De la reproduction du même à la réinvention perpétuelle

01 février 2016

Jonathan Franzen, Purity, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2015, 563 p.

Maggie Nelson, The Argonauts, Minneapolis, Graywolf Press, 2015, 160 p.

///
 

Le hasard a voulu que je lise l’un après l’autre deux ouvrages qui se sont avérés étrangement complémentaires, même si ceux-ci n’avaient de prime abord rien en commun, sinon d’avoir fait grand bruit aux États-Unis à leur parution en 2015. Purity, de Jonathan Franzen, vedette de la littérature américaine depuis le succès monstre de The Corrections en 2001, s’inscrit dans la tradition romanesque du réalisme satirique. Il se déploie sur plusieurs centaines de pages et ratisse large, tant du côté du spectre temporel que de l’espace où se déroule le récit. Les ambitions de Franzen sont claires : l’auteur cherche à rendre compte, à travers les destins de ses personnages, de l’état de la société américaine. À l’opposé se trouve The Argonauts[1] de Maggie Nelson, un récit intime, dense, fait de courts paragraphes qui relaient les réflexions de l’auteure sur la situation particulière qu’elle vit : être mariée à une personne née dans le corps d’une femme mais qui ne s’identifie pas à un sexe en particulier, l’artiste Harry Dodge. Nelson essaie de mettre en mots ce que cette expérience singulière lui a appris sur les catégories étanches qu’on impose au réel. Rien de similaire entre les deux livres, a priori, et pourtant, à différer autant, ceux-ci semblent dialoguer.

 

Une perspective du monde totalisante

Purity raconte les mésaventures de Purity Tyler, une jeune femme criblée de dettes d’études et cantonnée dans un emploi peu gratifiant dans une entreprise de recyclage. Rien ne destine Purity, dont les ambitions sont modestes, à connaître une vie mouvementée. Sa situation change toutefois de manière surprenante lorsqu’elle entre en contact avec Andreas Wolf, présenté explicitement comme une variation autour des figures de Julian Assange et d’Edward Snowden. Devenu persona non grata dans son Allemagne natale, Andreas a trouvé refuge en Bolivie, dans une région paradisiaque où une armée d’activistes – généralement jeunes, beaux et issus de bonnes familles – s’affairent à exposer les malversations politiques mondiales. C’est là où Purity aboutit, plus paumée et moins idéaliste que la plupart des habitants du centre, mais attirée en ce lieu par la promesse d’y découvrir le secret de ses origines, l’identité de son père lui étant inconnue.

Bien que le roman ne soit pas avare en retournements et que le talent de l’auteur pour la satire ne soit pas disparu[2], le propos tourne à vide. Même si l’œuvre adopte plusieurs perspectives distinctes sur les événements, celles de Purity, d’Andreas, comme du mystérieux géniteur de l’héroïne, celles-ci ne servent pas à complexifier les enjeux du récit, mais enfoncent toutes les mêmes clous. Il est difficile de ne pas ressortir de la lecture avec le sentiment que le point de vue exprimé est bel et bien celui de Franzen, et qu’il n’est ni subtil, ni vraiment novateur.

Les cas du féminisme et d’Internet sont frappants. Que la grande féministe du roman, la mère de Purity, soit présentée par son ex-mari comme une artiste ratée à demi-folle, l’obligeant – horreur ! – à uriner assis, d’accord, mais on est en droit d’espérer que d’autres éléments complètent le portrait. Or c’est le contraire qui se produit. Une journaliste avoue ne pas être capable d’appliquer les préceptes féministes dans sa vie, dans une conversation où son vis-à-vis s’esclaffe, «the way he did at things he found silly […] : ''I get feminism as an equal-rights issues […]. What I don’t get is the theory''.» Andreas, qui se targue en public de sa grandeur morale et de son respect des femmes, s’avère traversé de penchants violents et pervers dans l’intimité. En plus de ridiculiser le féminisme, les différents arcs narratifs cautionnent une rigidité des rapports homme/femme, où quiconque cherchant à dépasser les attentes de genre est tôt ou tard remis à sa place.

