Lâannexe, Catherine Mavrikakis, MontrĂ©al, HĂ©liotrope, 2019Â
La clĂ© USB, Jean-Philippe Toussaint, Paris, Ăditions de Minuit, 2019.
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Vivre dans la clandestinitĂ©, disparaĂźtre, se soustraire â temporairement ou non â Ă lâordre des choses : câest la voie quâempruntent nombre de personnages tirĂ©s des romans noirs ou des films dâespionnage. Car en parallĂšle Ă notre monde ordinaire et prosaĂŻque, un autre univers se dĂ©ploierait, oĂč de puissants rĂ©seaux organisĂ©s gouverneraient Ă lâinsu de tous. VoilĂ , du moins, ce que nous ont appris de multiples scĂ©narios tirĂ©s de la littĂ©rature et du cinĂ©ma hollywoodien. Avec leurs romans La clĂ© USB et Lâannexe, tous deux parus en 2019, les Ă©crivain·e·s Jean-Philippe Toussaint et Catherine Mavrikakis sâinscrivent dans cet univers â celui des complots mystĂ©rieux et des rencontres secrĂštes. Un tel choix narratif ouvre la fiction Ă un vaste champ des possibles, en ce quâelle permet de sâaventurer en-dehors de lâexistence quotidienne, que la question du « faire vrai » se pose ou non. Ici, ce sont donc les codes du roman noir, de ces Ćuvres que lâon tend Ă relĂ©guer aux abords de la littĂ©rature, qui guident en partie la lecture. Mais sâils reprennent le moule du roman dâespionnage et ses thĂ©matiques â la fuite, la surveillance, la mĂ©fiance, etc. â, La clĂ© USB et Lâannexe se plaisent aussi Ă dĂ©jouer le genre ; dans ces faux romans Ă suspense, les auteur·trice·s sabotent le sentiment dâattente dâabord créé, en dĂ©tournant le rĂ©cit ou en faisant sâenliser lâaction.
Mettre lâavenir en jeu
Avec La clĂ© USB, Toussaint met en scĂšne lâunivers de la technologie blockchain et de la cryptomonnaie bitcoin. Le personnage principal et narrateur, Jean Detrez, travaille pour la Commission europĂ©enne et se spĂ©cialise dans le domaine de la prospective stratĂ©gique, dont lâobjet dâĂ©tude est tout aussi vaste que fuyant : lâavenir. Alors quâil est abordĂ© par des lobbyistes, parmi lesquels un certain John Stavropoulos, un homme au « physique dâacteur » ayant quelque chose « dâenvoĂ»tant et de sĂ©ducteur », il reçoit une invitation en Chine de la part de la sociĂ©tĂ© BTPool Corporation, laquelle porte un intĂ©rĂȘt particulier Ă ses travaux. Detrez refuse dâabord lâoffre, mais quand il vole et consulte une mystĂ©rieuse clĂ© USB Ă©chappĂ©e par Stavropoulos lors de lâune de leurs rencontres, il dĂ©couvre que la sociĂ©tĂ© chinoise en question sâadonnerait Ă des activitĂ©s illicites : la sĂ©quence de dĂ©marrage de leur machine AlphaMiner88, un « prototype encore secret », contient « une porte Ă©nigmatique, une porte qui nâaurait pas dĂ» exister », câest-Ă -dire une « backdoor » qui pourrait permettre Ă des individus malfaisants de sây infiltrer. IntriguĂ©, il accepte lâinvitation et se rend en Chine en cachette, une dĂ©cision qui provoquera une suite de revirements et de malchances, dâune visite secrĂšte dans une mine au vol de son ordinateur. Tous ces Ă©vĂ©nements feront alors redouter au narrateur que le pire, une catastrophe, soit encore Ă venir.
