J’en ai beaucoup trop Ă  faire, trop Ă  essayer, Ă  dire ou Ă  tenter de dire. J’aime beaucoup quand mon travail me bloque. LĂ , je suis bloquĂ©e, mais j’adore ça parce que ça veut dire que je suis face Ă  quelque chose que je n’ai pas encore explorĂ©, qui n’est pas terminĂ©, et c’est ce qui me stimule Ă©normĂ©ment.

MM : Quand on visite ton exposition solo « Peintures » il y a des Ɠuvres de trĂšs grands formats et des trĂšs petits formats. Qu’est-ce qui t’intĂ©resse Ă  la fois dans le trĂšs grand et dans le trĂšs petit ? Pour les Ɠuvres de plus petits formats, comme la sĂ©rie des 36, les Ɠuvres semblent parfois ĂȘtre rĂ©alisĂ©es dans les « creux » de plus grandes piĂšces, comme pour exploiter les « fonds » au maximum.

VG : Visuellement, on est souvent plus interpellĂ©s lorsqu’on voit de grandes Ɠuvres. Ça nous envahit, il y a quelque chose d’impressionnant, mais je pense qu’il peut se passer la mĂȘme chose face Ă  des formats trĂšs petits. Quand j’ai fait la sĂ©rie « Cultures », j’ai utilisĂ© le mĂȘme outil que pour les grands tableaux, mais avec une aiguille microscopique. Je trouvais ça intĂ©ressant parce que c’est exactement le mĂȘme procĂ©dĂ©, seul le rĂ©sultat change. Je joue avec la transparence, avec un fil diffĂ©rent, mais ça ouvre d’autres avenues que seul ce format peut permettre d’emprunter.

J’ai besoin de maximiser l’espace que je prends sur mes toiles. J’ai un souci de ne pas gaspiller dont je suis incapable de me dĂ©barrasser. Mais je vais habituellement agrandir une piĂšce plutĂŽt que rajouter un petit morceau, dans un coin, parce qu’il me reste cet espace-lĂ . Pour la sĂ©rie des 36, ma rĂ©flexion Ă©tait plutĂŽt « Je n’ai encore jamais fait de petits formats, qu’est-ce que ça donnerait ? » C’était la mĂȘme Ă©nergie qu’un grand tableau de deux mĂštres par deux mĂštres. Chaque petit format a eu besoin de cette Ă©nergie-lĂ , ça a Ă©tĂ© tellement Ă©puisant. Ce n’est pas parce que c’est petit que l’on fait moins attention, au contraire. J’ai beaucoup appris de cette sĂ©rie-lĂ . Ça m’a fait comprendre que mĂȘme si j’ai une prĂ©fĂ©rence pour les grands formats, pour moi, un tableau, petit ou grand, me demande les mĂȘmes efforts. La sĂ©rie des 36 a Ă©tĂ© trĂšs extĂ©nuante, elle m’a aidĂ©e Ă  comprendre ma rigueur et mes exigences.

MM : Quels sont les principaux dĂ©fis lorsque l’on travaille avec la fibre et le textile? Quels sont les avantages par rapport Ă  d'autres mĂ©diums, notamment au niveau de la pĂ©rennitĂ©, de la conservation?

VG :  Je pense que la fibre peut ĂȘtre avantageuse ou non en fonction de ce que tu dĂ©cides d’en faire. Le fait que je ne lui enlĂšve pas ses propriĂ©tĂ©s ni ses couleurs, ou encore le fait que je ne la brĂ»le pas ou que je ne la coupe pas contribue Ă  sa conservation. Si je la manipulais autrement, je pourrais me heurter Ă  plus de dĂ©fis. MĂȘme si mon travail est trĂšs contemporain, je continue Ă  utiliser la fibre sans la modifier. Je sais aussi que c’est parce que je comprends la fibre. Il y quelque chose qui peut ĂȘtre frustrant ou Ă©nervant lorsqu’on ne parle pas son langage. MĂȘme si elle casse, je trouve ça magnifique.

Je lis beaucoup et je m’intĂ©resse beaucoup Ă  l’histoire du textile, mĂȘme s’il y a trĂšs peu de textiles anciens qui ont Ă©tĂ© conservĂ©s. Bien que l’on puisse voir des textiles vieux de plus de 2000 ans, je ne suis pas sĂ»re que la pĂ©rennitĂ© soit nĂ©cessairement une qualitĂ© pour une Ɠuvre. Il y a quelque chose d’intĂ©ressant qui se passe lorsque les laines vĂ©gĂ©tales ou animales se dĂ©composent. Je ne rĂȘve pas que mes Ɠuvres se dĂ©composent, mais ce qui m’intĂ©resse surtout, c’est plutĂŽt la pĂ©rennitĂ© du geste posĂ©, d’un point de vue d'historienne de l’art : un peu comme avec la performance, oĂč, ce qui compte, c’est l’acte.

