La fougue des courges : entretien avec David Lafrance

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24.03.2021

Par la forĂȘt, exposition commissariĂ©e par Aseman Sabet pour le MusĂ©e d’art contemporain des Laurentides (2018) est prĂ©sentĂ©e, dans une forme remaniĂ©e, Ă  la Stewart Hall Gallery de Pointe-Claire jusqu’au 18 avril. Parmi les Ɠuvres choisies par la commissaire, on peut voir deux Ɠuvres du peintre David Lafrance qui, Ă  la suite d’une conversation entamĂ©e par voie virtuelle, nous a gentiment reçus, mon ami et moi, dans son atelier de Saint-Mathias-de-Richelieu.

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Les jardins

Maude Trottier : Tu travailles en ce moment sur une sĂ©rie de tableaux qui portent sur le jardin, jardin qui se trouve en l’occurrence Ă  cĂŽtĂ© de ton atelier et que tu entretiens toi-mĂȘme. Peux-tu nous parler de ces activitĂ©s conjointes ?

David Lafrance : Quand je suis arrivĂ© Ă  l’atelier de Saint-Mathias-sur-Richelieu [mai 2020], le jardin Ă©tait lĂ , il fallait en prendre soin et j’ai commencĂ© Ă  planter des choses. Dans un rĂ©flexe de colon au sens historique, j’ai mis quatre poteaux aux coins du jardin, des sculptures faites pour une installation antĂ©rieure et j’ai pris possession de ce carrĂ© de terre. J’ai vu un tableau, le carrĂ© est une image. On a commencĂ© Ă  planter des lĂ©gumes. Le soir, nous sortions pour nous asseoir, le jardin est devenu un lieu oĂč passer du temps, par rapport au reste du terrain, qui appartient au propriĂ©taire. J’ai commencĂ© Ă  jouer avec le point de vue du regard au sol, je prenais des photos du sol.

Ma question de dĂ©part Ă©tait : comment on peint la nature Ă  l’ùre de la mĂ©diatisation des changements climatiques ? Et pour moi, ça commence par l’observation. Ensuite par se demander ce que l’on peut retranscrire. J’ai beau observer un jardin, mais qu’est-ce que je traduis en image et comment ? Il y a les tomates bien rondes et bien lumineuses, mais il y a des coups de pinceaux bruts, des dĂ©coupes, des annulations, des fragmentations, des dĂ©sintĂ©grations de sujet. Tout ça cohabite ensemble et de lĂ , on commence Ă  parler d’autre chose que du motif en tant que tel. D’une situation dont on ne veut pas, mais qui existe nĂ©anmoins.

M.T. :  D’aprĂšs ce que je comprends de ta dĂ©marche, l’image, tu la laisses venir Ă  toi, tu la laisses naĂźtre d’elle-mĂȘme. Ma question porte sur le mĂ©dium de l’huile, qui a une temporalitĂ© longue. L’huile prend du temps Ă  sĂ©cher, ce qui permet, aussi, un jeu. Est-ce que tu y penses dans le cas des jardins, ou est-ce tout bonnement acquis Ă  ton mĂ©tier ?

D.L. : L’huile est plus naturelle, somptueuse, vivante, le geste s’y conserve par opposition Ă  l’acrylique qui, en sĂ©chant, perd de l’eau et s’aplatit. Les temps de sĂ©chage sont liĂ©s Ă  un temps de rĂ©flexion. Il y a des choses que je peins et parfois, ça me prend trois jours avant de les aimer. Donc si j’efface immĂ©diatement, je n’aurai pas profitĂ© de quelque chose de bon, mais de difficile Ă  comprendre tout de suite. C’est comme Ă  l’écrit, s’il faut se relire immĂ©diatement, c’est difficile.

L’huile, c’est un espace de rĂ©flexion, mais aussi, de contemplation et mĂȘme d’oubli. Tu oublies et ton jugement devient moins liĂ© au fait d’avoir accompli quelque chose dans l’instant. Parfois, on garde les choses seulement par gain. Laisser passer le temps permet au jugement de se replacer
 souvent, dans un tableau, tu enlĂšves l’élĂ©ment que tu aimes le plus, mais c’est pour l’ensemble du tableau que tu le fais, pour que le tableau existe. Parfois, ça fait mal, parce qu’il y a eu du travail, mais l’objectif ultime, c’est qu’il y ait une grande image vivante, qui soit vĂ©ritable, honnĂȘte.