Si le roman fait adroitement sâenchaĂźner les actions, à la maniĂšre dâun authentique roman Ă suspense, il acquiert aussi une dimension poĂ©tique, voire mĂ©taphysique, puisque Toussaint y rĂ©flĂ©chit Ă lâinquiĂ©tude des hommes, Ă leur peur devant lâinattendu et la menace : « [d]ans son incertitude essentielle, dans son indĂ©termination menaçante, lâavenir a toujours Ă©tĂ© pour lâhomme une source dâinquiĂ©tude », soutient le narrateur lorsquâil aborde le sujet de la prospective. Tout ce qui viendra, nous dit La clĂ© USB, reste inconnu, risquĂ©, impossible Ă prĂ©voir. Câest dâailleurs ce que laisse entendre lâintrigue, puisque de maniĂšre imprĂ©visible, le roman dâespionnage finit par dĂ©router : cette histoire de clĂ© USB â je vends la mĂšche â nâaboutira finalement Ă rien. Le roman se clĂŽt plutĂŽt sur une plongĂ©e dans lâintime, dĂ©rivant de sa prĂ©misse inquiĂ©tante pour se transformer en un subtil hommage au pĂšre disparu : celui du personnage principal et â si on se permet momentanĂ©ment de sortir du texte â celui de lâauteur, qui, dit-on, Ă©tait un avide lecteur de romans noirs. Le « dĂ©sastre inconnu dont [Detrez] avai[t] pressenti lâimminence », ce sera donc le drame personnel, qui surgit brusquement et qui surprend, mais qui pouvait nĂ©anmoins se lire dans quelques indices laissĂ©s çà et lĂ . « Jâavais le sentiment de nâavoir plus dâavenir personnel », dit le narrateur, qui se dĂ©finit pourtant comme un « expert de lâavenir », mais de « lâavenir du monde, jamais de [s]on propre avenir ». Et lorsque, devant le corps de son pĂšre dĂ©cĂ©dĂ©, le narrateur avoue â dans la phrase qui clĂŽt le roman â la « difficultĂ© quâ[il a] toujours eue Ă exprimer [s]es Ă©motions », peut-ĂȘtre nous invite-t-il alors Ă retracer les touches de sensibilitĂ© et de douceur qui traversent le rĂ©cit, depuis lâĂ©vocation du caractĂšre « émouvant », « merveilleux » et « féérique » des scĂšnes de pluie dans les films dâanticipation, jusquâĂ la comparaison entre son pĂšre et le ginkgo, un arbre qui « possĂšde une volontĂ© de vivre hors du commun », et qui est en cela « le symbole de lâespĂ©rance de vie ».
Transfigurer le huis clos
Comme dans La clĂ© USB, oĂč le narrateur dit sâ« enfonc[er] profondĂ©ment dans la clandestinité », le roman de Mavrikakis met en scĂšne un personnage qui sâextrait du monde. Dans Lâannexe, la narratrice Anna, une espionne travaillant pour lâorganisation secrĂšte lâAgathos, a Ă©tĂ© repĂ©rĂ©e Ă Amsterdam par un membre de lâorganisation ennemie, lâEchtros, alors quâelle sâĂ©tait recluse pendant des heures dans lâappartement de la famille Frank, parmi les visiteurs qui traversent aujourdâhui incessamment ce haut-lieu du tourisme hollandais. Elle est alors transfĂ©rĂ©e et confinĂ©e Ă une rĂ©sidence protĂ©gĂ©e quâelle nommera dorĂ©navant lâAnnexe, dâaprĂšs lâespace qui a tenu lieu de cachette aux Frank et Ă leur fille Anne, le seul endroit oĂč la narratrice parvient Ă se sentir chez elle. VĂ©ritable huis clos, la maison de protection dans laquelle se retrouve Anna est gĂ©rĂ©e par Celestino, un homosexuel « fatiguĂ© par les histoires dâhĂ©tĂ©ros », ne lisant que des livres Ă©crits par des auteurs gais, et sâamusant Ă reconnaĂźtre en chaque ĂȘtre un personnage littĂ©raire â pour Anna, il sâagira de la « prisonniĂšre de Proust », Albertine. Celui-ci, comprend la narratrice, est un « magnifique manipulateur dâĂąmes », Ă la fois bon et pervers, cherchant Ă les amadouer pour les manipuler. Sâengagera alors entre les deux personnages un jeu de pouvoir singulier, un « concours littĂ©raire » oĂč chacun cherchera Ă retrouver « les rĂŽles romanesques incarnĂ©s par chaque ĂȘtre ». Aussi les autres habitants de lâAnnexe prendront-ils, pour la narratrice qui est aussi une ex-Ă©tudiante en littĂ©rature, les noms de Tourgueniev, de Charles Morel, de Meursault, de Gregor Samsa ou de Madame de SĂ©vignĂ©. Et quand certains dâentre eux commenceront Ă mourir, Anna, malgrĂ© sa mĂ©fiance, continuera nĂ©anmoins Ă se laisser mener par Celestino et ses « boniments » littĂ©raires.
