Gilles Bibeau, GĂ©nĂ©alogie de la violence. Le terrorisme : piĂšge pour la pensĂ©e, MĂ©moire dâencrier, MontrĂ©al, 2015, 248 pages.
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«Le monde est un endroit dangereux et le Canada nâest pas Ă lâabri de la menace du terrorisme.» Difficile de ne pas voir dans cette affirmation lâĆuvre de la dĂ©magogie conservatrice. Le rĂ©gime Harper a beau ĂȘtre chose du passĂ©, celui-ci a lĂ©guĂ© un durable et pernicieux hĂ©ritage aux Canadien.nes. Je ne fais pas rĂ©fĂ©rence ici aux quarante-neuf nominations prĂ©ventives que le bon pĂšre a laissĂ© derriĂšre lui; tout au plus, il sâagit dâun retour du balancier exĂ©crable qui sâapparente plus Ă un geste funĂ©raire quâĂ de lâingĂ©rence par anticipation. De ce qui reste du gouvernement Harper, ce serait plutĂŽt la rhĂ©torique de la peur qui devrait nous prĂ©occuper. Ă en croire cette affirmation qui ouvre le texte de prĂ©sentation de la Loi antiterroriste de 2015 (la fameuse C-51), le gouvernement met plus dâefforts Ă effrayer la population quâil ne privilĂ©gie la tempĂ©rance.
La peur paie; la peur vend. La peur signe aussi, soixante-quinze mille fois plutĂŽt quâune. Mais de quoi a-t-on peur? Il ne sâagit pas dâune peur de lâautre, peur de la langue, peur dâun bout de tissu ou dâune coutume. Dâun point de vue introspectif, il semble que ce soit la crainte profonde de perdre quelque chose, voire quelquâun, de quitter ou de devoir cĂ©der.

«Si nous perdons [âŠ] la barbarie sâinstallera», pour reprendre lâexpression du Front national. Oui, le plus effrayant, le nĆud Ă©motif de cette rhĂ©torique, au fond, câest la crainte de subir la violence. En tant que mĂ©canisme innĂ© liĂ© Ă lâinstinct de survie, la peur est une Ă©motion fondamentale. Câest aussi ce qui en fait un formidable instrument politique.
Dans GĂ©nĂ©alogie de la violence, lâanthropologue Gilles Bibeau sâintĂ©resse aux rĂ©alitĂ©s occultĂ©es par notre peur collective du terrorisme. En rĂ©vĂ©lant «les procĂ©dures de construction de lâennemi» Ă lâĆuvre dans le discours anti-terroriste et en identifiant les «conditions concrĂštes de production de la violence», lâauteur nous invite Ă dĂ©passer cette peur afin de saisir la complexitĂ© des enjeux politiques, Ă©conomiques et idĂ©ologiques qui se tapissent derriĂšre la «lutte au terrorisme».Â
Youâre either with us or against us
Selon lâanthropologue, notre propension Ă percevoir la gĂ©opolitique de maniĂšre binaire, voire manichĂ©enne, est un legs de la guerre froide : la sĂ©paration entre bloc de lâEst et bloc de lâOuest aurait enlisĂ© la complexitĂ© des jeux de pouvoir dans une dynamique du «avec ou contre nous». «There is no in between», de scander Bush en 2001 dans un discours qui marquait une nouvelle Ă©tape de la lutte au terrorisme. Les Ătats-Unis nâont dâailleurs pas mis de temps Ă instituer un nouvel ennemi aprĂšs la chute de lâURSS, leur permettant de rediriger la politique Ă©trangĂšre contre cette nouvelle menace au monde libĂ©rĂ©. Le fondamentalisme musulman, dĂšs les annĂ©es 1990, devient progressivement la nouvelle cible de lâOccident.
Cette conception Ă©troite des relations internationales, que lâauteur dĂ©nonce, est pourtant abondamment vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias et les gouvernements des pays industrialisĂ©s. Elle est entre autres explicite dans la thĂšse du «choc des civilisations» de Samuel Huntington
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Cette thĂšse selon laquelle la gĂ©opolitique doit ĂȘtre comprise Ă partir des aires de civilisation a Ă©tĂ© popularisĂ©e par Huntington dans lâouvrage The Clash of Civilizations (Simon & Schuster, 1996).
