Cuir et fleur

23 août 2016

Fenton Bailey et Randy Barbato, Mapplethorpe : Look at the Pictures, HBO Documentary Films et Film Manufactures, 2016, 108 min.

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1987. Déjà plus de 25 000 décès, seulement aux États-Unis, causés par l’épidémie du sida, qui déciment majoritairement la communauté gaie. Le sénateur républicain Jesse Helms présente au congrès américain un amendement visant à interdire le financement public pour la promotion de relations sexuelles protégées. Critiquant sévèrement la publication, qu’il juge obscène, d’une bande dessinée promouvant le port du condom lors de relation homosexuelle, le sénateur Helms refuse que le gouvernement américain verse de l’argent pour permettre la publication d’images dépravées montrant des actes de fellations et de sodomies. L’amendement cherche ainsi à couper court à l’aide financière accordée pour soutenir une éducation sexuelle et améliorer les chances de prévenir les risques d’infection au VIH. Le sénat vota en faveur de l’amendement.

1989. Le sénateur Helms récidive, cette fois par le dépôt d’un amendement qui vise à supprimer le financement du NEA (National Endowment for the Arts) pour la promotion ou la production de matériels obscènes ou indécents. Encore là, le sénat vota en faveur de l’amendement et accorda au NEA un pouvoir supplémentaire pour juger du caractère moral et décent des œuvres d’art. Ce qui souleva l’ire du sénateur est la subvention accordée à l’exposition du photographe Robert Mapplethorpe, mort quelques mois auparavant du sida, dans laquelle se trouvent quelques photographies traitant explicitement de nudité masculine et de pratiques sadomasochistes. Le scandale éclate lorsque l’exposition ferme ses portes temporairement sous la pression de la censure. Des groupes de pression se créent — entres autres Art Positive qui est affilié à l’aile new yorkaise d’ACT UP (AIDS Coalition to Unleash Power) — pour défendre la place dans les musées d’images de pratiques sexuelles autres qu’hétérosexuelles. Lors de la réouverture de l’exposition, l’intervention de Helms aura finalement l’effet contraire : la publicité entourant le débat médiatique attirera l’œil du grand public sur l’œuvre de Mapplethorpe et fera de l’exposition un succès.

Le documentaire Mapplethorpe : Look at the Pictures s’ouvre par les accusations du sénateur républicain qui juge les photographies de Mapplethorpe obscènes, allant jusqu’à remettre en question les qualités artistiques de l’œuvre du photographe. De facture classique, le documentaire, réalisé et produit conjointement par Fenton Bailey et Randy Barbato, relate la vie de Mapplethorpe et profite de la préparation récente de deux expositions majeures du photographe pour s’immerger dans son œuvre et présenter les différentes périodes d’une des figures marquantes de l’histoire de la photographie de la seconde moitié du 20e siècle.

Dans l’un de ces articles sur la photographie, Susan Sontag soutient que les photographes n’expliquent rien, ils constatent en captant la réalité telle qu’elle se donne. Mapplethorpe joue le rôle de documentariste par ses nombreux portraits, ses multiples clichés de pratiques sexuelles sadomasochistes ; toutefois son travail ne se réduit pas à reproduire platement la réalité. Comme l'écrit Sontag, l’art photographique possède le pouvoir d’embellir le sujet qu’il imprime sur la pellicule et d’ainsi transformer notre vision et notre appréciation du sujet réel. La force du travail de Mapplethorpe se dévoile dans le pouvoir de transformer la nature du sujet photographié en révélant la beauté qu’il recèle, malgré sa laideur, sa douleur, sa violence ou son incongruité.  

Étudiant aux beaux-arts à l’Institut Pratt de Brooklyn, Mapplethorpe ne commence à s’intéresser à la photographie qu’à sa sortie de l’école en 1969, alors qu’il vit au Chelsea Hôtel en compagnie de Patti Smith et élabore ses premiers montages photographiques à l’aide d’images tirées de revue pornographique gaies. Ne pouvant se permettre l’achat d’un appareil photo de qualité, Mapplethorpe débute sa carrière de photographe en se servant de polaroids avec lesquels il produit ses premières images à caractère homoérotique et ses premiers portraits.

