L’hirondelle de Shaore

29.03.2018

L’hiver nous lie, puis le vient le printemps. Exposition de Chih-Chien Wang. PrĂ©sentĂ©e Ă  la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, Ă  MontrĂ©al, du 31 aoĂ»t au 30 septembre 2017.

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Quelques Ă©vĂ©nements ont rĂ©cemment marquĂ© la carriĂšre du photographe Chih-Chien Wang, nĂ© Ă  TaĂŻwan et basĂ© Ă  MontrĂ©al, Ă  commencer par une rĂ©sidence d’artiste au KĂŒnstlerhaus Bethanien Ă  Berlin qui a donnĂ© lieu en octobre 2016 Ă  une exposition individuelle accompagnĂ©e d’une publication. L’artiste a Ă©galement reçu en 2017 le Prix du duc et de la duchesse d’York en photographie, octroyĂ© par le Conseil des arts du Canada. PrĂ©sentĂ©e Ă  la Galerie Pierre-François Ouellette art contemporain dans le cadre de la programmation satellite de MOMENTA | Biennale de l’image, l’exposition L’hiver nous lie, puis vient le printemps arrivait ainsi Ă  point nommĂ©. Deux saisons se sont invitĂ©es dans l’Ɠuvre de l’artiste pour faire s’enchĂąsser le temps de la crĂ©ation dans celui de la vie, dans une communion d’images fortes, mais « jamais pleines », dixit Wang, c’est-Ă -dire jamais pleines au point oĂč l’Ɠil cesserait d’imaginer la suite.

La mue

Le passage de l’hiver au printemps, ou l’équinoxe vernal, se produit quand le jour a une durĂ©e Ă©gale Ă  celle de la nuit, au moment oĂč le soleil de mars est prĂ©cisĂ©ment au zĂ©nith sur l’équateur terrestre. L’exposition met en scĂšne cet arc de lumiĂšre, du nĂ©on au rayon naturel, Ă  travers une succession d’Ɠuvres captĂ©es, dirait-on, durant cet intervalle. Le titre du projet prĂ©dit qu’une douce rupture marquera cette course, car « l’hiver nous lie », virgule, « puis » laisse place Ă  une toute nouvelle dynamique, quand « vient le printemps ». Dans l’Ɠuvre de Wang, ce « nous » est privé : il renvoie Ă  Wang pĂšre, Ă  Wang fils (Shaore). L’allĂ©gorie printaniĂšre cherche Ă  cerner ce rapport filial, qui apporte son lot de complicitĂ©, de tension et de heurt, palpables Ă  chaque proposition qui vient ponctuer le parcours. Ce corpus se prĂ©sente ainsi comme le condensĂ© d’une journĂ©e entre un fils et son pĂšre, dont on devine les activitĂ©s, du lever en pyjama au dĂ©jeuner Ă  l’orange et Ă  la poire, du bureau au biodĂŽme, de la patinoire au parc. On suit les tribulations d’un fils au seuil de l’adolescence, Ă  l’amorce d’une mue dĂ©signĂ©e par la venue du printemps et, corollairement, on accĂšde au sas de la crĂ©ation qui ouvre des brĂšches dans les heures ordinaires, puis au rĂ©sultat de la condensation qui travaille ce temps Ă©quinoxial. Si l’hirondelle ne fait pas le printemps, alors Shaore prend le relais.

Chih-Chien Wang, Paper Fold, 2017, épreuve Ă  jet d’encre, 61 x 76.2 cm. 
(Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain)

