Un jeune vétéran

Adrian Tomine, Killing and Dying, Montréal, Drawn and Quarterly, 2015, 120 pages

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Adrian Tomine a retenu l’attention de ses pairs de la bande dessinée alternative américaine dès la publication des premiers numéros de son fanzine Optic Nerve, se méritant notamment les éloges de Julie Doucet et bénéficiant du mentorat de nul autre que Daniel Clowes. Reconnu pour la précision de son trait, les choix toujours judicieux de ses cadrages et des expressions visuelles de ses personnages, et de ses textes d’un minimalisme qui n’est pas sans rappeler Raymond Carver, Tomine a développé une approche de la bande dessinée résolument adulte sans s’appuyer sur du contenu explicite (autrement dit, sans effusion de sang ou de sexe), d’une charge émotive puissante sans donner dans le mielleux à outrance.

Chaque nouvelle livraison de Tomine est très attendue par les amateurs de bande dessinée. J’admets avoir été déçu par certaines de ses œuvres plus récentes; les numéros 9 à 11 d’Optic Nerve formaient un arc narratif autour d’un personnage antipathique, un Asiatique délaissé par sa copine qui devenait victime d’acharnement de la part de son auteur poussant un peu fort la note du pathétisme, et le mini-album autobiographique Scenes from an Impending Mariage, relatant les préparations de l’auteur et de sa fiancée en vue de leur union nuptiale, s’avérait manifestement moins drolatique pour son public que pour l’auteur. Il avait effectué un retour en forme dans Optic Nerve #12, dont les récits, ainsi que d’autres parus dans des ouvrages collectifs, sont réunis dans sa plus récente offrande, Killing and Dying.

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Approches variées, ton égal

L’album s’ouvre sur «Hortisculpture», récit d’un jardinier qui cultive des ambitions artistiques en proposant des sculptures horticoles remportant un succès très mitigé. Le format choisi — des strips de quatre cases qui se terminent généralement sur une chute humoristique, et des planches complètes en couleur à quelques occasions — établit une filiation avec la pratique en voie de disparition de la bande dessinée d’humour publiée dans les journaux quotidiens, et qui a droit à un plus grand nombre de cases et à la couleur lors de l’édition du dimanche. De fait, «Hortisculpture» peut être lu comme un hommage à Charles Schultz, puisque le sculpteur dont le talent n’est pas à la hauteur de ses ambitions rappelle fortement Charlie Brown, à la différence près que là où ce dernier inspirait de la sympathie à son entourage, le personage de Tomine provoque plutôt de l’exaspération. Même si quelques-unes des chutes humoristiques laissent à désirer et prouvent que le bédéiste n’est pas complètement à l’aise dans ce format exigu, l’effort est louable et rappelle combien la forme du comic strip, malheureusement de plus en plus rare, permet des merveilles d’économie narrative et d’humour mordant.

Les deux récits suivants, «Amber Sweet» et «Go Owls», se rapprochent davantage de ce que faisait Tomine dans les premiers numéros d’Optic Nerve. «Amber Sweet» repose sur une prémisse aussi originale que troublante : une jeune femme ressemble à s’y méprendre à une actrice porno de renom, si bien qu’elle doit supporter les regards désapprobateurs et/ou lascifs d’autrui en raison d’un choix de profession qui n’est pas le sien. Le récit explore la complexification des rapports sociaux que pourrait engendrer une telle confusion; en plus d’aborder le rapport moral quelque peu ironique du sujet contemporain envers la pornographie (une condamnation de cette pratique rendue paradoxalement possible par une connaissance approfondie de celle-ci), il propose un cas de figure particulier et cruel d’erreur sur la personne.

«Go Owls», quant à lui, présente la relation d’un couple formé d’une femme discrète et dépendante affective et d’un magouilleur de petite envergure, réunis par leur fanatisme pour une équipe de baseball. Tomine jongle habilement avec l’humour noir et les passages tout aussi glauques mais dépourvus de rire et opte pour des cases de petit format au dessin plus dépouillé, sans toutefois négliger de confectionner des expressions faciales aussi précises que variées.

