Par la forĂȘt, exposition commissariĂ©e par Aseman Sabet pour le MusĂ©e dâart contemporain des Laurentides (2018) est prĂ©sentĂ©e, dans une forme remaniĂ©e, Ă la Stewart Hall Gallery de Pointe-Claire jusquâau 18 avril. Parmi les Ćuvres choisies par la commissaire, on peut voir deux Ćuvres du peintre David Lafrance qui, Ă la suite dâune conversation entamĂ©e par voie virtuelle, nous a gentiment reçus, mon ami et moi, dans son atelier de Saint-Mathias-de-Richelieu.
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Les jardins
Maude Trottier : Tu travailles en ce moment sur une sĂ©rie de tableaux qui portent sur le jardin, jardin qui se trouve en lâoccurrence Ă cĂŽtĂ© de ton atelier et que tu entretiens toi-mĂȘme. Peux-tu nous parler de ces activitĂ©s conjointes ?
David Lafrance : Quand je suis arrivĂ© Ă lâatelier de Saint-Mathias-sur-Richelieu [mai 2020], le jardin Ă©tait lĂ , il fallait en prendre soin et jâai commencĂ© Ă planter des choses. Dans un rĂ©flexe de colon au sens historique, jâai mis quatre poteaux aux coins du jardin, des sculptures faites pour une installation antĂ©rieure et jâai pris possession de ce carrĂ© de terre. Jâai vu un tableau, le carrĂ© est une image. On a commencĂ© Ă planter des lĂ©gumes. Le soir, nous sortions pour nous asseoir, le jardin est devenu un lieu oĂč passer du temps, par rapport au reste du terrain, qui appartient au propriĂ©taire. Jâai commencĂ© Ă jouer avec le point de vue du regard au sol, je prenais des photos du sol.
Ma question de dĂ©part Ă©tait : comment on peint la nature Ă lâĂšre de la mĂ©diatisation des changements climatiques ? Et pour moi, ça commence par lâobservation. Ensuite par se demander ce que lâon peut retranscrire. Jâai beau observer un jardin, mais quâest-ce que je traduis en image et comment ? Il y a les tomates bien rondes et bien lumineuses, mais il y a des coups de pinceaux bruts, des dĂ©coupes, des annulations, des fragmentations, des dĂ©sintĂ©grations de sujet. Tout ça cohabite ensemble et de lĂ , on commence Ă parler dâautre chose que du motif en tant que tel. Dâune situation dont on ne veut pas, mais qui existe nĂ©anmoins.

M.T. :  DâaprĂšs ce que je comprends de ta dĂ©marche, lâimage, tu la laisses venir Ă toi, tu la laisses naĂźtre dâelle-mĂȘme. Ma question porte sur le mĂ©dium de lâhuile, qui a une temporalitĂ© longue. Lâhuile prend du temps Ă sĂ©cher, ce qui permet, aussi, un jeu. Est-ce que tu y penses dans le cas des jardins, ou est-ce tout bonnement acquis Ă ton mĂ©tier ?
D.L. : Lâhuile est plus naturelle, somptueuse, vivante, le geste sây conserve par opposition Ă lâacrylique qui, en sĂ©chant, perd de lâeau et sâaplatit. Les temps de sĂ©chage sont liĂ©s Ă un temps de rĂ©flexion. Il y a des choses que je peins et parfois, ça me prend trois jours avant de les aimer. Donc si jâefface immĂ©diatement, je nâaurai pas profitĂ© de quelque chose de bon, mais de difficile Ă comprendre tout de suite. Câest comme Ă lâĂ©crit, sâil faut se relire immĂ©diatement, câest difficile.
