Mais qu’est-ce que je fais ici ?

Les Marguerite(s), texte de Stéphanie Jasmin; mise en scène et vidéo : Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, avec Céline Bonnier ou Évelyne Rompré (en alternance), Sophie Desmarais et Louise Lecavalier. À Espace Go (Montréal) jusqu’au 17 mars.

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Qu’est-ce que le théâtre ? Si on tente un début de réponse, il faudrait entre autres dire qu’il s’agit d’aller à la rencontre d’un texte, d’une interprétation, d’une invitation. Mettre le réel sur pause, le temps d’une soirée, pour faire bien plus que raconter des histoires. Communier de façon collective, réunis ensemble autour d’une proposition artistique. Voir une ou un interprète se prêter tout entier à un texte, à une partition. Offrir une vision du monde, un cheminement réflexif.

Avec Les marguerite(s), le tandem composé de Stéphanie Jasmin et de Denis Marleau poursuit son exploration des nouvelles technologies et du multimédia, semblant de plus en plus s’éloigner d’une réelle proposition de communion.

Marguerite Porete mourut brûlée vive en 1310 après la publication de son unique livre, Le miroir des âmes simples et anéanties. Ce traité de vie spirituelle fut mis à mal par l’Église lorsque l’évêque de Cambrai proscrit le livre et en exigea l’autodafé en présence de l’auteure, à Valenciennes. Lorsque l’écrivaine ne respecta pas l’interdiction émise, gardant en sa possession des exemplaires qu’elle fit circuler, un deuxième procès accusa le livre d’être hérétique et condamna son auteure au bûcher. L’histoire veut que Porete ait gardé le silence durant toutes les procédures. La dramaturge Stéphanie Jasmin s’est inspirée de cette histoire pour mettre en scène cinq Marguerite, cinq femmes ayant orbité de près ou de loin autour de Porete et prenant la parole à tour de rôle pour célébrer celle qui a payé de sa vie le droit de dire et d’écrire.

Drame en trois temps

Sur scène, un immense atelier découpé de deux portes et deux fenêtres en hauteur. Des têtes moulées sont alignées çà et là tandis qu’un grand dispositif auquel sont suspendus cinq visages de plâtres et cinq projecteurs occupent l’espace. Le spectacle débute avec l’entrée en scène de la danseuse et chorégraphe Louise Lecavalier, qui occupera seule les planches pour la première partie, Le silence de Marguerite. Elle nous propose une chorégraphie sobre où la justesse et la liberté du mouvement sont maîtres. L’interprète jouant beaucoup sur l’articulation des chevilles et des poignets, on retrouve ici la même cohérence que dans ses deux derniers spectacles solos, So blue et Milles batailles. À un moment, la danseuse de cinquante-neuf ans s’avance vers le public tout en lui faisant dos, le corps cambré vers l’arrière, la tête renversée. L’image est saisissante, dérangeante ; ployé, le corps n’est pas ici tordu mais souverain.

"Les Marguerites"

Entre ensuite en scène Céline Bonnier au moment même où Lecavalier quitte l’atelier. L’actrice, accompagnée de Carol-Anne Bourgon Sicard, déplace l’armature des cinq grands visages de plâtre en plein centre de la scène, alors que Bourgon Sicard l’aide à installer sur sa tête un casque auquel est harnaché un dispositif permettant de filmer l’actrice et de la projeter sur l’un des visages qui, devant nous, prend vie. Pour cette deuxième partie, Les témoins, Céline Bonnier interprète tour à tour les témoignages des différentes Marguerite : Marguerite de Constantinople, Marguerite d’York, Marguerite de Navarre, Marguerite d’Oingt et Marguerite Duras /01 /01
La première a vu Porete écrire, la seconde aurait lu quelques extraits de son livre ; une encore lui a dédié un poème, tandis qu’une autre aurait à la même époque publié un livre s’intitulant Le miroir. La dernière est l’auteure à qui nous devons L’amant.
. Stéphanie Jasmin met en scène un chœur de Marguerite ayant toutes réellement existé pour tenter de cerner le silence de celle qu’on a jadis sacrifiée.

