Pierre Bayard, Le Titanic fera naufrage, Paris, Ăditions de Minuit, 2016, 176 p.
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La maniĂšre de Pierre Bayard est confortablement installĂ©e entre deux chaises : dâun cĂŽtĂ©, une pensĂ©e qui ouvre lâĆuvre, qui lâouvre encore plus â car bien Ă©videmment, Umberto Eco en avait dĂ©jĂ diagnostiquĂ© lâouverture. Cette pensĂ©e est sensible aux manques, aux surplus, mais aussi bien aux virtualitĂ©s ; la thĂ©orie de la lecture a dĂ©jĂ rĂ©pĂ©tĂ© Ă quel point tout texte appelle lâactualisation du lecteur, Bayard fait un tour de plus au manĂšge, il va jusquâĂ modifier la portĂ©e des textes, en inverse les rĂ©sonances, en Ă©cartĂšle le sens. Ainsi, dâun autre cĂŽtĂ©, plutĂŽt quâune pensĂ©e nous avons une Ćuvre, une crĂ©ation : câest la grande aventure de la lecture pour biaiser lâexpression de Jean Ricardou. Ă cet effet, chaque parution de Pierre Bayard constitue un joyeux coup de pied dans ce que les Ă©tudes littĂ©raires peuvent avoir de morne rigueur. Le Titanic fera naufrage est la derniĂšre savate Ă ce jour.
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Une rhétorique
Le dernier livre de Pierre Bayard sâinscrit en droite ligne avec son chantier mis en branle il y a dĂ©jĂ plus de dix ans. En effet, depuis Demain est Ă©crit (2005), le critique visite ce lien pour le moins mystique unissant la crĂ©ation littĂ©raire au futur ; en dâautres mots, lâĂ©crivain pressent-il le monde en potentiel, entrevoit-il le devenir humain ? Avec Le plagiat par anticipation (2009) ou encore Il existe dâautres mondes (2014), lâhypothĂšse est modifiĂ©e, nuancĂ©e ou radicalisĂ©e, observĂ©e sous une autre facette, sâĂ©claire dâun nouveau corpus. Le Titanic se propose moins de dĂ©mystifier le phĂ©nomĂšne que de permettre de lâapprĂ©hender, dâen comprendre les limites et les possibles â en ce sens il fait Ćuvre de critique. Mais trĂšs vite la rigueur thĂ©orique laisse place au jeu de la lecture. Il faut voir le prĂ©supposĂ© rhĂ©torique rencontrĂ© dĂšs lâintroduction pour mesurer lâĂ©cart au cĆur mĂȘme du projet :
 [La surprise] tient au fait que personne, surtout parmi ceux qui dĂ©tiennent une forme de pouvoir, ne semble tirer de consĂ©quences pratiques de la capacitĂ© annonciatrice de la littĂ©rature. Devenue un lieu commun, cette prescience demeure en effet un fait abstrait dont un grand nombre dâobservateurs reconnaĂźt lâexistence, mais sans que lui soit octroyĂ© pour autant le statut de dĂ©couverte scientifique Ă part entiĂšre.
On peut aisĂ©ment constater une tension dans ce projet. Il faut dâabord prouver lâĂ©vidence, il faut ensuite lĂ©gitimer ce qui, Ă©vident, nâa jamais pu ĂȘtre pris au sĂ©rieux. Cette tension invite Ă une rhĂ©torique particuliĂšre, ainsi, qui consiste Ă appeler les diagnostics critiques de prescience â les critiques furent nombreux Ă constater la prĂ©monition dâĆuvres chez Franz Kafka, mais aussi chez Jules Verne jusque chez Jean-Luc Godard â, Ă les dĂ©tricoter ensuite pour contredire lâĂ©vidence et, enfin, Ă les rĂ©affirmer selon de nouvelles bases thĂ©oriques. Cette rhĂ©torique, comme câest le cas dans tous les livres de Bayard, sâinscrit directement dans le paradoxe, et a pour rĂ©sultat moins de convaincre dâun systĂšme de lecture rigoureux que de constater lâhabile â et fascinant â mouvement des idĂ©es.
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De la preuve à la méthode
Pour lĂ©gitimer, donc, il faut prouver. Comment prouver ce qui, de lâavis gĂ©nĂ©ral, participe dâune lecture quasi-spirite de la littĂ©rature ? Rien de mieux quâun jeu, fait dâaffirmations et rĂ©cusations, de nuances et de radicalisation. Ă ce jeu, Bayard est passĂ© maĂźtre. Ainsi de la premiĂšre phrase du livre : « LâĂ©crivain amĂ©ricain Morgan Robertson nâa jamais dissimulĂ© quâil sâĂ©tait inspirĂ© dans son roman Futility, pour dĂ©crire lâodyssĂ©e dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze annĂ©es plus tard. » La mystique de cette inspiration du futur paraĂźt intenable, et loin de la nier complĂštement, lâessai navigue sur ses eaux menaçantes. Certes, comme dans Il existe dâautres mondes, il fait appel Ă tout un appareil de science et de rĂšgles logiques qui lui permettent de rester les pieds au sec â dĂ©cidemment â, mais jamais en lui donnant lâabsolue rigueur capable de tenir loin la cartomancie et les boules de cristal.