En prĂ©sentant des sujets Ă©purĂ©s, faussement lĂ©gers et disposĂ©s stratĂ©giquement dans l’espace, Wang amĂ©nage un terrain neutre oĂč il est aisĂ© d’enchĂ©rir sans limites sur le contenu. En ce sens, et parce que le dispositif dĂ©ployĂ© par l’artiste flirte avec l’installation, l’articulation entre les Ɠuvres se fait grĂące Ă  une subtile dĂ©clenche entre les sujets. Ainsi, le papier blanc froissĂ©, pincĂ© entre trois doigts, dans la petite photographie Paper Fold, trouve ancrage dans Frozen Stream, gĂ©ante Ă©preuve au jet d’encre, entiĂšrement chiffonnĂ©e, dĂ©pliĂ©e, puis Ă©pinglĂ©e telle quelle de l’autre cĂŽtĂ© de la cimaise. Frozen Stream mise sur le plan rapprochĂ© d’une patinoire striĂ©e de coups de patin ; prĂ©misses de la glace rompue par l’enfant dans la vidĂ©o intitulĂ©e Spring, qui clĂŽt le parcours de l’exposition. Chaque Ɠuvre concourt au montage de la suivante, dans une rare unitĂ© dialogique et esthĂ©tique. En procĂ©dant par analogies et associations inusitĂ©es, baroques, austĂšres, l’artiste s’approprie une logique visuelle civilisĂ©e qu’il tord subrepticement pour laisser place Ă  un monde dĂ©sobĂ©issant.


Chih-Chien Wang, Chair and Tapes, 2017, épreuve Ă  jet d’encre, 101.6 x 81.3 cm. 
(Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain)

L’Ɠuvre de Chih-Chien Wang dĂ©range l’autoritĂ© de l’image, de la mĂȘme façon que Shaore dĂ©sobĂ©it au monde Ă  coups de botte contre la glace. C’est dire que l’indocilitĂ© de l’enfant rejoint celle de l’artiste, tous deux Ă©tant liĂ©s dans leur entĂȘtement par un imaginaire que l’exposition tente de sublimer en suivant le jeu des images. CampĂ©s dans un dĂ©cor clinique, angulaire, racĂ©, les sujets participent Ă  un art poĂ©tique qui fait l’éloge de la contre-productivitĂ© tout en puisant ironiquement dans une esthĂ©tique « corporative ». Plus encore, les fleurs, les fruits, les objets et les lieux desservent un quotidien dĂ©complexĂ© oĂč il y a eu crise en la demeure, illustrĂ©e par une succession d’indices : une fleur est plantĂ©e dans un rouleau de papier toilette (Dry Flower Paper Roll), un amoncellement de ruban adhĂ©sif occupe une chaise (Chair and Tapes), une couronne d’aiguilles ceint une orange (Needle Orange). Ailleurs, l’abstraction repousse d’un cran les limites de l’imagination, si bien que les dĂ©tails d’un rideau et d’un reflet ensoleillĂ© sur un pan de mur suggĂšrent qu’on a peut-ĂȘtre dĂ©tournĂ© les yeux d’une scĂšne plus dure (Blind Shadow). Aux 17 photographies s’ajoutent six vidĂ©os, qui forment par ailleurs un bloc inextricable rĂ©pondant au mĂȘme dispositif, oĂč le chaos se devine derriĂšre une apparence d’ordonnancement. Corollairement, plus on s’attarde devant une Ɠuvre, plus la goutte, le poil, la saletĂ©, l’incision crĂšvent la perfection du mirage. Wang dĂ©tourne le langage visuel des livres de cuisine et des natures mortes, frappe d’un sceau aliĂ©nable cette plasticitĂ© maĂźtrisĂ©e qu’il massacre en coulisses. Les sujets les plus fragiles – fruit, papier, feuille, glace, lumiĂšre – composent une fresque lĂ©gĂšrement dystopique de la vie vĂ©gĂ©tale.


Chih-Chien Wang, Cloud Apple, 2017, épreuve Ă  jet d’encre, 40.6 x 50.8 cm. 
(Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain)