Dans la troisième et dernière partie, La femme-livre, une jeune femme interprétée par Sophie Desmarais entre en scène, tenant en main un exemplaire tout juste trouvé dans une bouquinerie du Miroir des âmes simples et anéanties de Porete. Prise de ferveur, elle questionne le vide qui l’habite et la soumission des gens qui l’entourent durant un trajet de métro, citant à quelques reprises des extraits du livre de Porete.

Encore les masques

Dans la première demi-heure de la représentation, les spectateurs sont d »abord portés par la grâce et le talent de Louise Lecavalier.  L’arrivée sur scène d’une actrice de la trempe de Céline Bonnier est normalement un bon présage, mais la lourdeur du dispositif ici mis en œuvre pour donner vie aux visages de plâtre plombe complètement la proposition. La justesse et la prestance de l’actrice est malheureusement éclipsée par le casque qu’elle porte et les fils qu’elle traîne sur la scène. On croirait que l’actrice – qui réussit pourtant le tour de force d’interpréter cinq femmes différentes –  se promène telle une malade, équipée autant pour les soins palliatifs que pour un rendez-vous chez le dentiste tant l’appareillage qu’elle trimbale est imposant. Le procédé vidéo, utilisé à de multiples reprises dans les récentes créations du duo Jasmin-Marleau, n’épate plus autant et son usage répétitif – cinq fois plutôt qu’une – ralentit considérablement le rythme de la pièce. Une demi-seconde de décalage entre le jeu de Bonnier et le mouvement des lèvres des différentes Marguerite titille l’attention du spectateur. Aussi vulgaire la comparaison puisse-t-elle paraître, le résultat rappelle une série d’animation humoristique québécoise très populaire il y a une dizaine d’années /02 /02
Les fameuses Têtes à claques.
, et on se doute que le projet ne souhaitait pas s’enduire de ce vernis ridicule.

Au moment d’interpréter la quatrième Marguerite, Céline Bonnier se déleste enfin du casque, proposant une interprétation libre de technologie de Marguerite d’Oingt : de quoi faire regretter les trente dernières minutes où le public n’avait pas accès à l’étendue de son talent caché, castré dans un carcan virtuel. La dernière Marguerite prend vie seule : l’interprétation est ici préenregistrée et on se demande pourquoi. Marguerite Duras prend alors la parole, toisant le public et demandant, dans un bagou caricatural, ce qu’elle peut bien faire ici, elle qui n’a jamais connu Marguerite Porete. On se demande la même chose : qu’est-ce qu’elle fait là ? que faisons-nous ici ?

"Les Marguerites"

Le jeu saccadé de Sophie Desmarais ne parvient pas à sauver la pièce. Dans l’urgence de déclamer son texte, ce n’est que par son personnage qu’on aura accès (enfin !) aux écrits de Porete. Étrangement, elle les récitera rapidement, presque vulgairement, ne laissant pas le temps au spectateur d’entrer dans le corps du texte. C’est à cet instant précis qu’on se dit que Marguerite Porete n’était qu’accessoire au développement de la pièce, tout comme le sont Lecavalier et Bonnier. Aussi particulier que cela puisse paraître, les technologies ne visaient pas ici à servir la proposition ou les acteurs : c’est plutôt l’inverse, comme si tous les efforts avaient été mis au service d’un dispositif lourd et répétitif. On passe à côté du talent qui était pourtant présent sur scène, mais auquel Stéphanie Jasmin et Denis Marleau n’ont pas cru bon de nous donner accès. En résulte une pièce redondante qui s’éternise telle une promesse rompue, laissant l’étoffe de ses artisans emprisonnée par des dispositifs technologiques qui perdent alors en éloquence.

crédits photos: Caroline Laberge