Leçons difficiles

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« Comprise simplement, une pĂ©dagogie de la vulnĂ©rabilitĂ© implique de prendre des risques de se dĂ©voiler, de changer, de ne pas savoir, d'Ă©chouer – pour approfondir nos apprentissages. /01 /01
Edward J. Brantmeier, « Pedagogy of Vulnerability: Definitions, Assumptions, and Applications », dans Re-Envisioning Higher Education: Embodied Pathways to Wisdom and Social Transformation
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Les nombreuses annĂ©es qui s’empilent et que nous accumulons dans l’institution, en tant qu’étudiant·e·s au doctorat en littĂ©rature comparĂ©e, nous aurons vu remettre en question la traditionnelle dyade « maĂźtre-Ă©lĂšve ». Que ce soit par ironie cynique, rĂ©flexion critique ou dĂ©sespoir, nous avons cherchĂ© – et cherchons encore – Ă  nous jouer des rapports de force qu’implique ce binarisme qui prĂ©suppose une transmission verticale du savoir dans laquelle notre rĂŽle se rĂ©sume souvent Ă  celui de rĂ©ceptacle. Cela dit, la derniĂšre et la prĂ©sente annĂ©e nous ont donnĂ© la chance de vĂȘtir pour la toute premiĂšre fois l’habit de chargé·e de cours : il nous a alors fallu apprendre Ă  nĂ©gocier, de l’autre cĂŽtĂ©, les implications d’une posture que nous avons critiquĂ©e et connue. Conscient·e·s de ce que nous pouvions dĂ©sormais prolonger comme dynamiques de pouvoir et que nous dĂ©sirions altĂ©rer ces derniĂšres, nous avons voulu penser la salle de cours et y instaurer une atmosphĂšre de sorte qu’elle puisse devenir un chez soi pour tous·tes, mĂȘme si l’apprentissage et l’itinĂ©raire du cours Ă©taient guidĂ©s par nous. 

La position double d’étudiant·e-enseignant·e ainsi que la proximitĂ© d’ñge et de situation dans laquelle nous sommes avec nos Ă©tudiant·e·s nous ont permis de dĂ©velopper et de mettre en Ɠuvre des pratiques pĂ©dagogiques qui prennent en compte la diversitĂ© et la composition nĂ©cessairement complexes d’une salle de cours, tout en bouleversant les rĂŽles dans celle-ci. La sĂ©ance devenait prĂ©texte Ă  la discussion vulnĂ©rable, oĂč les sensibilitĂ©s se partagent et se lient au grĂ© des voix et des silences qui se font entendre. En attĂ©nuant une structure qui fait machinalement de la perspective professorale, du moins pendant l’instant que dure la sĂ©ance, la perspective dominante, la chorĂ©graphie maĂźtrisĂ©e du cours magistral est perturbĂ©e par des Ă©boulements qui remettent en cause les rĂŽles, et les liens qui se tissent au sein de la salle de cours. 

Évidemment, les errements et les itinĂ©raires, les dĂ©routes et les bons coups qui ponctuent nos parcours de chargé·e·s de cours en littĂ©rature s’apparentent autant qu’ils se distinguent. Nos discussions sur le sujet ont permis de rendre visible une prĂ©occupation similaire entre nos approches, soit l’inclusion, dans le corpus du cours, de « textes difficiles ». Cette appellation, aussi vague qu’elle soit, nous paraĂźt rendre compte, dans le contexte du parcours universitaire en lettres, de ces Ɠuvres qui impliquent un autre rapport Ă  l’affect littĂ©raire, en ce qu’elles nous bouleversent et nous atteignent au fond de nos retranchements. Les affects soulevĂ©s, allant du dĂ©couragement Ă  la colĂšre, nous amĂšnent Ă  dĂ©passer les considĂ©rations strictement narratives, formelles et sociopolitiques, lesquelles peuvent parfois tenir le·la lecteur·rice Ă  distance et influencer la rĂ©ception des textes. Les retentissements de certains textes Ă  l’étude au cƓur de nos corpus respectifs exhortaient naturellement Ă  la discussion, nous empĂȘchant de rester des observateur·rice·s intact·e·s. Surtout lors du partage d’une difficultĂ©, d’un nƓud senti au contact du texte et de sa maniĂšre de s’introduire en tout·e un·e chacun·e, dĂ©stabilisant la façon mĂȘme de penser Ă  soi. Ce sont nos expĂ©riences croisĂ©es que nous tentons d’esquisser ici, puisque c’est ultimement l’amĂ©nagement de la salle de cours qui a permis l’entrechoquement de rĂ©flexions et d’affects pluriels qui se contaminaient, l’instant d’un cours. 

