Écroulements mystiques

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27.04.2023

Nouveaux environnements : approcher l’intouchable, exposition d’art virtuel produite par Molior. Commissaire : Nathalie Bachand ; Artistes :  Baron Lanteigne, Caroline GagnĂ©, François QuĂ©villon, Laurent LĂ©vesque & Olivier Henley, Olivia McGilchrist, Sabrina RattĂ©. PrĂ©sentĂ© au centre d’art Livart, du 23 mars au 30 avril 2023.

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« Regarde cette fleur! »

Lakis Proguidis

L’art virtuel est un jeu avec la relativitĂ©. Sinon, comment dĂ©fendre ces espaces confinĂ©s, oĂč le visiteur et la visiteuse, habitué·es Ă  vivre devant manettes et Ă©crans, visitent seul·es l’univers transformationnel que les images 3D fabriquent dans un studio hautement informatisé ?

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Photo : Rémi Hermoso
Laurent Lévesque, Le conservatoire : bouquet pour Maxime, 2017-2023.

Les menaces qui pĂšsent sur les Ă©cosystĂšmes se font pressantes et nous font craindre des transformations apocalyptiques et radicales de la nature. Responsables de ces basculements Ă©cologiques, nous en serions non pas les maĂźtres, mais les sujets captifs. Nouveaux environnements. Approcher l’intouchable est une exposition de six Ɠuvres d’art virtuel quĂ©bĂ©coises qui rĂ©pond au fantasme de fabriquer un monde naturel, inĂ©dit et mouvant. Dans votre tĂȘte (casquĂ©e), vous ressentez en immersion des sensations rĂ©elles devant le vide, l’immensitĂ©, l’accĂ©lĂ©ration et la transformation de la nature. Vous explorez les changements d’échelle et l’impact d’un monde tourbillonnant, fluide et phosphorescent. Ce territoire mi-naturel, mi-sensible prend possession des chambres blanches, en enfilade, de la galerie. Privé·e de repĂšres spatiaux, vous entrez dans une chasse Ă  l’inconnu au sein de paysages atmosphĂ©riques. Une vision fictive du monde vous est proposĂ©e ; vous devenez un·e cosmonaute de l’imaginaire.

Dans le sillage des nuages

L’éclat des couleurs numĂ©risĂ©es, la beautĂ© des nuages et des Ă©cumes cotonneuses, les paradis fleuris et votre forme unique, rĂ©ceptive et parfois interactive, reconnue par des capteurs, dĂ©ploient un spectacle changeant. L’artiste peut Ă©ventuellement le moduler depuis chez elle ou chez lui, sans prise de risque rĂ©elle ni interaction. La technologie est une prestidigitation, que l’artiste omnipotent·e manipule dans son laboratoire, comme un mythe de crĂ©ation inĂ©puisable.

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Photo : Rémi Hermoso
Olivia McGilchrist, Myra: A Gift for Rym, 2019.

La trame virtuelle soutient un cinĂ©ma dĂ©sorientant, dense et vibrant, qui ouvre plusieurs dimensions de l’expĂ©rience. La tension qu’il crĂ©e est existentielle, les images poĂ©tiques Ă  vous couper le souffle. Vous voyez ce que Rimbaud a cru voir dans son « Bateau ivre » : des lueurs gĂ©antes, des dĂ©rades, des bleuitĂ©s marines, des espaces lactescents, des noyades, des trombes, des ressacs et des courants. Vous retrouvez avec lui, avec eux et elles – Baron Lanteigne, Caroline GagnĂ©, François QuĂ©villon, Laurent LĂ©vesque et Olivier Hanley, Olivia McGilchrist et Sabrina RattĂ© –, les libres visions de vos dix-sept ans, ici portĂ©es en hommage Ă  la Terre. On y a insĂ©rĂ© des Ă©crans, parfois des miroirs, relais de la vision entre technologie et matiĂšre organique, qui Ă©voquent Ă  la fois la mĂ©moire et la transformation de nos Ă©cosystĂšmes. Les images virtuelles vous excitent avec leurs artifices psychĂ©dĂ©liques et psychologiques, musicaux et physiques, doux et instables, affolants ou mĂ©ditatifs. De leurs qualitĂ©s contrastĂ©es, la commissaire Nathalie Bachand a retenu tantĂŽt l’angoisse, tantĂŽt l’atmosphĂšre paisible. Une seule figure humaine traverse ici l’immensité : une acrobate en chute, pixellisĂ©e, dĂ©vitalisĂ©e.