. Contre ce dernier, Bibeau convoque une multitude de penseurs pour dĂ©montrer que les guerres violentes qui opposent des Ă©tats Ă diffĂ©rents groupes armĂ©s sont motivĂ©es par des enjeux politiques et Ă©conomiques, bien plus que par des idĂ©aux civilisationnels ou religieux. PrĂ©supposer quâil existe un «fossĂ© infranchissable entre civilisations» relĂšve, selon Bibeau, de «lâignorance la plus totale».
La continuation de la politique par dâautres moyens
Dans ce mĂȘme ordre dâidĂ©e, il serait vain de croire que les motifs des groupes armĂ©s sont strictement religieux. La propagande est au cĆur de lâenrĂŽlement des jeunes djihadistes, et lâIslam, en ce sens, est un instrument politique comme un autre. Si lâon prend lâexemple de Daech, les revendications politiques sont nombreuses : crĂ©ation dâun Ătat, occupation dâun territoire, Ă©tablissement dâun code de loi. Nâest-ce pas en opposition aux accords de Sykes-Picot (des traitĂ©s arrangĂ©s par la France et la Grande-Bretagne pour reconfigurer le Proche-Orient aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale) que lâĂ©tat islamique formule ses dolĂ©ances? Pour Bibeau, il est clair que plusieurs de ces groupes armĂ©s visent plus «une transformation politique du monde» quâune domination religieuse de celui-ci.
Du cĂŽtĂ© de la coalition internationale contre Daech, la mĂȘme logique prĂ©vaut. Bien plus quâune lutte contre une vision du monde, la guerre au terrorisme a ses propres raisons, Ă©conomiques dâabord. Si on prend le cas de la France, «le secteur Ă©conomique qui a connu la plus grande croissance [depuis lâĂ©lection de François Hollande] est celui de lâindustrie des armes». Entre 2010 et 2013, les produits dâarmement reprĂ©sentaient prĂšs dâun quart du total des exportations des entreprises françaises. Avec les Ătats-Unis et la Russie, la France demeure lâun des pays qui exportent le plus dâarsenal de guerre. «Fort de la conviction que le bon droit est de notre cĂŽtĂ©, Ă©crivait cet automne Bibeau dans Le Devoir, nous continuons Ă exporter la guerre et les armes au nom dâune paix quâon prĂ©tend poursuivre.» Lâauteur, au contraire, rejette cette logique dâune paix par la guerre en nous invitant Ă remettre en question les mots mĂȘmes qui nous servent Ă dĂ©crire les conflits armĂ©s.
En finir avec le prĂȘt-Ă -penser
Si Bibeau dresse la gĂ©nĂ©alogie des conflits actuels, câest principalement pour mettre le discours sur le terrorisme Ă lâĂ©preuve de la critique. Il faut, soutient-il, «rĂ©inventer le vocabulaire», confronter nos reprĂ©sentations de lâautre et multiplier les sources dâinformations, si lâon a Ă cĆur de ne pas reconduire les prĂ©jugĂ©s courants.
Ă cet Ă©gard, lâexpression «bavure» est exemplaire. Par dĂ©finition, il sâagit dâune consĂ©quence indĂ©sirable provoquĂ©e par une action policiĂšre ou militaire. De maniĂšre contournĂ©e, câest aussi une façon dâoctroyer lĂ©gitimitĂ© Ă la manĆuvre initiale. Le bombardement, en octobre dernier, dâun hĂŽpital de MĂ©decin Sans FrontiĂšres (MSF) Ă Kunduz par les forces de lâair amĂ©ricaines ne saurait mieux illustrer ce rapport fortuit Ă la violence, comme si le massacre des non-combattants Ă©tait le triste fruit du hasard. Permettez-moi ici une parenthĂšse.
Dans un rĂ©cent rapport dâenquĂȘte de lâarmĂ©e amĂ©ricaine sur les Ă©vĂšnements de Kunduz (processus questionnable et largement critiquĂ© par MSF), on apprend que le bombardement Ă©tait le rĂ©sultat de lâerreur humaine, de la fatigue et de dĂ©faillances techniques. MalgrĂ© un appel de MSF neuf minutes plus tard, qui avisait les AmĂ©ricains du marmitage en cours, lâattaque a durĂ© au total vingt-neuf minutes, et quatorze membres du personnel, dix patients et sept autres personnes ont pĂ©ri.