«Translated, from Japanese» emploie une approche formelle qui est inédite dans la pratique de Tomine. Des récitatits contenant un texte où une mère explique à son enfant les circonstances de leur immigration depuis le Japon vers les États-Unis sont insérés au milieu de larges images, presque entièrement exemptes de corps humains pour mieux se concentrer sur les lieux présentant différentes étapes de ce voyage qui s’enchaînent en une succession rapide. S’il est aisé de comprendre que ces images fonctionnent comme des fragments visuels associés aux souvenirs de cet épisode inaugurant la nouvelle vie d’une mère et d’un fils, il est plus difficile d’établir à qui elles appartiennent. Ce récit emploie un rapport texte-image se démarquant de la bande dessinée traditionnelle qui fonctionne à merveille et met à profit le brio de Tomine pour l’écriture succincte ainsi que ses qualités d’illustrateur; il parvient en huit pages à peine à mettre en place un univers visuel et narratif aussi riche que marquant.

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Toutefois, Une déception survient à la lecture du récit qui donne le titre à l’album. «Killing and Dying» met en scène une famille dont le père est d’un pessimisme étouffant, la mère encourageante mais aux prises avec un cancer et la fille bègue souhaitant devenir une humoriste en dépit de son problème d’élocution. La dynamique sclérosée de cette unité familiale est exacerbée par le choix de carrière de l’enfant, qui après une première performance réussie au terme d’un cours d’introduction au stand-up comique (où il s’avère qu’elle utilise des blagues puisées dans le répertoire d’humoristes chevronnés), s’essaie dans une soirée à micro ouvert et s’enfonce dans l’embarras en empilant les décisions douteuses. Reprenant le principe de l’artiste raté dont les efforts ne déboucheront pas sur un happy ending qui avait pourtant bien fonctionné pour «Hortisculpture», la lente et inéluctable performance calamiteuse de la fille sous les yeux catastrophés de son père occasionne plutôt la gêne et l’inconfort chez le lecteur, le caractère antipathique des personnages n’aidant en rien la situation. Il m’a été impossible d’y prendre plaisir en m’en remettant au schadenfreunde et j’ai plutôt terminé la lecture de ce récit avec un soulagement similaire à celui ressenti lorsque l’on quitte enfin une réunion de famille à l’ambiance lourde.

Heureusement, le dernier récit, «Intruders», un hommage au mangaka Yoshihiro Tatsumi, termine en force le recueil. Un homme sortant d’une séparation continue à être attaché à la demeure dans laquelle il a habité avec son ex-conjointe et y pénètre par effraction à l’insu du nouveau locataire, pour des motifs qui ne sont pas explicités. Le comportement étrange du personnage ne peut être compris qu’en effectuant des inférences autour des informations livrées au compte-goutte, et les cases sans cadre confèrent un aspect décalé à l’ensemble. On peut se perdre en conjectures afin d’en offrir une interprétation définitive et cohérente, mais ce serait passer à côté de ce qui fonctionne le mieux à la lecture de ce récit, à savoir ressentir l’ambiance inquiétante et mystérieuse émanant des actions d’un personnage dont l’état émotionnel est partagé entre la déprime, l’angoisse et la colère.

Adrian Tomine n’est plus un «jeune bédéiste à surveiller»; il a atteint la quarantaine, sa renommée et son style sont bien établis, mais on découvre à la lecture de Killing and Dying qu’il continue à incorporer des nouveautés dans son approche formelle et s’appuie davantage que par le passé sur un humour noir — qui rate parfois sa cible. Il tend vers un registre émotionnel mieux équilibré que dans ses premières œuvres, exclusivement et terriblement déprimantes, et bien qu’il ne maîtrise pas à encore tout à fait les tonalités auxquelles il s’essaie ici, la transition qu’il amorce mérite d’être découverte et appréciée. 

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