Mystérieuses écofictions

Par la manette informatique, vous grossissez une forme, y pĂ©nĂ©trez avant qu’elle n’éclate autour de vous. Dans Ascension, Baron Lanteigne soulĂšve des mains gantĂ©es qui vous frĂŽlent, pur fantasme dĂ©stabilisant. Caroline GagnĂ© a recréé une forĂȘt de flocons immatĂ©riels, dont l’humain fait bien de se tenir loin : dans Autofading – se disparaĂźtre, la nature s’enrage toute seule. François QuĂ©villon, dans Érosions ou MĂ©tĂ©ores – une propulsion intĂ©ressante Ă  travers les corps terreux et ferrugineux –, explore la transmutation volcanique des roches du Saint-Laurent. Cette rĂ©alitĂ© Ă©tendue a un pouvoir Ă©tonnant, les « objets » proposĂ©s ayant l’apparence trompeuse de mĂ©tĂ©orites et de galets Ă©clairĂ©s de rayons inconnus. Le Conservatoire : autre horizon de Laurent LĂ©vesque et Olivier Henley m’a paru moins original avec sa forĂȘt de plantes (270, prĂ©cise le cartel), mais sa provenance impressionne : la matiĂšre est extraite de 33 jeux vidĂ©o de type FPS (First-Person Shooter) conçus sur une pĂ©riode d’une vingtaine d’annĂ©es. Ici, le joueur ou la joueuse est captif·ve : c’est peut-ĂȘtre ainsi que les plantes nous voient.

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Photo : Rémi Hermoso
François Quévillon, Météores 3542, 3647, 3686 et 3763, 2017-2018.

Autres jeux de jeux, les Virtual Islands de Olivia McGilchrist et Floralia de Sabrina RattĂ©. CinĂ©tiques, ces Ɠuvres favorisent les projections psychiques sur l’univers aquatique dont on saisit l’ambivalence : la nature console mais nous dĂ©passe, et, pas plus que nous ne garantissons la survie des espĂšces, rien ne saurait nous en protĂ©ger.

En gĂ©nĂ©ral, les arts de la scĂšne invitent Ă  observer le corps vivant, tandis que l’art visuel, quant Ă  lui, favorise la distanciation avec l’objet saisi. L’art virtuel tente ici une conjonction ingĂ©nieuse des tendances, qui voudraient nous soustraire Ă  la violence rĂ©elle et nous ramener vers des espaces quantiques, magnĂ©tiques, gĂ©ants ou microscopiques, et ce grĂące Ă  leurs formes expressives, tantĂŽt naĂŻves, tantĂŽt surrĂ©elles, mais toujours chargĂ©es d’affects.

« Les poĂštes sont des monstres. Ils nous aideront Ă  traverser la nuit qui vient », Ă©crit Christian Bobin dans son ultime ouvrage. Ces Ɠuvres sont aussi des poĂšmes : elles donnent Ă  voir en chaque installation (photographique, architecturale, animĂ©e) un moi cristallisĂ©, Ă©clatĂ© sur l’écran qui nous regarde. ƒuvres d’éveil face Ă  la menace de disparition, elles nous rappellent que le symbolique n’est jamais absent. Tout se passe comme si ces collages surrĂ©alistes voulaient insister sur l’idĂ©e que l’humain est plus que jamais intĂ©ressĂ© par la dynamique expansive et vertigineuse du cosmos, et qu’il espĂšre explorer un jour les nombreuses dimensions, encore irreprĂ©sentables, de l’univers. Pourtant, cette exposition cohĂ©rente laisse penser que la connaissance de la nature, dĂšs lors qu’on change de point de vue, n’est pas plus avancĂ©e que celle des enfants. Ces lunettes lourdes nous font croire que le sol s’ouvre et que le ciel nous soustrait Ă  la gravitĂ©. Notre corps, soudain enchevĂȘtrĂ©, est liĂ© par l’illusion Ă  ces espaces protĂ©iformes et multipliĂ©s.

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Photo : Rémi Hermoso

Sabrina Ratté, Lieux de mémoire, 2023.

crédits photos : Rémi Hermoso

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