La Grèce enchaînée

14 septembre 2015

Les 21 et 22 août derniers, dans le cadre du Festival d’Athènes et d’Epidaurus, Prométhée enchaîné a été présenté au théâtre antique d’Epidaurus (Επιδαύρου) dans le Péloponnèse. Kostas Filippoglou a mis en scène une traduction récente en grec moderne du texte d’Eschyle, par le poète Giorgios Blanos. Les rôles principaux étaient tenus par Tasos Nousias, Gerasimos Gennatos, Dimitris Kouroubalis et Marlene Kaminski – les six choristes et le coryphée, en accord peut-être avec leur anonymat sur scène, ne sont pas identifiés dans le programme distribué lors de l’événement.

Le charme éternel…

Au commencement, la scène est presque vide. Sa circularité parfaite est brisée vers le fond par un mur blanc hérissé de quelques protubérances en bois au moyen desquelles les comédiens pourront évoluer à la verticale. Il y a une pile de chaises d’un côté et une forme noire très longue, le mannequin figurant Prométhée dans la première scène sans doute, de l’autre. Hephaistos et Kratos, les vêtements en lambeaux, font une entrée hésitante et s’empoignent comiquement avec la pile de chaises ; leur accoutrement et leurs mimiques semblent droit sortis de chez Beckett. Dans les minutes qui suivent le mannequin grossier (c’en est bien un) est hissé sur le mur, ce qui lui tient lieu de bras en croix – on ne sait trop si c’est un christ ou un de ces gros bonshommes publicitaires gonflables qui ornent entre autres les magasins de piscines[1].

Le Prométhée vivant arrive alors, allant et venant sur scène tandis que sa réplique en toc, elle, reste entravée sur le mur. Intervient ensuite le chœur, un ensemble de danse féminin, en bleu de travail ; Io, elle, porte des souliers à talons plateformes en guise de cothurnes. On est loin de la déclamation antique, et c’est sur ce terrain résolument contemporain que se développera la réflexion sur les structures de pouvoir proposée par Eschyle – ou du moins m’en semble-t-il, puisque je n’ai rien compris ou presque.

 

… et incompréhensible de l’art grec

D’une conversation téléphonique tenue avant mon départ pour l’Europe, j’avais retenu que le texte anglais du Prométhée de Blanos – d’évidence assez différent des traductions plus classiques – serait disponible sur place. Ce n’était pas le cas. Si j’ai donc pu suivre les grandes lignes de l’histoire dont j’ai une connaissance préalable, les subtilités de la nouvelle version et surtout ses implications politiques m’ont toutes échappé. Ou plutôt, toutes sauf une, puisque le choix même de les rendre opaques à ceux qui comme moi ne parlent pas le grec relève d’une volonté politique certaine et que la conscience aiguë d’être tout à la fois emportée par la beauté époustouflante du spectacle et complètement larguée, isolée dans la foule pendant deux heures me l’a fait concevoir. Mieux, ressentir viscéralement.

Je m’explique. Tout dans cette contrée est à l’usage du touriste avant celui de l’habitant : les indications publiques sont bilingues, les noms de commerce parfois unilingues anglais. Que l’information touristique se décline en plusieurs langues, on le veut bien, que les musées archéologiques mettent l’anglais de l’avant, on l’accepte. Mais que les noms des galeries d’art grec contemporain ne le soient pas, grecs ? Qu’une mise en scène de l’Apologie de Socrate (le 19 août au théâtre d’Aigira), en grec ancien plutôt que moderne pour susciter chez l’auditoire une compréhension « musicale », comporte… des surtitres anglais ? L’art grec n’est pas pour les Grecs, dans la mesure où seule une frange de la population semble y avoir encore un accès véritable et que cette frange, nantie économiquement et culturellement, joue pour l’instant de la schizophrénie identitaire. Du peu que j’ai pu en voir, ses membres se gargarisent de clichés médiatiques sur le Grec paresseux et se réclament fièrement d’un « esprit politique à l’allemande » : bref, ils ne sont ou ne se veulent pas hellènes.

Dans ce contexte, ne pas surtitrer le Prométhée contemporain a une portée qui dépasse la volonté – louable en soi – d’emmerder la touriste que je suis. À petite échelle, il s’agit d’une entreprise de réappropriation culturelle, au moment de la dépossession économique complète. Approfondi, le parallèle fait réfléchir à la notion de « dette » et à l’appréhension réductrice qu’en dessine une acception strictement financière.

On exige des intérêts aux Grecs, on vitupère contre les défauts de paiement de leur gouvernement et on les cloue sans distinction au pilori parce qu’ils fraudent supposément le fisc. Et pendant ce temps, on les spolie tranquillement de leur culture, qui a pourtant influencé toutes celles de l’Union européenne et dont les langues parlées sur tout le continent portent d’une manière ou d’une autre la trace. Or, ce solde-là ne pèse dans aucune balance et n’effraie personne, alors même que la dette se maintient, selon David Graeber, par la crainte que son pouvoir moral exerce (Debt : The First 5000 Years, 2011[2]). On peut voir là la preuve – preuve négative, qui rejoint l’absence de surtitres et l’allure généralement décatie, « beckettienne » de personnages à la divinité en déshérence – d’une conception étriquée du monde et de l’expérience humaine, dont le feu de Prométhée ne nous aura guère sortis.

 


[1] Le cinéma québécois les affectionne également : voir En terrains connus, de Stéphane Lafleur.

[2] Ce programme audio en dix épisodes de la BBC propose une bonne explication synthétique de la pensée de l’anthropologue : http://www.bbc.co.uk/programmes/b054zdp6/episodes/player