Ă travers la prĂ©sence spectrale dâAnne Frank, Ă qui sâidentifie la protagoniste, Mavrikakis ramĂšne dans le prĂ©sent les grandes cruautĂ©s de lâHistoire, celles qui dĂ©passent ce quâon pourrait concevoir de pire, celles que mĂȘme lâimagination â ou lâĂ©criture â nâauraient pu concevoir : selon Anna, « [l]es chimĂšres des Ă©crivains, comme le pire des cauchemars, restent moins Ă©prouvantes que les manifestations dĂ©traquĂ©es de nos civilisations ». En convoquant cette figure, Mavrikakis propose aussi une rĂ©flexion sur le sentiment dâappartenance aux lieux â lesquels « donne[raient] cette impression de lĂ©gitimitĂ© Ă la vanitĂ© de la prĂ©sence humaine dans le monde » â, ainsi que sur lâenfermement. Sâinscrivant dans la lignĂ©e dâAnne Frank, dont elle se fait une hĂ©ritiĂšre littĂ©raire, Anna se met Ă son tour à « transfigur[er] [âŠ] les lieux dâenfermement », en en faisant des espaces de crĂ©ation, dâoĂč peut surgir lâĂ©criture. Quant au lien qui est tissĂ© entre le mĂ©tier dâespion et la littĂ©rature, lâautrice choisit de lâexpliciter Ă travers la voix de sa narratrice : « Dans le mĂ©tier dâagent secret, il reste de mise dâimaginer les morceaux manquants dâun rĂ©cit ou dâune existence. » Il sâagirait donc, dans les deux cas, de crĂ©er afin de reconstruire un « ordre du monde inventé ». La lecture apparaĂźt alors, dans Lâannexe, comme une maniĂšre de saisir lâhumanitĂ©, puisquâelle apprendrait à « dĂ©chiffrer des tas de signes Ă mĂȘme le corps, les gestes, et les actions » des autres. La littĂ©rature dâespionnage, quant Ă elle, sâĂ©rige en une mĂ©taphore dĂ©signant la vie, oĂč il faudrait toujours dĂ©coder pour parvenir Ă comprendre.