Triste, triste Colomb

RRL : Il y a tout d’abord la dĂ©ception. Je tenais Ă  ce que les Ă©tudiant·e·s aient un contact avec le Journal de l’amiral, qu’ils·elles puissent vivre ce que j’avais vĂ©cu il y a plusieurs annĂ©es, en me frottant pour la premiĂšre fois Ă  cette archive : un mĂ©lange ambivalent de nausĂ©e et de dĂ©ception. On fantasme d’y trouver le code originel du colonialisme espagnol, voire europĂ©en : avant de le lire, on souhaiterait presque y dĂ©couvrir des scĂšnes de massacre, un pillage infini, le racisme tel qu’on le comprend aujourd’hui. Le texte est plus subtil, mais il ne manque pas d’élĂ©ments symboliques qui annoncent bel et bien ce que deviendra la modernitĂ© occidentale. J’exposais, devant mon groupe, ce qu’avait Ă©tĂ© ma premiĂšre impression du Journal ; je disais que je rĂȘvais, Ă  tout le moins, d’y trouver des « coupables », sinon une explication de l’état du monde. Suscitant quelques sourires, j’entamais le cours avec ce dĂ©senchantement, mĂȘme si je devinais que celui-ci ne pourrait ĂȘtre transmis. C’était ensuite Ă  leur tour de me dĂ©crire leur perception : une Ă©tudiante Ă©voquait l’errance de Colomb et l’impression qu’elle avait eue de lire le journal d’un homme complĂštement perdu ; une autre y voyait un lien, bien que lointain, avec les atrocitĂ©s eugĂ©nistes du xxe siĂšcle. Je sentais ici une once de colĂšre, lĂ  de la consternation, ailleurs l’envie de comprendre ce que j’entendais enseigner Ă  partir de cette archive classique. Il n’y avait aucune polĂ©mique dans l’air, le temps limitĂ© de la sĂ©ance autorisait le groupe et le texte Ă  respirer, et le premier Ă  apercevoir les enjeux plus subtils du second. Nous avons terminĂ© avec un renversement de perspective : je montrais aux Ă©tudiant·e·s que les zapatistes avaient repris, pour le parodier, le geste de l’explorateur en allant Ă  la rencontre de l’Europe et en la renommant dans une langue maya. De la sorte, j’espĂ©rais, sans vouloir imposer cette perspective, montrer que le voyage, loin d’ĂȘtre contaminĂ© Ă  jamais par une symbolique coloniale, recĂšle des possibilitĂ©s de resignification. PlutĂŽt que par le mitraillage du mot « dĂ©colonial », c’est par le geste de lecture et la reconnaissance des affects – admettre qu’on peut rire devant un texte aussi bizarre, aussi solennel, que le Journal ne va pas de soi – que s’est dĂ©veloppĂ©e une conversation trĂšs Ă©loignĂ©e des descriptions parodiques et rĂ©actionnaires dont l’universitĂ© fait l’objet dans plusieurs mĂ©dias.  

Colomb, figure surchargĂ©e et environnĂ©e de tant de dĂ©bats et d’émotions, se transformait en un Ă©trange personnage, un homme, Ă  la frontiĂšre de l’Occident, complĂštement perdu et dĂ©plaçant cette frontiĂšre plus loin, de maniĂšre meurtriĂšre. Personne ne semblait voir, entre le politique et le littĂ©raire, le lieu d’un duel : il s’agissait plutĂŽt de chercher, dans les failles du texte, l’alliance entre littĂ©rature et colonialisme, la part symbolique de la domination humaine. Moins un fuck you (quoiqu’il soit toujours bienvenu) Ă  Colomb qu’une enquĂȘte parmi ses traces, le cours me permettait de chercher le lieu, peu stable, de la nuance en acceptant de devoir manƓuvrer entre des critiques saisissantes – de la part d’intellectuel·le·s et de militant·e·s – et des zones d’ombre. Ni le texte, ni moi, ni le groupe, n’étions Ă  la poursuite d’une quelconque forme de conquĂȘte (hermĂ©neutique ou autre), l’errance au milieu cette catastrophe annoncĂ©e par le Journal formant peut-ĂȘtre le seul legs de cette leçon qui, plus j’y pense, n’en Ă©tait pas vraiment une.  