Lâhuile, câest un espace de rĂ©flexion, mais aussi, de contemplation et mĂȘme dâoubli. Tu oublies et ton jugement devient moins liĂ© au fait dâavoir accompli quelque chose dans lâinstant. Parfois, on garde les choses seulement par gain. Laisser passer le temps permet au jugement de se replacer⊠souvent, dans un tableau, tu enlĂšves lâĂ©lĂ©ment que tu aimes le plus, mais câest pour lâensemble du tableau que tu le fais, pour que le tableau existe. Parfois, ça fait mal, parce quâil y a eu du travail, mais lâobjectif ultime, câest quâil y ait une grande image vivante, qui soit vĂ©ritable, honnĂȘte.
Ensuite, il y a eu le moment du chevalet oĂč je suis sorti Ă lâextĂ©rieur pour peindre sur des moyens formats, et me donner du vocabulaire en ce qui concerne les formes : forme des feuilles, des feuillages, la texture du sol, la terre avec sa lumiĂšre et ses cailloux, les fragments de copeaux. Ce qui est devenu difficile dans le jardin, câest il y avait trop dâĂ©lĂ©ments : au mois de juillet, ça devenait bordĂ©lique, le jardin allait plus vite que le travail que jâĂ©tais capable dây mettre. Ce moment de chaos Ă©tait frustrant, je nâarrivais pas Ă me concentrer et câest Ă ce moment que jâai sorti la grenouille [un socle utilisĂ© dans la tradition japonaise de lâikebana pour accrocher les fleurs].
M.T. : Ăa me rappelle la sĂ©paration classique entre arts du temps (littĂ©rature, musique) et arts de lâespace (arts visuels). Tu me parles du jardin non seulement comme une capture dâespace, mais Ă©galement comme une occasion de croiser des temps. Tu as ta temporalitĂ© de peintre, il y a la temporalitĂ© du mĂ©dium et puis, il y a la temporalitĂ© du jardin. Tu te retrouves pris dans tout ça.

D.L. : Les minutes, les heures passent toujours au mĂȘme rythme mais, aprĂšs coup, tu vois la possibilitĂ© dâune dĂ©synchronisation possible. Dans les tableaux de jardin, il y a la plante Ă deux semaines et la plante morte, Ă©galement. Ce qui laisse de la place pour ajouter des choses, plus tard. La mĂȘme plante peut avoir grandi, ĂȘtre morte, avoir Ă©tĂ© transplantĂ©e.
Ăa justifie lâidĂ©e de peindre sur place un sujet. Je continue en ce moment Ă travailler sur lâexpĂ©rience de lâan passĂ©, câest-Ă -dire que je continue Ă travailler le jardin sans le jardin, en fait je peins la fin du jardin, le mois de novembre. Les sĂ©diments de lâĂ©tĂ© passĂ© continuent en moi, en dormance.
M.T. : Dans les tableaux exposĂ©s en ce moment Ă Pointe-Claire, tu amĂ©nages une cavitĂ© noire, une entrĂ©e de grotte et câest un motif qui mâa immĂ©diatement happĂ©e, qui mâa incitĂ©e Ă aller dans lâimage. Il y a dâune part ce creux qui sâouvre qui fait se rapprocher et, dâautre part, quand on sâĂ©loigne de lâimage, on retrouve beaucoup dâĂ©paisseur. Tu joues beaucoup sur ces plans.
D.L. : Jâessaie de faire des images stimulantes pour lâĆil et donc, jâexagĂšre les volumes. Jâajoute presque un cĂŽtĂ© sensuel Ă la forme, une respiration, que ce soit par le biais de la couleur, de la forme, du symbole et de ses rĂ©sonances. Je veux que les gens puissent passer du temps Ă regarder lâimage.
La forĂȘt
M.T. : On peut voir deux tableaux de grand format exposĂ©s dans lâexposition Par la forĂȘt Ă Pointe-Claire. Peux-tu situer ce travail sur la forĂȘt par rapport au jardin ou au reste de ta pratique ?