Un exemple sert habilement Ă la fois de preuve et de mĂ©thode. Dans un chapitre intitulĂ© « Le besoin de confirmation », Bayard prĂ©sente une analyse de Dette dâhonneur (1995) de Tom Clancy, roman ayant la rĂ©putation dâavoir prĂ©vu les attentats du 11 septembre : lâĆuvre est finement dĂ©crite, la description sâaffine de scĂšnes Ă©vocatrices, la fascination agit, car lâanticipation du 11 septembre saute aux yeux plus avance la dĂ©monstration. Mais Bayard a tĂŽt fait de freiner lâenthousiasme : « Aussi impressionnante soit lâanticipation dont ce roman fait preuve, Ă©crit-il, [âŠ] il importe cependant de noter que la ressemblance majeure (un terroriste utilise un avion pour dĂ©truire un bĂątiment amĂ©ricain Ă forte valeur symbolique) dissimule un nombre non nĂ©gligeable de diffĂ©rences. » Le mouvement du chapitre sert bien Ă dĂ©montrer, sâappuyant en cela sur notre propre fascination de lecteur, vite convaincu de lâanticipation rĂ©ussie dont tĂ©moigne le rĂ©sumĂ© du livre de Tom Clancy, que le sentiment naĂŻf dâune « prĂ©monition » littĂ©raire est minĂ© dâavance. Nous sommes trompĂ©s, lecteurs, car, dans notre « besoin de confirmation », nous procĂ©dons à « la suppression discrĂšte de tout ce qui nâentre pas dans le cadre choisi ». Le concept, alors, permet bien de nommer le fol enthousiasme des lecteurs, avides de trouver des signes, des annonces, lĂ oĂč il nây aurait que du texte, mais permet-il vraiment de mettre des mots sur lâanticipation rĂ©ussie de la fiction ? Au contraire. Câest pourquoi le chapitre ne sâarrĂȘte pas lĂ ; Bayard, alors, dĂ©barrassĂ© de lâidĂ©e mystique selon laquelle Tom Clancy aurait prĂ©vu le 11 septembre 2001 â les points de divergence entre les deux trames sont effectivement trĂšs nombreux â, peut analyser plus rationnellement le fait que Dette dâhonneur a mis en scĂšne un attentat semblable â par avion â Ă celui ayant eu cours six ans plus tard. Trois pistes sont envisagĂ©es :  1) la ressemblance ne serait que coĂŻncidence, 2) Ben Laden aurait lu ou entendu parler du roman, 3) hypothĂšse intermĂ©diaire : « lâidĂ©e [a] pu venir en mĂȘme temps Ă Tom Clancy et Ă Ben Laden, ainsi quâĂ toute une sĂ©rie de crĂ©ateurs isolĂ©s, dont certains animĂ©s dâintentions moins louables que celle de distraire les lecteurs. » Câest Ă cette derniĂšre idĂ©e que Bayard donnera son crĂ©dit ; elle semble pourtant moins rationnelle que les autres, moins sceptique, voilĂ en fait ce Ă quoi mĂšne la mĂ©thode de Bayard. Il lui faut dĂ©mystifier une idĂ©e naĂŻve, imposer un principe logique pour enfin le dĂ©passer, revenir Ă une idĂ©e tremblante, hantĂ©e par lâextraordinaire et le paranormal. En effet, concevoir que lâidĂ©e de lâattentat vient Ă la fois Ă Ben Laden, Ă Clancy et Ă dâautres â il traite de bandes dessinĂ©es ayant elles aussi prĂ©sentĂ© de tels attentats â amĂšne, comme lâindique lâessayiste, à « se demander ce que signifie avoir une idĂ©e, mĂ©canisme de crĂ©ation individuelle ou collective quâil nâest pas si facile de dĂ©crire ». Et de lĂ , plutĂŽt que de rĂ©fĂ©rer Ă une sorte de dialogisme dans lequel les discours et inter-discours finissent par crĂ©er du dicible et du pensable dans une culture â câest la notion dâimaginaire â, Bayard prĂ©fĂšre retourner dans ses rĂ©flexions qui constituent vraiment son cabinet dâĂ©criture, entre atelier dâartiste et laboratoire logique : « [Ce cas de figure] conduit Ă remettre en cause la conception de la causalitĂ© telle que nous lâavons Ă lâesprit quand nous tentons de prĂ©ciser quel Ă©vĂ©nement prĂ©cĂšde lâautre, puisque câest cette fois lâidĂ©e, Ă©laborĂ©e simultanĂ©ment en plusieurs lieux, qui constitue lâĂ©vĂ©nement. » Les idĂ©es deviennent les Ă©vĂ©nements, permettant Ă Bayard dâaffirmer, plus tard, que les Ćuvres sont donc un peu moins des anticipations que des Ă©vĂ©nements elles-mĂȘmes du possible de notre monde.
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Une poétique
LâenvoĂ»tement quâexerce lâĆuvre de Bayard se fait au prix dâune rigueur de raisonnement. Pour mieux dire, il faut que ses essais acceptent de rompre avec lâesprit de la preuve, de lâargument, dâune structure imparable pour exercer sur le lecteur tout son magnĂ©tisme. Car Ă la fin, on est moins tentĂ© de suivre son conseil consistant Ă reconnaĂźtre dans les livres ce qui nous permettra de « nous prĂ©parer, avec un temps dâavance sur lâirrĂ©mĂ©diable, Ă accueillir le pire et prendre, sans se fier Ă lâillusoire protection de ceux qui nous gouvernent, les mesures nous permettant dây Ă©chapper », quâĂ chercher dans dâautres livres ces signes plurivoques capables de laisser imaginer le futur ; moins donc pour se prĂ©parer au pire que pour le frisson quâexerce cette relation transgressive, rendue lisible par Bayard, entre texte et Ă©vĂ©nement. Moins suivre la rhĂ©torique de ses dĂ©monstrations, donc, quâembrasser la poĂ©tique de sa lecture.