La pomme

Dans la premiĂšre salle-vitrine se trouvent trois photographies (Cloud Apple, Snow and Branches, Paper Fold) installĂ©es Ă  diffĂ©rentes hauteurs ; un Ă©cran qui passe en boucle, en sens horaire et antihoraire, deux plans-sĂ©quences du puits de lumiĂšre de la galerie (Sky Rotation) ; ainsi qu’un tĂ©lĂ©viseur millĂ©simĂ©, pratiquement encastrĂ© dans le plancher, qui diffuse en boucle une image d’archives d’un gymnaste aux mains lĂ©gĂšrement papillonnantes (Man in Square). La vue en plongĂ©e de cette microsĂ©quence s’oppose par ailleurs diamĂ©tralement Ă  celle en contre-plongĂ©e du puits. La salle-vitrine contient en quelque sorte les prĂ©misses et les clĂ©s de lecture des Ɠuvres subsĂ©quentes, qui se font Ă©cho et se relancent au fil du parcours. Suivant ce principe, Cloud Apple, qui exhibe une pomme surmontĂ©e d’une mousse non identifiĂ©e – pourriture ou aigrette –, dĂ©licatement retenue par trois doigts matures, se rĂ©incarne en cube de bois (Cube Rotation) que Shaore (on le devine) s’amuse Ă  faire tourner entre ses doigts menus. À cet effet, l’objet cubique ou le prisme servent de base structurelle au dessin d’observation des natures mortes aux fruits et aux fleurs que l’on retrouve en abondance dans l’exposition (Needle Orange, Pear and Glass Water, etc.). Souvenir du fruit dĂ©fendu, ce cube nu, retournĂ© inlassablement entre les doigts de l’enfant, se situe entre la distraction et l’ennui ; Ă©tats suggĂ©rĂ©s deux fois plutĂŽt qu’une par l’expression faciale et par la posture de l’enfant dans Shaore 59 et Shaore 61. Ces deux photographies gĂ©antes prĂ©sentĂ©es cĂŽte Ă  cĂŽte exposent le portrait du garçonnet sous deux angles quasi identiques que le photographe – qui est son pĂšre – pourra plus intimement diffĂ©rencier. De la mĂȘme maniĂšre, Cloud 86 et Cloud 87, prises Ă  intervalles trĂšs rapprochĂ©s, invitent Ă  un jeu d’observation. Ce fin brouillage rappelle l’inĂ©vitable distraction dans l’écoulement des secondes, des minutes, des heures, et est particuliĂšrement efficace dans Chair and Tapes, Light on Wall et Blind Shadow, tout Ă  la fois Ă©tudes sur la dĂ©flexion de la lumiĂšre et commentaires sur la photographie et sur la perception de la rĂ©alitĂ©. Si Blind Shadow reproduit un effet radiographique sur un mur, dans un espace concurremment intime ou dĂ©personnalisĂ©, rien n’est sĂ»r quant Ă  ses intentions. La photographie n’est certes pas une affaire de reprĂ©sentation, pour Wang, mais un transit oĂč le dehors se fait retourner comme un gant.


Chih-Chien Wang, Blind Shadow, 2017, épreuve Ă  jet d’encre, 101.6 x 81.3 cm. 
(Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain)

Ainsi le cube remplace la pomme, que Shaore incarne Ă  son tour comme une chose follement amusante dans la vidĂ©o Shaore Rotation, oĂč le garçon tourne sur lui-mĂȘme, comme le cube entre ses doigts, comme le fruit dĂ©fendu ou le jeu interdit sur le quai d’une rame de mĂ©tro qui se fait attendre. Il tourne et tourne Ă  la folie, le capuchon de son manteau accrochĂ© Ă  sa tĂȘte comme un vĂȘtement Ă  une patĂšre vivante. Wang vidĂ©aste se fait le tĂ©moin de ce rĂ©enchantement soudain que seul le bambin peut personnifier sans crĂ©er un malaise public. Qui plus est, l’Ɠuvre Ă©voque en apartĂ© un long plan-sĂ©quence extrait de la vidĂ©o The Act of Forgetting (2015) que l’artiste a filmĂ© en travelling circulaire, et oĂč figure une fois de plus l’enfant, affairĂ© Ă  croquer et Ă  suçoter une pomme, assis sur un tabouret, les pieds dans le vide. Le centre de gravitĂ© devient le centre d’attention qui renvoie Ă  l’analogie de l’équinoxe, comme si Shaore prenait des airs d’Enfant-Soleil, au zĂ©nith de l’équateur de son propre monde. Effet sublimĂ© par la vidĂ©o Spring, qui vient clore le parcours, puis ouvrir sur des mondes parallĂšles, mĂ©tapoĂ©tiques.