D.L. : En 2018, lorsquâelle prĂ©parait lâexposition pour le musĂ©e des Laurentides, Aseman mâavait demandĂ© de faire le plus grand tableau que jâavais fait de ma vie (8 x 12 pieds) [Les tableaux prĂ©sentement exposĂ©s Ă la Stewart Hall Gallery constituent une nouvelle sĂ©rie]. Jâai passĂ© trois mois dans mon atelier de la rue Bellechasse Ă peindre une forĂȘt. JâĂ©tais donc en train de peindre une nature que je ne voyais pas. Au dĂ©part, le thĂšme du mythe de la forĂȘt me laissait sceptique du fait que jâĂ©tais en atelier, mais ça sâest finalement avĂ©rĂ© rĂ©vĂ©lateur. CâĂ©tait un travail sur une structure qui traduit un peu le dĂ©sespoir de ne pas voir la forĂȘt, tout en la peignant.
Jâavais placĂ© un bureau patinĂ© devant lâun des tableaux [aujourdâhui remplacĂ© par un banc et petit tabouret] et je mâĂ©tais racontĂ© lâhistoire dâun bureau retrouvĂ© dans la forĂȘt ou plutĂŽt, celle dâune personne qui, ne comprenant pas la forĂȘt, dĂ©cide de sây installer pour y travailler. Ătant donnĂ© quâon ne peut pas rester Ă©ternellement dans une forĂȘt, Ă cause des intempĂ©ries, du climat, cette personne est retournĂ©e Ă sa vie, mais le bureau reste, continue de regarder les lieux. Lui et le tableau sont en situation dâobservation mutuelle.

M.T. : Ce qui me renvoie Ă lâidĂ©e de dĂ©possession, de vulnĂ©rabilitĂ©. Ici, jâai le sentiment que câest la nature elle-mĂȘme qui te dĂ©possĂšde de choses que tu sais. Parfois, tu parles un peu comme si la nature travaillait Ă te ravir les images que tu as en tĂȘte, que tu cherches mĂȘme Ă les liquider.
D.L. : Oui, absolument. En fait, ça prend une certaine libertĂ© pour le faire. Jâai la libertĂ© de travailler sur des motifs ou sur la signification de sujets que je nâai pas la prĂ©tention de comprendre entiĂšrement, mais je serais malhonnĂȘte ou naĂŻf de dire que je reste dans cet Ă©tat-lĂ . Cet Ă©tat est transitoire, il nâest pas permanent. Tu ne connais pas le sujet, tu tây frottes, tu le peins avec cette libertĂ©, mais Ă force de travail, tu te mets quand mĂȘme Ă le connaĂźtre ton sujet, tu ne restes pas dans lâĂ©tat de non-connaissance.
M.T. : Ăa mâĂ©voque Claude Roucard, un peintre que jâai rencontrĂ© en France et qui lui aussi cultive un jardin de bettes Ă carde et de citrouilles. Il peint dâimmenses tableaux montrant ces motifs. Avant de me faire visiter son atelier, il avait tenu Ă me montrer son jardin, qui Ă©tait trĂšs impressionnant, et il avait attirĂ© mon attention sur lâexpressivitĂ© des bettes Ă carde, sur leur cĂŽtĂ© quasi-sexuel.
D.L. : Moi ce sont les courges qui me font tripper ! Câest rough, câest invasif, ça saute sur les autres plantes, ça dĂ©crisse tout. Il y a une fougue du lĂ©gume et une extase dans le jardin. Et il nây a pas de culture dans la nature au sens oĂč la culture nous positionne en fonction de ce quâon aime ou nâaime pas. La culture, câest confrontant, câest lourd, câest fatiguant. Un framboisier ne me pose pas cette question, Ă savoir si je lâaime ou pas. Le framboisier existe et câest tout. Par contraste, en musique, on rĂ©flĂ©chit Ă ce quâon aime. Alors quâĂ©tudier la texture dâune Ă©corce, dâun reflet dans un Ă©tang reconduit une forme plus objective qui personnellement me fait du bien. Ăa ne dĂ©fend rien, ça ne prend pas position⊠le paradoxe, câest que jâen fais de lâart.