Les propos de Franzen sur Internet ne sont pas plus éclairants. Andreas est né en Allemagne de l’Est et a eu maille à partir avec la Stasi durant sa jeunesse. En conclusion, le narrateur lie le passé et le présent du personnage dans un long passage au ton fataliste. Il fait des médias et des réseaux sociaux une sorte de Stasi moderne, tous étant désormais asservis au pouvoir de l’image, de la présentation de soi, de la vie racontée comme un TedTalk :

In his experience, few things were more alike than one revolution to another. […] The apparatchiks, too, were an eternal type. The tone of the new ones, in their Ted Talks, in PowerPointed product launches, in testimony to parliaments and congresses, in utopian titled books, was a smarmy syrup of convenient conviction and personal surrended that he remembered well from the Republic. […] The privileges available had been paltry, a telephone, a flat with some air and light, the all-important permission to travel, but perhaps no paltrier than having x number of followers on Twitter, a much-liked Facebook profile, and the occasional four-minute spot on CNBC.

Bref, du pareil au même, d’une époque à l’autre. Le parallèle, esquissé avec moins de sérieux, aurait pu être intéressant, mais Franzen insiste sur sa trouvaille au point où il devient impossible de ne pas soulever quelques objections. Vraiment, la Stasi et Internet, même combat ? Si les caricatures sont certes propres au genre satirique, leur banalité fait en sorte que la critique sociale qu’elles contiennent en germe manque de justesse tout autant que de mordant.

Sous un même mot, de multiples sens

À cette répétition du même, qui nie toute possibilité de transformation radicale, s’oppose la fluidité des positions de Nelson. Le titre de son récit, The Argonauts, vient de la mythologie grecque, plus précisément du nom du bateau, l’Argo, sur lequel se trouvait Jason en quête de la Toison d’or[3]. Tout au long du périple, des parties du navire étaient constamment remplacées, de sorte que sous une même appellation s’est ultimement trouvé désignée une embarcation complètement différente de celle ayant pris la mer au départ. Cette transformation est associée au passage d’Harry Dodge de femme – selon les documents officiels – à une personne à l’identité de genre fluide, et aux bouleversements que subit son corps lors de la prise d’hormones. Mais cela n’est qu’un aspect du récit. Le mythe de l’Argo chez Nelson décrit aussi le sort de mots qui prennent au fil du temps un sens tout autre que celui qu’ils possédaient au départ. La maternité, la famille, l’orientation sexuelle, la création : le sens de telles réalités change imperceptiblement pour elle à force de cumuler des expériences qui détrompent ou nuancent les croyances antérieures. Que signifient les mots «hétérosexuelle» ou «lesbienne» quand une situation comme celle de Nelson défie à ce point les classifications usuelles ?

Maggie Nelson accorde une place importante à plusieurs philosophes (Wittgenstein, Deleuze, Sedgwick), dont les citations sont intégrées au texte. Une telle accumulation de citations ne plombe pas le récit, bien au contraire. La présence des pensées qui ont nourri l’auteure donne une grande vitalité à la théorie, dont la puissance d’appréhension des réalités intimes apparaît avec force. La juxtaposition de citations, de faits et d’anecdotes est caractéristique de son écriture, qui multiplie les perspectives[4]. Le récit ne tend pas vers une destination précise; le devenir deleuzien, au cœur de la démarche de Nelson, invite plutôt aux détours. C’est la capacité de se renouveler qui est mise en lumière, et qui donne, au terme de la lecture, l’impression d’une ouverture incessante des possibles, en même temps que la conviction d’une humilité nécessaire quand vient le moment de mettre en mots le réel.

Nelson avoue une peur paranoïaque d’user de langages totalisants et trop assertifs, tout en étant lasse, parfois, de lutter contre une part d’elle-même qui tend à noyer ses propos sous les marqueurs d’incertitude et de doute. Pourtant, elle comprend, avec raison, que sa fragilité énonciative a une valeur. Comme elle l’affirme : «there are many speakers I’d like to see do more trembling, more unknowing, more apologizing.» En lisant ces mots, j’ai évidemment pensé aux ambitions démesurées du roman de Franzen, presque anachroniques, qui diffèrent en tout de celles de Nelson. Purity aurait gagné à adopter ce tremblement dubitatif, et à observer la singularité des expériences, plutôt que de les uniformiser en les insérant de force dans des catégories figées aux allures de coquilles vides. 


[1] The Argonauts sera traduit en français aux Éditions Triptyque en 2017.

[2] Ses deux romans précédents, The Corrections (2001) et Freedom (2010), sont de bons exemples d’un usage efficace de la satire.

[3] Cette interprétation du mythe de l’Argo est attribuable en premier lieu à Roland Barthes, figure tutélaire pour Maggie Nelson. La structure de The Argonauts rappelle d’ailleurs de très près celle de La chambre claire.

[4] Notamment dans Bluets (2011), réflexion par fragments sur une constellation de mots similaires.