Une éthique de la peur

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14.01.2016

Gilles Bibeau, GĂ©nĂ©alogie de la violence. Le terrorisme : piĂšge pour la pensĂ©e, MĂ©moire d’encrier, MontrĂ©al, 2015, 248 pages.

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«Le monde est un endroit dangereux et le Canada n’est pas Ă  l’abri de la menace du terrorisme.» Difficile de ne pas voir dans cette affirmation l’Ɠuvre de la dĂ©magogie conservatrice. Le rĂ©gime Harper a beau ĂȘtre chose du passĂ©, celui-ci a lĂ©guĂ© un durable et pernicieux hĂ©ritage aux Canadien.nes. Je ne fais pas rĂ©fĂ©rence ici aux quarante-neuf nominations prĂ©ventives que le bon pĂšre a laissĂ© derriĂšre lui; tout au plus, il s’agit d’un retour du balancier exĂ©crable qui s’apparente plus Ă  un geste funĂ©raire qu’à de l’ingĂ©rence par anticipation. De ce qui reste du gouvernement Harper, ce serait plutĂŽt la rhĂ©torique de la peur qui devrait nous prĂ©occuper. À en croire cette affirmation qui ouvre le texte de prĂ©sentation de la Loi antiterroriste de 2015 (la fameuse C-51), le gouvernement met plus d’efforts Ă  effrayer la population qu’il ne privilĂ©gie la tempĂ©rance.

La peur paie; la peur vend. La peur signe aussi, soixante-quinze mille fois plutĂŽt qu’une. Mais de quoi a-t-on peur? Il ne s’agit pas d’une peur de l’autre, peur de la langue, peur d’un bout de tissu ou d’une coutume. D’un point de vue introspectif, il semble que ce soit la crainte profonde de perdre quelque chose, voire quelqu’un, de quitter ou de devoir cĂ©der.

«Si nous perdons [
] la barbarie s’installera», pour reprendre l’expression du Front national. Oui, le plus effrayant, le nƓud Ă©motif de cette rhĂ©torique, au fond, c’est la crainte de subir la violence. En tant que mĂ©canisme innĂ© liĂ© Ă  l’instinct de survie, la peur est une Ă©motion fondamentale. C’est aussi ce qui en fait un formidable instrument politique.

Dans GĂ©nĂ©alogie de la violence, l’anthropologue Gilles Bibeau s’intĂ©resse aux rĂ©alitĂ©s occultĂ©es par notre peur collective du terrorisme. En rĂ©vĂ©lant «les procĂ©dures de construction de l’ennemi» Ă  l’Ɠuvre dans le discours anti-terroriste et en identifiant les «conditions concrĂštes de production de la violence», l’auteur nous invite Ă  dĂ©passer cette peur afin de saisir la complexitĂ© des enjeux politiques, Ă©conomiques  et idĂ©ologiques qui se tapissent derriĂšre la «lutte au terrorisme». 

You’re either with us or against us

Selon l’anthropologue, notre propension Ă  percevoir la gĂ©opolitique de maniĂšre binaire, voire manichĂ©enne, est un legs de la guerre froide : la sĂ©paration entre bloc de l’Est et bloc de l’Ouest aurait enlisĂ© la complexitĂ© des jeux de pouvoir dans une dynamique du «avec ou contre nous». «There is no in between», de scander Bush en 2001 dans un discours qui marquait une nouvelle Ă©tape de la lutte au terrorisme. Les États-Unis n’ont d’ailleurs pas mis de temps Ă  instituer un nouvel ennemi aprĂšs la chute de l’URSS, leur permettant de rediriger la politique Ă©trangĂšre contre cette nouvelle menace au monde libĂ©rĂ©. Le fondamentalisme musulman, dĂšs les annĂ©es 1990, devient progressivement la nouvelle cible de l’Occident.

Cette conception Ă©troite des relations internationales, que l’auteur dĂ©nonce, est pourtant abondamment vĂ©hiculĂ©e par les mĂ©dias et les gouvernements des pays industrialisĂ©s. Elle est entre autres explicite dans la thĂšse du «choc des civilisations» de Samuel Huntington
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Cette thĂšse selon laquelle la gĂ©opolitique doit ĂȘtre comprise Ă  partir des aires de civilisation a Ă©tĂ© popularisĂ©e par Huntington dans l’ouvrage The Clash of Civilizations (Simon & Schuster, 1996).