M.T. : oui, tu travailles sur un motif pour sa gratuitĂ©, mais en mĂȘme temps, comme artiste, tu es appelĂ© Ă produire quelque chose qui va se consommer dâune certaine façon.
D.L. : Oui et je dirais que ça correspond Ă un dĂ©sir de dialogue ; et puis, la nature est un sujet sur lequel on a besoin de penser, donc je sens que ces images-lĂ ont besoin dâexister.
M.T. : Et puis, il y a lâidĂ©e de responsabilitĂ© Ă laquelle tu attaches beaucoup dâimportance. Tu disais quelque chose que je trouvais trĂšs bien formulĂ© lorsque tu parlais de la responsabilitĂ© de lâartiste comme Ă©tant celle de crĂ©er de nouvelles images.
D.L. : Cette formule, en fait, câest une paraphrase dâun propos de Werner Herzog
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Ă la suite de cet Ă©change, David a retrouvĂ© la citation dâaprĂšs ses notes, je la reproduis ici : « We have understood that the destruction of the envrionment is an enormous danger. But I truly believe that the lack of adequate imagery is a danger of the same magnitude. It is as serious a defect as being without memory. What have we done to our images? What have we done to our embarrassed landscapes? I have said this before and will repeat it again as long as I am able to talk : if we do not develop adquates images we will die out like dinosaurs. »
Crédits photos : Alexis Bellavance
, qui a filmĂ© notamment les volcans et la grotte de Chauvet. Câest trĂšs anthropocĂšne comme constat : on est lĂ Ă voir dĂ©filer le drame et il faut quâon continue Ă faire de lâart, Ă crĂ©er de nouvelles images. Ces images servent : sans elles, nous nâavons pas le reflet de la rĂ©alitĂ©, nous comprenons moins bien le monde dans lequel nous vivons.
M.T. : Dans la sĂ©rie sur le jardin ou dans les tableaux de forĂȘt, la fonction critique se construit en rĂ©action Ă une quantitĂ©, un cumul. Je reviens Ă la peinture comme mĂ©dium. Pendant le confinement, jâavais tellement besoin de voir de la peinture Ă cause de lâĂ©cran, de la fatigue quâil exerce sur les yeux.
D.L. : Jâai toujours Ă©tĂ© peintre, mais jâai toujours aussi trouvĂ© que la peinture pouvait avoir un cĂŽtĂ© ringard, ça mâa donc toujours allumĂ© de jouer avec la peinture, de crĂ©er des effets, de lâillusion. Mais lĂ , je lâassume davantage, je vais plus droit au but â jâironise en disant parfois que certains de mes tableaux font un peu « peinture canadienne » â, mais Ă un moment, il faut y croire, Ă la peinture, Ă son premier degrĂ©. La peinture nâest pas moindre par rapport Ă la photographie ou Ă lâinstallation.
Il y a un cĂŽtĂ© destruction-construction dans la peinture : tu construis une image, tu la dĂ©sagrĂšges en ajoutant des motifs. Mes proches vivent constamment des deuils, parce quâils sâattachent Ă certains motifs que je peins, et puis ces bouts disparaissent. La premiĂšre idĂ©e nâest jamais la bonne, il faut ĂȘtre capable de sâen dĂ©tacher. Yâa une vibe dans le rĂ©sultat final, Ă force dâ« éditer ». Ăa se passe constamment de cette façon pour moi. Les Ă©crivains parlent du « shitty first draft ». Tu Ă©cris quelque chose et tu sais que ça va ĂȘtre poche. Sauf que câest par lĂ que ça se passe. Si je fais un rĂȘve oĂč je vois mes tableaux, je me dis « oh shit, non, je ne peux pas peindre ça ». Je voudrais faire des images qui nâexistent pas, ne mĂȘme pas les imaginer.
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