Une bavure, en somme. Contre cette version qui dilue la responsabilitĂ© de lâassaillant (ce «tragique incident»), MĂ©decins Sans FrontiĂšres parle de crime de guerre. Lâorganisme rejette les diffĂ©rentes versions des faits â «from collateral damage, to a tragic incident, to now attempting to pass responsibility to the Afghanistan government» â et demandent Ă ce que lâattentat soit traitĂ© comme tel. «The reality is the US dropped those bombs», insiste Christopher Stokes de MSF.
Plus gĂ©nĂ©ralement, lorsque lâon considĂšre les versions officielles de la guerre, la violence alliĂ©e est «lĂ©gitime» parce quâelle sâinscrit dans le cadre dâune «guerre juste», soit la lutte contre le terrorisme. DĂšs lors, il nây a plus aucune maniĂšre de pondĂ©rer la violence perpĂ©tuĂ©e par lâĂtat, et la lutte autorise des rafles meurtriĂšres dans le but de prĂ©server la paix. «Se pourrait-il», pour reprendre Bibeau, «que le spectacle de la destruction soit rendu quasi-acceptable par le fait que la guerre continue Ă ĂȘtre interprĂ©tĂ©e, du moins dans les discours dominants autour de la campagne anti-terroriste dâaujourdâhui, comme une juste punition infligĂ©e Ă des milices et Ă des organisations â voire Ă des sociĂ©tĂ©s entiĂšres â qui se sont elles-mĂȘmes mises hors la loi?» Comme le soutient lâauteur, il faut au contraire voir au-delĂ du dommage collatĂ©ral ou de la lĂ©gitime dĂ©fense et reconnaĂźtre que lâĂtat perpĂ©tue aussi la violence illĂ©gitime.
Penser une éthique de la peur
Comment, dĂšs lors, rĂ©soudre les conflits armĂ©s sans pour autant perpĂ©tuer tant de violence? Les solutions proposĂ©es par lâanthropologue relĂšvent du domaine international : encadrement juridique (de lâusage des drones, du droit dâingĂ©rence, etc.) et dĂ©graissage des organisations internationales. Pour Bibeau, le droit de veto que possĂšdent les Ătats-Unis, la Russie, la Chine, la France et lâAngleterre (autrement dit les cinq premiers exportateurs dâarmes) au Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU est un vĂ©ritable frein Ă la coopĂ©ration internationale.
Gilles Bibeau nâest pourtant pas un idĂ©aliste. Son essai se termine sur une rĂ©flexion philosophique autour de la diffĂ©rence. En tant que dimension de la vie en sociĂ©tĂ©, le conflit est inĂ©vitable, et tout projet de paix perpĂ©tuelle est en ce sens un sacrifice de la pensĂ©e : lâannihilation de lâautre au nom du maintien de la paix est la piĂštre dĂ©monstration dâun projet impossible. En effet, «si lâĂtat fait la guerre, câest pour supprimer la guerre». Ă lâinverse, Bibeau affirme, Ă partir du concept de «nĂ©gativitĂ© constitutive», que le conflit est une rĂ©alitĂ© de la vie en sociĂ©tĂ© dâĂ©tats et que les processus de dialogue sont perfectibles. Câest en pensant le conflit comme principe du vivre-ensemble que nous serions mieux en mesure de dĂ©samorcer, pour ne pas dire dĂ©sarmer, lâescalade de la violence.
Par son approche gĂ©nĂ©raliste, et de par la valeur pĂ©dagogique de lâouvrage, GĂ©nĂ©alogie de la violence reste une entrĂ©e en matiĂšre accessible sur la question des terrorismes. CâĂ©tait dâailleurs le premier objectif de Bibeau : offrir des connaissances Ă©largies et proposer des stratĂ©gies critiques pour mieux comprendre la gĂ©nĂ©alogie des conflits armĂ©s. Câest en cela quâil nous invite Ă penser ce que jâappelle une «éthique de la peur». MĂȘme si la peur est une rĂ©action innĂ©e et inĂ©vitable, il faut Ă©viter de traduire cette rĂ©action en comportement politique, du moins pas avant dâavoir Ă©lucidĂ© ses causes et consĂ©quences. Le seul fait de multiplier les sources dâinformations, face Ă un conflit qui dĂ©passe le simple «choc des civilisations», peut constituer un comportement Ă©thique dans la lutte aux idĂ©es reçues. Si la peur est souvent la marque de lâignorance, pallier cette ignorance reviendrait donc Ă sâimmuniser, provisoirement, contre la rĂ©cupĂ©ration politique.
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