. Contre ce dernier, Bibeau convoque une multitude de penseurs pour dĂ©montrer que les guerres violentes qui opposent des Ă©tats Ă  diffĂ©rents groupes armĂ©s sont motivĂ©es par des enjeux politiques et Ă©conomiques, bien plus que par des idĂ©aux civilisationnels ou religieux. PrĂ©supposer qu’il existe un «fossĂ© infranchissable entre civilisations» relĂšve, selon Bibeau, de «l’ignorance la plus totale».

La continuation de la politique par d’autres moyens

Dans ce mĂȘme ordre d’idĂ©e, il serait vain de croire que les motifs des groupes armĂ©s sont strictement religieux. La propagande est au cƓur de l’enrĂŽlement des jeunes djihadistes, et l’Islam, en ce sens, est un instrument politique comme un autre. Si l’on prend l’exemple de Daech, les revendications politiques sont nombreuses : crĂ©ation d’un État, occupation d’un territoire, Ă©tablissement d’un code de loi. N’est-ce pas en opposition aux accords de Sykes-Picot (des traitĂ©s arrangĂ©s par la France et la Grande-Bretagne pour reconfigurer le Proche-Orient aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale) que l’état islamique formule ses dolĂ©ances? Pour Bibeau, il est clair que plusieurs de ces groupes armĂ©s visent plus «une transformation politique du monde» qu’une domination religieuse de celui-ci.

Du cĂŽtĂ© de la coalition internationale contre Daech, la mĂȘme logique prĂ©vaut. Bien plus qu’une lutte contre une vision du monde, la guerre au terrorisme a ses propres raisons, Ă©conomiques d’abord. Si on prend le cas de la France, «le secteur Ă©conomique qui a connu la plus grande croissance [depuis l’élection de François Hollande] est celui de l’industrie des armes». Entre 2010 et 2013, les produits d’armement reprĂ©sentaient prĂšs d’un quart du total des exportations des entreprises françaises. Avec les États-Unis et la Russie, la France demeure l’un des pays qui exportent le plus d’arsenal de guerre. «Fort de la conviction que le bon droit est de notre cĂŽtĂ©, Ă©crivait cet automne Bibeau dans Le Devoir, nous continuons Ă  exporter la guerre et les armes au nom d’une paix qu’on prĂ©tend poursuivre.» L’auteur, au contraire, rejette cette logique d’une paix par la guerre en nous invitant Ă  remettre en question les mots mĂȘmes qui nous servent Ă  dĂ©crire les conflits armĂ©s.

En finir avec le prĂȘt-Ă -penser

Si Bibeau dresse la gĂ©nĂ©alogie des conflits actuels, c’est principalement pour mettre le discours sur le terrorisme Ă  l’épreuve de la critique. Il faut, soutient-il, «rĂ©inventer le vocabulaire», confronter nos reprĂ©sentations de l’autre et multiplier les sources d’informations, si l’on a Ă  cƓur de ne pas reconduire les prĂ©jugĂ©s courants.

À cet Ă©gard, l’expression «bavure» est exemplaire. Par dĂ©finition, il s’agit d’une consĂ©quence indĂ©sirable provoquĂ©e par une action policiĂšre ou militaire. De maniĂšre contournĂ©e, c’est aussi une façon d’octroyer lĂ©gitimitĂ© Ă  la manƓuvre initiale. Le bombardement, en octobre dernier, d’un hĂŽpital de MĂ©decin Sans FrontiĂšres (MSF) Ă  Kunduz par les forces de l’air amĂ©ricaines ne saurait mieux illustrer ce rapport fortuit Ă  la violence, comme si le massacre des non-combattants Ă©tait le triste fruit du hasard. Permettez-moi ici une parenthĂšse.

Dans un rĂ©cent rapport d’enquĂȘte de l’armĂ©e amĂ©ricaine sur les Ă©vĂšnements de Kunduz (processus questionnable et largement critiquĂ© par MSF), on apprend que le bombardement Ă©tait le rĂ©sultat de l’erreur humaine, de la fatigue et de dĂ©faillances techniques. MalgrĂ© un appel de MSF neuf minutes plus tard, qui avisait les AmĂ©ricains du marmitage en cours, l’attaque a durĂ© au total vingt-neuf minutes, et quatorze membres du personnel, dix patients et sept autres personnes ont pĂ©ri.

