Contourner les icebergs

titanic
18.04.2017

Pierre Bayard, Le Titanic fera naufrage, Paris, Éditions de Minuit, 2016, 176 p.

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La maniĂšre de Pierre Bayard est confortablement installĂ©e entre deux chaises : d’un cĂŽtĂ©, une pensĂ©e qui ouvre l’Ɠuvre, qui l’ouvre encore plus – car bien Ă©videmment, Umberto Eco en avait dĂ©jĂ  diagnostiquĂ© l’ouverture. Cette pensĂ©e est sensible aux manques, aux surplus, mais aussi bien aux virtualitĂ©s ; la thĂ©orie de la lecture a dĂ©jĂ  rĂ©pĂ©tĂ© Ă  quel point tout texte appelle l’actualisation du lecteur, Bayard fait un tour de plus au manĂšge, il va jusqu’à modifier la portĂ©e des textes, en inverse les rĂ©sonances, en Ă©cartĂšle le sens. Ainsi, d’un autre cĂŽtĂ©, plutĂŽt qu’une pensĂ©e nous avons une Ɠuvre, une crĂ©ation : c’est la grande aventure de la lecture pour biaiser l’expression de Jean Ricardou. À cet effet, chaque parution de Pierre Bayard constitue un joyeux coup de pied dans ce que les Ă©tudes littĂ©raires peuvent avoir de morne rigueur. Le Titanic fera naufrage est la derniĂšre savate Ă  ce jour.

 

Une rhétorique

Le dernier livre de Pierre Bayard s’inscrit en droite ligne avec son chantier mis en branle il y a dĂ©jĂ  plus de dix ans. En effet, depuis Demain est Ă©crit (2005), le critique visite ce lien pour le moins mystique unissant la crĂ©ation littĂ©raire au futur ; en d’autres mots, l’écrivain pressent-il le monde en potentiel, entrevoit-il le devenir humain ? Avec Le plagiat par anticipation (2009) ou encore Il existe d’autres mondes (2014), l’hypothĂšse est modifiĂ©e, nuancĂ©e ou radicalisĂ©e, observĂ©e sous une autre facette, s’éclaire d’un nouveau corpus. Le Titanic se propose moins de dĂ©mystifier le phĂ©nomĂšne que de permettre de l’apprĂ©hender, d’en comprendre les limites et les possibles – en ce sens il fait Ɠuvre de critique. Mais trĂšs vite la rigueur thĂ©orique laisse place au jeu de la lecture. Il faut voir le prĂ©supposĂ© rhĂ©torique rencontrĂ© dĂšs l’introduction pour mesurer l’écart au cƓur mĂȘme du projet :

 [La surprise] tient au fait que personne, surtout parmi ceux qui dĂ©tiennent une forme de pouvoir, ne semble tirer de consĂ©quences pratiques de la capacitĂ© annonciatrice de la littĂ©rature. Devenue un lieu commun, cette prescience demeure en effet un fait abstrait dont un grand nombre d’observateurs reconnaĂźt l’existence, mais sans que lui soit octroyĂ© pour autant le statut de dĂ©couverte scientifique Ă  part entiĂšre.

On peut aisĂ©ment constater une tension dans ce projet. Il faut d’abord prouver l’évidence, il faut ensuite lĂ©gitimer ce qui, Ă©vident, n’a jamais pu ĂȘtre pris au sĂ©rieux. Cette tension invite Ă  une rhĂ©torique particuliĂšre, ainsi, qui consiste Ă  appeler les diagnostics critiques de prescience – les critiques furent nombreux Ă  constater la prĂ©monition d’Ɠuvres chez Franz Kafka, mais aussi chez Jules Verne jusque chez Jean-Luc Godard –, Ă  les dĂ©tricoter ensuite pour contredire l’évidence et, enfin, Ă  les rĂ©affirmer selon de nouvelles bases thĂ©oriques. Cette rhĂ©torique, comme c’est le cas dans tous les livres de Bayard, s’inscrit directement dans le paradoxe, et a pour rĂ©sultat moins de convaincre d’un systĂšme de lecture rigoureux que de constater l’habile – et fascinant – mouvement des idĂ©es.

 

De la preuve à la méthode

Pour lĂ©gitimer, donc, il faut prouver. Comment prouver ce qui, de l’avis gĂ©nĂ©ral, participe d’une lecture quasi-spirite de la littĂ©rature ? Rien de mieux qu’un jeu, fait d’affirmations et rĂ©cusations, de nuances et de radicalisation. À ce jeu, Bayard est passĂ© maĂźtre. Ainsi de la premiĂšre phrase du livre : « L’écrivain amĂ©ricain Morgan Robertson n’a jamais dissimulĂ© qu’il s’était inspirĂ© dans son roman Futility, pour dĂ©crire l’odyssĂ©e dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze annĂ©es plus tard. » La mystique de cette inspiration du futur paraĂźt intenable, et loin de la nier complĂštement, l’essai navigue sur ses eaux menaçantes. Certes, comme dans Il existe d’autres mondes, il fait appel Ă  tout un appareil de science et de rĂšgles logiques qui lui permettent de rester les pieds au sec – dĂ©cidemment –, mais jamais en lui donnant l’absolue rigueur capable de tenir loin la cartomancie et les boules de cristal.