MM : J’aime beaucoup le concept derriĂšre la sĂ©rie « LaissĂ©-pour-compte » qui a Ă©tĂ© créée Ă  partir de chutes de textiles. Tu dis qu’ĂȘtre laissĂ© de cĂŽtĂ© c’est ĂȘtre seul et silencieux, composer avec le risque d’ĂȘtre rejetĂ© ou jetĂ©. S’agit-il d’une sĂ©rie Ă  dimension biographique autant qu’écologique ?

VG : Absolument ! Je ne voulais mĂȘme pas les exposer, je n’étais pas prĂȘte. J’ai trĂšs peu d’Ɠuvres intimes. Ça ne fait pas partie de ma pratique, du moins pour l’instant, de parler de moi dans mes Ɠuvres. C’est mon galeriste qui m’a dit « C’est super intĂ©ressant, il faut qu’on fasse quelque chose avec ça ! »

Les laissĂ©s-pour-compte, ce sont mes restes d’atelier qui tombent au sol, que je ramasse et que j’embrasse avec du fil pour mieux les attacher et pour qu’ils restent ensemble, mais c’est aussi trĂšs autobiographique, intime. Je n’ai jamais fait partie d’un clan ou d’un groupe d’amis. Je me sens encore comme une laissĂ©e-pour-compte. Les laissĂ©s-pour-compte, ce sont tous les petits bouts qu’on mettrait Ă  la poubelle et que j’enlace pour me donner de la force. MĂȘme dans le monde de l’art, je me suis rarement sentie acceptĂ©e. Avec le recul, je me rends compte que j’étais peut-ĂȘtre sur un chemin assez unique qui n’existait pas et que c’était peut-ĂȘtre normal qu’on n’ait pas su quoi me dire pour m’orienter dans ma pratique.

MM : Pour la sĂ©rie « Cultures », tu parles de tes broderies comme des organismes indĂ©pendants, des microcosmes qui, ensemble, forment un « tout ». Est-ce que les Ɠuvres des sĂ©ries ont Ă©tĂ© pensĂ©es ensemble et se renforcent les unes les autres ? Peuvent-elles continuer de vivre sĂ©parĂ©ment ?

VG : Je crois que les deux sont possibles. La sĂ©rie a commencĂ© par ma dĂ©couverte de cette technique de broderie japonaise qui s’appelle le bunka. J’ai dĂ©butĂ© avec quelque chose de trĂšs cellulaire, ensuite les boĂźtes de pĂ©tri sont arrivĂ©es. Ça a vraiment Ă©tĂ© comme une recherche en labo, j’ai fait des tests, ça m’a donnĂ© d’autres pĂ©tris donc j’ai fait d’autres tests. Je ne savais pas du tout vers quoi je tendais.

Je suis persuadĂ©e que l’ensemble existe, et on a trouvĂ© un super beau moyen de les suspendre, de leur donner de la lumiĂšre, un corps. Les systĂšmes et les organismes m’intĂ©ressent beaucoup, j’aime les choses qui ne sont pas supposĂ©es aller ensemble, mais qui se combinent quand mĂȘme. La suspension au bout d’un fil accrochĂ© au plafond crĂ©e un mouvement de fuite. Lorsqu’on s’approche, le pĂ©tri tourne sur lui-mĂȘme. Cette fuite le rend vivant, lui donne un poumon. Habituellement, je suis super dĂ©tachĂ©e de mes Ɠuvres. En les voyant installĂ©es, j’observais le rĂ©sultat en me disant que cette fois il s’était passĂ© autre chose, au-delĂ  de mes mains qui ont travaillĂ©.

MM : À quel moment tu t’interroges sur la prĂ©sentation ou l’accrochage lorsque tu crĂ©es une Ɠuvre ?

VG : Tout de suite, je passe mon temps de travail Ă  imaginer : comment, de quelle façon, oĂč, pliĂ©, tournĂ©, trĂšs haut, trĂšs bas ? C’est constant ! La seule chose que je sais, c’est le mode d’accrochage.

Mes Ɠuvres sont clouĂ©es au mur. C’est vraiment important pour moi. Parce que ça relĂšve de la tradition de la tapisserie orientale. On passe entre les fibres avec un clou et on l’accroche. C’est une Ă©tape vraiment primordiale que j’ai du mal Ă  expliquer, mais j’ai vraiment l’impression de relier deux Ăšres textiles ensemble. Je ne dĂ©rogerais pas de mon mode d’accrochage.

Quelques-unes de mes premiĂšres piĂšces Ă©taient sur bois. Je me disais que les gens ne voudraient pas clouer les Ɠuvres au mur chez eux, et j’avais alors fait une tentative pour essayer de m’adapter au public. Finalement, j’ai dĂ©cidĂ© que ce serait l’inverse et que ce serait trĂšs bien comme ça. Les gens ont souvent l’impression qu’ils attaquent l’Ɠuvre ou qu’ils l’abĂźment. Toute la question de la sacralisation d’une Ɠuvre d’art me passionne. Quand on me dit « On ne va pas passer un clou au travers d’une Ɠuvre. » Je rĂ©ponds : « Fais-le, tu vas voir c’est intĂ©ressant ! »

crédits photos : Marion Malique

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