Disgrace ou les malaises

MS : Ce sont ma propre lassitude et ma dĂ©sillusion qui m’ont amenĂ©e Ă  suggĂ©rer Ă  mon groupe la lecture du roman Disgrace (1999) de J.M. Coetzee. Étudiante, je me suis trouvĂ©e aux prises avec ce roman dont la profusion d’horizons de sens possibles se voyait constamment rĂ©duite Ă  la seule perspective du professeur qui me l’enseignait  ; j’ai voulu renverser le sort. 

À travers un dispositif narratif ambigu oĂč une parole omnisciente nourrit autant qu’elle raille la vision intĂ©rieure d’un professeur de communications dĂ©chu de l’universitĂ© de Cape Town, l’Ɠuvre met elle-mĂȘme en scĂšne les rapports de domination – sexuels et raciaux, entre autres – qui peuvent sĂ©vir dans la salle de cours. Le rĂ©cit dĂ©bute notamment par la destitution et l’exil, autant symboliques que concrets, du professeur, dont les agressions sexuelles rĂ©pĂ©tĂ©es Ă  l’endroit de l’une de ses Ă©tudiantes noires ont Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©es. L’impression forte que m’a laissĂ©e mon premier contact avec cette Ɠuvre et le regret de n’avoir pu la lire autrement qu’à partir de mes insatisfactions liĂ©es Ă  son enseignement m’ont encouragĂ©e Ă  l’intĂ©grer dans un cours portant sur l’« évolution » du roman en gĂ©nĂ©ral. C’est un texte complexe que j’admire, qui est adulĂ© pour des raisons qui ne pourraient jamais ĂȘtre miennes, et est abhorrĂ© en raison de considĂ©rations et de points de vue auxquels j’adhĂšre tout Ă  fait. NommĂ©ment, les agressions sexuelles qui constituent l’amorce du roman ne sont jamais nommĂ©es comme telles : est uniquement fournie aux lecteur·rice·s la perspective Ă©crasante, machiste et blanche du personnage principal ainsi que de son acolyte omniscient qui, essentiellement, l’encourage et le suit comme son ombre. La seconde agression mise en scĂšne dans Disgrace est commise Ă  l’endroit de la fille du protagoniste afrikaner habitant le Eastern Cape, par des hommes que l’on devine ĂȘtre des Xhosas, un des peuples noirs vivant essentiellement dans l’est de l’Afrique du Sud. À l’inverse de la premiĂšre attaque, celle-ci se voit nommĂ©e en toutes lettres et dĂ©noncĂ©e furieusement par le professeur. La violence est visible lorsqu’elle est subie par la femme blanche et perpĂ©trĂ©e par l’homme noir, il n’en est pas de mĂȘme lorsque le contraire se produit. La brutalitĂ© et la violence de la blanchitĂ© et du masculinisme, dans cette Afrique du Sud post-apartheid, sont effrontĂ©ment exhibĂ©es Ă  l’intĂ©rieur des voix narratives mĂȘme. C’est une mise en rĂ©cit qui, je le rĂ©pĂšte, impose une focalisation absolue sur les besoins et les dĂ©sirs d’une figure dont la misogynie et le racisme sont le moteur d’une immense partie du dispositif discursif du roman.  

Ce sont cette narration tordue et le piĂšge considĂ©rable d’une identification totale Ă  celle-ci que j’ai donc proposĂ©s Ă  mes Ă©tudiant·e·s, afin que nous y rĂ©flĂ©chissions en commun. Cela ne peut se faire sans vertige et remises en question. L’ambiguĂŻtĂ© du mode de reprĂ©sentation littĂ©raire demande d’adopter une pratique de lecture engagĂ©e, vulnĂ©rable et affective des textes difficiles qui peuvent ĂȘtre porteurs de possibilitĂ©s postcoloniales et critiques sans prĂ©cĂ©dent. J’ai eu beau rĂ©itĂ©rer cette conviction aux Ă©tudiant·e·s avant la lecture de Disgrace, j’ai craint leur rĂ©action et encore plus leur jugement quant Ă  mon choix de la recommander.  