Un exemple sert habilement Ă  la fois de preuve et de mĂ©thode. Dans un chapitre intitulĂ© « Le besoin de confirmation », Bayard prĂ©sente une analyse de Dette d’honneur (1995) de Tom Clancy, roman ayant la rĂ©putation d’avoir prĂ©vu les attentats du 11 septembre : l’Ɠuvre est finement dĂ©crite, la description s’affine de scĂšnes Ă©vocatrices, la fascination agit, car l’anticipation du 11 septembre saute aux yeux plus avance la dĂ©monstration. Mais Bayard a tĂŽt fait de freiner l’enthousiasme : « Aussi impressionnante soit l’anticipation dont ce roman fait preuve, Ă©crit-il, [
] il importe cependant de noter que la ressemblance majeure (un terroriste utilise un avion pour dĂ©truire un bĂątiment amĂ©ricain Ă  forte valeur symbolique) dissimule un nombre non nĂ©gligeable de diffĂ©rences. » Le mouvement du chapitre sert bien Ă  dĂ©montrer, s’appuyant en cela sur notre propre fascination de lecteur, vite convaincu de l’anticipation rĂ©ussie dont tĂ©moigne le rĂ©sumĂ© du livre de Tom Clancy, que le sentiment naĂŻf d’une « prĂ©monition » littĂ©raire est minĂ© d’avance. Nous sommes trompĂ©s, lecteurs, car, dans notre « besoin de confirmation », nous procĂ©dons Ă  « la suppression discrĂšte de tout ce qui n’entre pas dans le cadre choisi ». Le concept, alors, permet bien de nommer le fol enthousiasme des lecteurs, avides de trouver des signes, des annonces, lĂ  oĂč il n’y aurait que du texte, mais permet-il vraiment de mettre des mots sur l’anticipation rĂ©ussie de la fiction ? Au contraire. C’est pourquoi le chapitre ne s’arrĂȘte pas lĂ  ; Bayard, alors, dĂ©barrassĂ© de l’idĂ©e mystique selon laquelle Tom Clancy aurait prĂ©vu le 11 septembre 2001 – les points de divergence entre les deux trames sont effectivement trĂšs nombreux –, peut analyser plus rationnellement le fait que Dette d’honneur a mis en scĂšne un attentat semblable – par avion – Ă  celui ayant eu cours six ans plus tard. Trois pistes sont envisagĂ©es :  1) la ressemblance ne serait que coĂŻncidence, 2) Ben Laden aurait lu ou entendu parler du roman, 3) hypothĂšse intermĂ©diaire : « l’idĂ©e [a] pu venir en mĂȘme temps Ă  Tom Clancy et Ă  Ben Laden, ainsi qu’à toute une sĂ©rie de crĂ©ateurs isolĂ©s, dont certains animĂ©s d’intentions moins louables que celle de distraire les lecteurs. » C’est Ă  cette derniĂšre idĂ©e que Bayard donnera son crĂ©dit ; elle semble pourtant moins rationnelle que les autres, moins sceptique, voilĂ  en fait ce Ă  quoi mĂšne la mĂ©thode de Bayard. Il lui faut dĂ©mystifier une idĂ©e naĂŻve, imposer un principe logique pour enfin le dĂ©passer, revenir Ă  une idĂ©e tremblante, hantĂ©e par l’extraordinaire et le paranormal. En effet, concevoir que l’idĂ©e de l’attentat vient Ă  la fois Ă  Ben Laden, Ă  Clancy et Ă  d’autres – il traite de bandes dessinĂ©es ayant elles aussi prĂ©sentĂ© de tels attentats – amĂšne, comme l’indique l’essayiste, Ă  « se demander ce que signifie avoir une idĂ©e, mĂ©canisme de crĂ©ation individuelle ou collective qu’il n’est pas si facile de dĂ©crire ». Et de lĂ , plutĂŽt que de rĂ©fĂ©rer Ă  une sorte de dialogisme dans lequel les discours et inter-discours finissent par crĂ©er du dicible et du pensable dans une culture – c’est la notion d’imaginaire –, Bayard prĂ©fĂšre retourner dans ses rĂ©flexions qui constituent vraiment son cabinet d’écriture, entre atelier d’artiste et laboratoire logique : « [Ce cas de figure] conduit Ă  remettre en cause la conception de la causalitĂ© telle que nous l’avons Ă  l’esprit quand nous tentons de prĂ©ciser quel Ă©vĂ©nement prĂ©cĂšde l’autre, puisque c’est cette fois l’idĂ©e, Ă©laborĂ©e simultanĂ©ment en plusieurs lieux, qui constitue l’évĂ©nement. » Les idĂ©es deviennent les Ă©vĂ©nements, permettant Ă  Bayard d’affirmer, plus tard, que les Ɠuvres sont donc un peu moins des anticipations que des Ă©vĂ©nements elles-mĂȘmes du possible de notre monde.

 

Une poétique

L’envoĂ»tement qu’exerce l’Ɠuvre de Bayard se fait au prix d’une rigueur de raisonnement. Pour mieux dire, il faut que ses essais acceptent de rompre avec l’esprit de la preuve, de l’argument, d’une structure imparable pour exercer sur le lecteur tout son magnĂ©tisme. Car Ă  la fin, on est moins tentĂ© de suivre son conseil consistant Ă  reconnaĂźtre dans les livres ce qui nous permettra de « nous prĂ©parer, avec un temps d’avance sur l’irrĂ©mĂ©diable, Ă  accueillir le pire et prendre, sans se fier Ă  l’illusoire protection de ceux qui nous gouvernent, les mesures nous permettant d’y Ă©chapper », qu’à chercher dans d’autres livres ces signes plurivoques capables de laisser imaginer le futur ; moins donc pour se prĂ©parer au pire que pour le frisson qu’exerce cette relation transgressive, rendue lisible par Bayard, entre texte et Ă©vĂ©nement. Moins suivre la rhĂ©torique de ses dĂ©monstrations, donc, qu’embrasser la poĂ©tique de sa lecture.

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