Le ressac des tropes

Mathieu Arsenault, Le Guide des bars et pubs de Saguenay, Montréal, Le Quartanier, 2016, 56 p.

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Le dernier ouvrage de Mathieu Arsenault est un livre double, portant la désignation « Essai — Poèmes ». Sur les pages paires, se lit un court essai développant certaines considérations sur un aspect récent de sa pratique poétique, l’utilisation du cellulaire pour écrire in situ. En regard, les pages impaires affichent quelques poèmes, résultats de cette pratique. Aussi succinct soit-il, ce petit Guide me paraît soulever quelques points particulièrement intéressants concernant les liens entre poésie, récit et réel. D’une certaine façon, la structure binaire du Guide des bars et pubs de Saguenay pallie la brièveté du texte, s’impose comme exemplum, et l’impose comme un livre solide et riche.

La partie essayistique revient sur la résidence que Mathieu Arsenault a effectuée au centre d’art actuel Bang à Chicoutimi en 2014. Initialement prévue comme une occasion de compléter quelques lectures, la résidence en est devenue une de création lorsque que Mathieu Arsenault a eu l’idée de saisir l’étrangeté – pour diverses raisons, certains lieux du Saguenay sont d’un dépaysement tout à fait sensible pour un artiste de Montréal – qui l’environnait et ses diverses impressions, en direct, sur son cellulaire, lors de ses sorties dans les bars et pubs de Saguenay.

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Ainsi, dans son essai, il souligne le fait que depuis que l’Occidental moderne a appris à maîtriser son image, il n’est plus de moyen de le saisir brut, sans qu’il n’offre une fiction de lui-même. De même, il reste très délicat, de manière générale, d’aborder l’Autre, sans projeter sur lui ce qu’Arsenault nomme des «tropes d’existences» qui l’inscrivent dans la forme normée de notre existence. Or l’utilisation in situ du cellulaire dégage, d’une part, une nouvelle possibilité d’enregistrer l’autre à son insu – on peut croire le poète en train de texter ou de répondre à ses courriels – et, d’autre part, l’occasion pour le poète d’une saisie déconstruite et périphérique du monde qui tend à décentrer l’être des tropes d’existences qui le raidissent et le figent. Plus proche de l’Autre en ce qu’il est conservé comme Autre, hors de ses a priori, le poète peut alors tenter l’expérience d’une étrangeté à soi.

Un point m’intéresse particulièrement dans le développement de cet essai, celui du rapport entre images et récit, récit et réel. Mathieu Arsenault écrit :

Chaque poème que j’ai écrit se présente comme la trace de ces récits potentiels, marqué par cette succession d’images dont les liens ne sont exprimés que par une tension qui essaie de donner sa cohérence à l’ensemble.

Chaque récit potentiel correspond à la voie d’un faisceau de tropes d’existence guidant le réel dans les rails d’une construction prédéfinie dans laquelle chaque chose – chaque image – a sa place. Tout récit est essentiellement un agencement, ne serait-ce que temporel – c’est la thèse principale que défend Paul Ricœur dans Temps et Récit -, et implique, s’il est développé, une place à tout être, à toute chose. Ainsi, les structures et les germes de toute narration résident fondamentalement moins dans l’identification précise d’une histoire que dans la saisie du texte par un faisceau tropique. Et cette saisie n’est pas exclusivement présente ou absente du texte, du processus d’écriture ou de celui de lecture, elle va et vient, agit et se tait. Mathieu Arsenault a à ce propos une formule très heureuse qui va dans le sens de mon propos : «Au mieux, les poèmes parlent du ressac des tropes d’existence qui se produit au rivage du réel dont on fait concrètement l’expérience sans pouvoir, elle, la retranscrire». Au gré de ce ressac, les images, la poésie, vont et viennent entre le sens du récit et l’anti-sens du monde.

Ce ressac évoque celui qui, dans La Nausée de Sartre, va de la prise de l’expérience nauséeuse de la contingence du monde à l’illumination des situations privilégiées, situations dans lesquelles chaque chose est à sa place, transcendant l’absurde. «Mais il faut choisir : vivre ou raconter», écrit Roquentin, le diariste de La Nausée : vivre, c’est faire l’expérience de la contingence, raconter, celle des situations privilégiées. Les situations privilégiées correspondent au ressac positif des tropes d’existence.

Je ne saurais me proposer l’exercice d’examiner si les poèmes proposés s’accordent au propos développé dans l’essai. Je laisse par ailleurs l’évaluation de leur qualité poétique à quiconque les lira. Toutefois, il me semble que je parle ici du livre tout entier. Si je ne détaille pas les poèmes, je tiens à préciser que leur mise en page, en regard de l’essai, est particulièrement éloquente, si l’on conserve la métaphore du rivage. Des pages paires essayistiques, du sol meuble de la raison, le livre observe l’autre rivage, celui des poèmes, extraits d’une expérience initiale et soudaine du réel et incessamment balayés du ressac des tropes.

Le Guide des bars et pubs de Saguenay est un petit laboratoire au sein duquel, d’une page à son opposée, l’espace nécessaire a été trouvé pour observer le flottement du monde au prisme de quelques poèmes et tenter d’entrevoir le réel. 

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