Le printemps

Spring, vidĂ©o synchrone d’un seul plan-sĂ©quence de 3 minutes et demie filmĂ© camĂ©ra Ă  l’épaule, se dĂ©roule dans un parc oĂč Chih-Chien Wang capte au ralenti les mouvements de son petit garçon qui annonce dĂ©finitivement l’arrivĂ©e du printemps Ă  coups de bottes et d’élans frondeurs contre la glace qui cĂšde. La vidĂ©o est projetĂ©e dans une petite salle fermĂ©e situĂ©e en fin de parcours, comme cela vers quoi convergent toutes les Ɠuvres : le printemps. Le premier plan, en plongĂ©e, fixe un tronc d’arbre dont les racines sont submergĂ©es par une croĂ»te de glace Ă  demi fondue. Apparaissent alors deux petites jambes en salopette, terminĂ©es par deux grosses bottes noires qui s’éloignent de l’arbre d’un pas dĂ©terminĂ©. La camĂ©ra suit les enjambĂ©es qui dĂ©foncent l’eau gelĂ©e, accĂ©lĂ©rant sa dĂ©gradation. Puis l’enfant stoppe momentanĂ©ment et flĂ©chit les genoux, il s’élance dans les airs, puis retombe lourdement sur le sol, Ă©claboussant au passage la lentille de gros morceaux de slush. Le garçon pivote ensuite lentement vers la camĂ©ra, pied gauche, pied droit, piochant de toutes ses forces dans le sol, l’appareil ne s’intĂ©resse plus qu’à ses bottes, qu’aux mouvements presque passionnĂ©s qui le font s’élancer hors champ, pour retomber cette fois Ă  quelques centimĂštres de la lentille souillĂ©e d’eau et de glace. L’objectif se dĂ©tache Ă  peine quelques instants du sujet pour fixer la glace Ă©ventrĂ©e, bouillonnante, striĂ©e, rappelant les coups de patin et la texture de Frozen Stream. À 2 minutes 30 secondes, l’enfant est enfin filmĂ© de la tĂȘte aux pieds. On identifie dĂ©sormais avec assurance le garçon au manteau bleu Ă  capuche aperçu plus tĂŽt dans Shaore Rotation. L’action rĂ©pĂ©tĂ©e de l’enfant qui s’élance et retombe, s’élance et retombe, se rĂ©percute si violemment sur la camĂ©ra que celle-ci feint d’en ĂȘtre projetĂ©e contre le sol, rĂ©pondant au jeu de l’enfant : elle tangue et s’abat alors que l’« acteur » quitte littĂ©ralement la « scĂšne » en vainqueur.

L’hiver nous lie, puis vient le printemps est une ode au passage doux-amer des Ăąges et au noyau pĂšre-fils, cƓur qui bat et se dĂ©bat dans un rapport Ă  la fois naturel et mystique. Un pĂšre doit se rĂ©soudre Ă  lĂącher la bride Ă  sa progĂ©niture, jusqu’à la perdre de vue, comme le dĂ©montre la finale de Spring. C’est en lui accordant toute la place, en s’effaçant de son Ɠuvre, que l’artiste passe le relais Ă  celui qui perce l’écran. Shaore est donc prĂ©sentĂ© comme une Ɠuvre d’art vivante, Ă©phĂ©mĂšre, documentaire, ancrĂ©e dans une pĂ©riode de croissance oĂč Ă©clatent les premiers bourgeons. Plastiquement, le corpus montre Ă©galement la photographie comme un rite de passage oĂč Wang n’a ni le dernier mot ni la derniĂšre image, mais oĂč son rapport Ă  son Ɠuvre se double de son rapport Ă  son fils. Le processus artistique de Chih-Chien Wang est calquĂ© sur le cycle de la vie, il part du principe qu’un sujet se rĂ©gĂ©nĂšre Ă  la chaĂźne visuelle comme Ă  la chaĂźne alimentaire. L’hirondelle se nourrit du ver, qui se nourrit de la pomme. Et Shaore mange la pomme.

 

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