Une bavure, en somme. Contre cette version qui dilue la responsabilitĂ© de l’assaillant (ce «tragique incident»), MĂ©decins Sans FrontiĂšres parle de crime de guerre. L’organisme rejette les diffĂ©rentes versions des faits – «from collateral damage, to a tragic incident, to now attempting to pass responsibility to the Afghanistan government» – et demandent Ă  ce que l’attentat soit traitĂ© comme tel. «The reality is the US dropped those bombs», insiste Christopher Stokes de MSF.

Plus gĂ©nĂ©ralement, lorsque l’on considĂšre les versions officielles de la guerre, la violence alliĂ©e est «lĂ©gitime» parce qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une «guerre juste», soit la lutte contre le terrorisme. DĂšs lors, il n’y a plus aucune maniĂšre de pondĂ©rer la violence perpĂ©tuĂ©e par l’État, et la lutte autorise des rafles meurtriĂšres dans le but de prĂ©server la paix. «Se pourrait-il», pour reprendre Bibeau, «que le spectacle de la destruction soit rendu quasi-acceptable par le fait que la guerre continue Ă  ĂȘtre interprĂ©tĂ©e, du moins dans les discours dominants autour de la campagne anti-terroriste d’aujourd’hui, comme une juste punition infligĂ©e Ă  des milices et Ă  des organisations – voire Ă  des sociĂ©tĂ©s entiĂšres – qui se sont elles-mĂȘmes mises hors la loi?» Comme le soutient l’auteur, il faut au contraire voir au-delĂ  du dommage collatĂ©ral ou de la lĂ©gitime dĂ©fense et reconnaĂźtre que l’État perpĂ©tue aussi la violence illĂ©gitime.

Penser une éthique de la peur

Comment, dĂšs lors, rĂ©soudre les conflits armĂ©s sans pour autant perpĂ©tuer tant de violence? Les solutions proposĂ©es par l’anthropologue relĂšvent du domaine international : encadrement juridique (de l’usage des drones, du droit d’ingĂ©rence, etc.) et dĂ©graissage des organisations internationales. Pour Bibeau, le droit de veto que possĂšdent les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et l’Angleterre (autrement dit les cinq premiers exportateurs d’armes) au Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU est un vĂ©ritable frein Ă  la coopĂ©ration internationale.

Gilles Bibeau n’est pourtant pas un idĂ©aliste. Son essai se termine sur une rĂ©flexion philosophique autour de la diffĂ©rence. En tant que dimension de la vie en sociĂ©tĂ©, le conflit est inĂ©vitable, et tout projet de paix perpĂ©tuelle est en ce sens un sacrifice de la pensĂ©e : l’annihilation de l’autre au nom du maintien de la paix est la piĂštre dĂ©monstration d’un projet impossible. En effet, «si l’État fait la guerre, c’est pour supprimer la guerre». À l’inverse, Bibeau affirme, Ă  partir du concept de «nĂ©gativitĂ© constitutive», que le conflit est une rĂ©alitĂ© de la vie en sociĂ©tĂ© d’états et que les processus de dialogue sont perfectibles. C’est en pensant le conflit comme principe du vivre-ensemble que nous serions mieux en mesure de dĂ©samorcer, pour ne pas dire dĂ©sarmer, l’escalade de la violence.

Par son approche gĂ©nĂ©raliste, et de par la valeur pĂ©dagogique de l’ouvrage, GĂ©nĂ©alogie de la violence reste une entrĂ©e en matiĂšre accessible sur la question des terrorismes. C’était d’ailleurs le premier objectif de Bibeau : offrir  des connaissances Ă©largies et proposer des stratĂ©gies critiques pour mieux comprendre la gĂ©nĂ©alogie des conflits armĂ©s. C’est en cela qu’il nous invite Ă  penser ce que j’appelle une «éthique de la peur». MĂȘme si la peur est une rĂ©action innĂ©e et inĂ©vitable, il faut Ă©viter de traduire cette rĂ©action en comportement politique, du moins pas avant d’avoir Ă©lucidĂ© ses causes et consĂ©quences. Le seul fait de multiplier les sources d’informations, face Ă  un conflit qui dĂ©passe le simple «choc des civilisations», peut constituer un comportement Ă©thique dans la lutte aux idĂ©es reçues. Si la peur est souvent la marque de l’ignorance, pallier cette ignorance reviendrait donc Ă  s’immuniser, provisoirement, contre la rĂ©cupĂ©ration politique.

 

 

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Cette thĂšse selon laquelle la gĂ©opolitique doit ĂȘtre comprise Ă  partir des aires de civilisation a Ă©tĂ© popularisĂ©e par Huntington dans l’ouvrage The Clash of Civilizations (Simon & Schuster, 1996).

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