L’incertitude et le malaise provoquĂ©s par ce rĂ©cit ont au contraire favorisĂ© le partage des sensibilitĂ©s et des rĂ©actions dans notre groupe. La difficultĂ© des thĂšmes abordĂ©s dans Disgrace et les interprĂ©tations plurivoques que l’Ɠuvre suppose appellent Ă  accueillir ce que le texte nous impose en termes d’affects afin de l’investir dans nos propres apprentissages, geste dont le pari me semble avoir Ă©tĂ© acceptĂ© et relevĂ© par la classe. C’est suivant mes balbutiements et les leurs, nos mĂ©comprĂ©hensions et  nos Ă©changes depuis nos lectures et  postures variĂ©es, que le texte nous a permis d’expĂ©rimenter ces errements, cette reconnaissance de nos propres limites et prĂ©supposĂ©s. Une expĂ©rience que la pensĂ©e littĂ©raire engage et promeut, si on dĂ©cide de se prĂȘter Ă  l’exercice. 

L'écoute contre la surveillance

Nous en convenons tous·tes deux, Ă  partir de nos expĂ©riences respectives de la salle de cours, les dĂ©ambulations et les affects difficiles que provoquent certains textes permettent la rencontre avec soi-mĂȘme. Éprouver collectivement un texte qui appelle non seulement Ă  sa propre remise en cause, mais Ă©galement Ă  celle de nos biais, permet de faire de la salle de cours un lieu oĂč la vulnĂ©rabilitĂ© partagĂ©e s’esquisse comme une approche pĂ©dagogique essentielle. La salle de cours devient l’espace oĂč l’on construit une relation qui n’est pas qu’une autre mĂ©taphore universitaire dĂ©pourvue d’applications concrĂštes. 

Avions-nous, nos legs racisĂ©s, une prĂ©disposition au malaise, puisque nous devions enseigner Ă  des groupes presque exclusivement blancs et performer une forme quelconque de radicalité  ? La vĂ©ritable surprise, la part la plus incontrĂŽlable, a Ă©tĂ© l’éveil de certain·e·s Ă©tudiant·e·s qui ont osĂ© admettre une ressemblance entre eux·elles et un fragment du texte. C’est dans cette constatation par le littĂ©raire des dispositions et orientations personnelles les plus ancrĂ©es et intimes que le «  texte difficile  » devient cette irrĂ©vocable et magnifique perturbation de celles-ci. Une personne a reconnu qu’en lisant Disgrace, c’était son propre regard sur les corps fĂ©minins qu’elle avait vu ; une autre dĂ©tectait malgrĂ© elle, dans le Journal de Colomb, un hĂ©ritage dont elle ne voulait pas. Ces textes, qui ne sont pas quĂ©bĂ©cois, ont facilement franchi une frontiĂšre temporelle et culturelle qu’on considĂšre souvent, Ă  tort, comme insurmontable. De mĂȘme, la diffĂ©rence entre nos processus respectifs de racialisation et la blanchitĂ© majoritaire de la classe n’a pas gĂ©nĂ©rĂ© une frontiĂšre  : au contraire, elle a permis, ici et lĂ , un rapprochement entre les perspectives.  

Nous avons vĂ©cu l’enseignement telle une maniĂšre de s’exercer Ă  une forme d’exposition dans laquelle nous acceptons nos lĂ©zardes comme celles des autres. Ainsi que l’écrit le poĂšte Monchoachi : «  nous nous maintenons dans l’écart / Ă©cho et Ă©coutant / porteur du mot de passe / et la dĂ©tresse.  » Cette position double invite Ă  la rĂ©sonance, nous n’enseignons qu’en vue d’amplifier les sensibilitĂ©s, collectives et individuelles, commandant moins aux Ă©tudiant·e·s une maniĂšre de penser que rĂȘvant de les guider. Nous ne produisons pas des subjectivitĂ©s, pas plus que nous ne les surveillons. Tout vocabulaire critique requiert une patience, un temps, pour qu’il devienne une forme d’habitude, sinon de repĂšre parmi les nombreux problĂšmes abordĂ©s par la littĂ©rature. Il n’y a pas d’examen pour la bonne conscience, ni pour la mauvaise, pas plus qu’il n’existe un test plus rĂ©el que le rĂ©el afin d’observer l’évolution d’une pensĂ©e qui se forme, que ce soit la nĂŽtre ou celle des communautĂ©s Ă©tudiantes majoritairement blanches devant lesquelles nous sommes devenu·e·s nos propres expĂ©rimentations. En saluant encore ces communautĂ©s, nous disons «  bonne et longue nuit  » Ă  l’autoritĂ©, avec ou sans classe.  

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Edward J. Brantmeier, « Pedagogy of Vulnerability: Definitions, Assumptions, and Applications », dans Re-Envisioning Higher Education: Embodied Pathways to Wisdom and Social Transformation

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