Après avoir quitté Patti Smith et le Chelsea Hôtel, Mapplethorpe rencontre, en 1972, Sam Wagstaff, riche collectionneur d’art, qui deviendra son amant et son mécène, et qui lui permet d’acquérir son premier studio et de l’équipement professionnel. À cette époque, Mapplethorpe se passionne pour la culture sadomasochiste, produisant de nombreuses photographies dans lesquelles il montre explicitement les actes sexuels (fist-fucking, bondage, etc.) qui se pratiquaient au Mineshaft, bar gai sadomasochiste new yorkais qu’il fréquentait comme client et où il dénichait des modèles. Ces photographies ont fait, en quelque sorte, la renommée du photographe, laissant une forte impression sur le public qui, encore aujourd’hui, peut être choqué par la vue de certaines pratiques sexuelles explicites. Mapplethorpe se plaisait à montrer l’inhabituel, à rendre visible ce que plusieurs feignent d’ignorer et qui marque intensément la sensibilité du spectateur.

Au fil des ans, Mapplethorpe gagne en visibilité et devient peu à peu un photographe populaire auprès de la classe artistique. Il signe les portraits de William Burroughs, Philip Glass, Yoko Ono, Donald Sutherland, Susan Sontag, Iggy Pop ; il crée la couverture des albums Horses de Patti Smith et Marquee Moon du groupe Television ; il agit même quelquefois comme photographe de mode. Fasciné par la célébrité et le glamour, poussé par une ardente ambition, il cherchera par son travail à devenir, à l’image d’Andy Warhol, une star du milieu artistique et une référence dans l’histoire de l’art.    

Look at the Pictures montre l’incessante recherche de perfection dans l’œuvre de Mapplethorpe. La forme parfaite d’un visage ou son expression singulière, la dimension idéale d’un pénis, la courbe harmonieuse de la nuque ou d’un mouvement du corps : le travail formel caractérise son obsession artistique. Son intérêt pour la sculpture, qu’il photographie, et les proportions idéales du corps humain le situe au cœur des ambitions de l’histoire de l’art classique, à une époque où fleurissaient l’art conceptuel et le postmodernisme. Il ne faut pas s’étonner que le musée Rodin consacra une exposition, en 2014, mettant côte-à-côte les œuvres photographiques de Mapplethorpe et les sculptures de Rodin ; le photographe aimant rappeler qu’il voit «les choses comme des sculptures, comme des formes qui occupent un espace». À l’image d’une sculpture, les modèles photographiés par Mapplethorpe sont hautement stylisés, leurs corps prennent des positions particulières permettant d’en révéler les formes parfaites et la beauté.

Les photographies de Mapplethorpe n’expliquent pas la réalité, elles constatent la présence de la beauté formelle qui se cache le plus souvent, et elles transforment notre regard en le rendant plus apte à déceler la beauté qui nous entoure. La quintessence de la soif de beauté chez Mapplethorpe se révèle dans les nombreuses photographies de fleurs qui déploient la simple beauté des formes et des couleurs. Non pas à la marge de son œuvre, les photographies d’orchidées, d’iris, d’anémones ou de tulipes incarnent la dernière extrémité d’un regard purement esthétique sur la beauté des choses, sur la gratuité et la grâce des formes.

De la photographie des pratiques sadomasochistes, des nus masculins et féminins, des fleurs et des (auto)portraits, l’œuvre de Mapplethorpe, au-delà de la controverse entourant certaines images, porte ainsi vers une expérience esthétique immédiate, seulement provoquée par l’éclat des formes. Par la lentille de son appareil photographique, Mapplethorpe réussissait à «embellir» la réalité, selon l’analyse de Sontag, et la forcer à révéler, au-delà de la laideur, de la souffrance, de pratiques marginales, une élégance dans chaque sujet.