Se faire des scénarios
« Je dĂ©teste les espions incultes », dira « le narrateur » Celestino, qui dirige et modĂšle les autres selon ses dĂ©sirs, afin de transformer sa maison de protection en un lieu de littĂ©rature et de fiction. Façonnant un espace coupĂ© de lâextĂ©rieur, oĂč le littĂ©raire rĂšgne, Mavrikakis choisit de reprĂ©senter un monde qui exhibe son caractĂšre fictif, qui revendique son appartenance aux lois â souveraines â de la littĂ©rature. Dans Lâannexe, les Ćuvres permettent dâapprĂ©hender la rĂ©alitĂ©, allant mĂȘme jusquâĂ sây substituer pour devenir le cadre depuis lequel rendre intelligible ce qui nous entoure. « Y avait-il des lecteurs de Proust dans nos services secrets qui cherchaient des Charles Morel pour jouer les espions ? », se demande la narratrice quand elle constate le cĂŽtĂ© mesquin dâun autre habitant de lâAnnexe, comme si le monde devait nĂ©cessairement se coller Ă la fiction, comme si les personnages romanesques prenaient vie et sâincarnaient dans la rĂ©alitĂ©. Chez Toussaint, la trame narrative â câest souvent le cas dans les romans dâespionnage â est plutĂŽt ancrĂ©e dans le contexte social et politique contemporain. Câest alors davantage lâexpĂ©rience du « monde rĂ©el » qui paraĂźt permettre un accĂšs Ă la vĂ©ritĂ© pour le personnage principal. « Dans la voiture, [âŠ] je songeais que le rĂ©el Ă©tait toujours supĂ©rieur Ă toutes les reprĂ©sentations quâon pouvait sâen faire », raconte Jean Detrez, alors quâil quitte son bureau pour sâaventurer « sur le terrain », laissant de cĂŽtĂ© la « rĂ©alitĂ© abstraite » de ses prĂ©visions thĂ©oriques. Et quand ce dernier est charmĂ© par la traduction française du terme « backdoor », Toussaint laisse entendre que les mots, en tant que forme de reprĂ©sentation, pourraient ĂȘtre trompeurs. « Jâaimais beaucoup cette mĂ©taphore dâune porte dĂ©robĂ©e, qui Ă©voquait une scĂšne galante, [âŠ] ou faisait penser Ă ces escaliers ou corridors dĂ©robĂ©s, qui ouvrent lâimaginaire Ă des reprĂ©sentations chevaleresques », dit Detrez, avant de faire remarquer que les « connotations poĂ©tiques et gracieuses » de lâexpression « porte dĂ©robĂ©e » recouvrent en fait une rĂ©alitĂ© plus sombre, puisque lâobjet quâelle dĂ©crit sert forcĂ©ment des intentions frauduleuses.
Câest que la reprĂ©sentation peut cacher quelque chose, quâelle peut ĂȘtre mensongĂšre et, en cela, risquĂ©e. Cette idĂ©e selon laquelle les mots, lâĂ©criture, comporteraient une part de danger, est aussi prĂ©sente chez Mavrikakis. « Je demeurerais vigilante, quitte Ă expurger la littĂ©rature de mon ĂȘtre », se dit Anna quand, mĂ©fiante, elle sent quâelle se laisse peu Ă peu prendre au piĂšge par Celestino. Dans lâAnnexe, afin de ne pas se laisser tromper, « [i]l ne fa[ut] pas cĂ©der aux enchaĂźnements livresques qui dĂ©jĂ se bouscul[ent] et qui comble[nt] le manque de signes Ă dĂ©crypter. » Combler les vides du rĂ©el par la fiction, Jean Detrez le fait aussi, en ce quâil voit des signes et des indices lĂ oĂč il nây en a pas, et lit ce qui lâentoure comme un scĂ©nario dâespionnage. Comme Anna, Detrez vit dans un univers de fiction. La prospective stratĂ©gique est, aprĂšs tout, un domaine qui relĂšve de lâimagination : il sâagit de concevoir lâavenir comme quelque chose Ă construire, et donc de se projeter dans des lendemains fictifs. Ă leur maniĂšre, Mavrikakis et Toussaint nous parlent des scĂ©narios que nous produisons, pour parvenir Ă faire sens de la rĂ©alitĂ©. Mais la littĂ©rature, laissent entendre les deux romans, si elle permet de mieux comprendre le monde, peut aussi sây substituer et en brouiller la vision ; celui ou celle qui sâenfonce dans lâimaginaire et qui ne sait plus distinguer la fiction du rĂ©el semble courir le danger de sây perdre. Par lĂ , tant La clĂ© USB que Lâannexe affirment que la fiction est puissante, quâelle dĂ©tient un pouvoir â quâil soit salutaire ou pernicieux â sur un monde et un avenir toujours Ă saisir, Ă dĂ©crypter.
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