Ensuite, il y a eu le moment du chevalet oĂč je suis sorti Ă  l’extĂ©rieur pour peindre sur des moyens formats, et me donner du vocabulaire en ce qui concerne les formes : forme des feuilles, des feuillages, la texture du sol, la terre avec sa lumiĂšre et ses cailloux, les fragments de copeaux. Ce qui est devenu difficile dans le jardin, c’est il y avait trop d’élĂ©ments : au mois de juillet, ça devenait bordĂ©lique, le jardin allait plus vite que le travail que j’étais capable d’y mettre. Ce moment de chaos Ă©tait frustrant, je n’arrivais pas Ă  me concentrer et c’est Ă  ce moment que j’ai sorti la grenouille [un socle utilisĂ© dans la tradition japonaise de l’ikebana pour accrocher les fleurs].

M.T. : Ça me rappelle la sĂ©paration classique entre arts du temps (littĂ©rature, musique) et arts de l’espace (arts visuels). Tu me parles du jardin non seulement comme une capture d’espace, mais Ă©galement comme une occasion de croiser des temps. Tu as ta temporalitĂ© de peintre, il y a la temporalitĂ© du mĂ©dium et puis, il y a la temporalitĂ© du jardin. Tu te retrouves pris dans tout ça.

D.L. : Les minutes, les heures passent toujours au mĂȘme rythme mais, aprĂšs coup, tu vois la possibilitĂ© d’une dĂ©synchronisation possible. Dans les tableaux de jardin, il y a la plante Ă  deux semaines et la plante morte, Ă©galement. Ce qui laisse de la place pour ajouter des choses, plus tard. La mĂȘme plante peut avoir grandi, ĂȘtre morte, avoir Ă©tĂ© transplantĂ©e.

Ça justifie l’idĂ©e de peindre sur place un sujet. Je continue en ce moment Ă  travailler sur l’expĂ©rience de l’an passĂ©, c’est-Ă -dire que je continue Ă  travailler le jardin sans le jardin, en fait je peins la fin du jardin, le mois de novembre. Les sĂ©diments de l’étĂ© passĂ© continuent en moi, en dormance.

M.T. : Dans les tableaux exposĂ©s en ce moment Ă  Pointe-Claire, tu amĂ©nages une cavitĂ© noire, une entrĂ©e de grotte et c’est un motif qui m’a immĂ©diatement happĂ©e, qui m’a incitĂ©e Ă  aller dans l’image. Il y a d’une part ce creux qui s’ouvre qui fait se rapprocher et, d’autre part, quand on s’éloigne de l’image, on retrouve beaucoup d’épaisseur. Tu joues beaucoup sur ces plans.

D.L. : J’essaie de faire des images stimulantes pour l’Ɠil et donc, j’exagĂšre les volumes. J’ajoute presque un cĂŽtĂ© sensuel Ă  la forme, une respiration, que ce soit par le biais de la couleur, de la forme, du symbole et de ses rĂ©sonances. Je veux que les gens puissent passer du temps Ă  regarder l’image.

La forĂȘt

M.T. : On peut voir deux tableaux de grand format exposĂ©s dans l’exposition Par la forĂȘt Ă  Pointe-Claire. Peux-tu situer ce travail sur la forĂȘt par rapport au jardin ou au reste de ta pratique ?

D.L. : En 2018, lorsqu’elle prĂ©parait l’exposition pour le musĂ©e des Laurentides, Aseman m’avait demandĂ© de faire le plus grand tableau que j’avais fait de ma vie (8 x 12 pieds) [Les tableaux prĂ©sentement exposĂ©s Ă  la Stewart Hall Gallery constituent une nouvelle sĂ©rie]. J’ai passĂ© trois mois dans mon atelier de la rue Bellechasse Ă  peindre une forĂȘt. J’étais donc en train de peindre une nature que je ne voyais pas. Au dĂ©part, le thĂšme du mythe de la forĂȘt me laissait sceptique du fait que j’étais en atelier, mais ça s’est finalement avĂ©rĂ© rĂ©vĂ©lateur. C’était un travail sur une structure qui traduit un peu le dĂ©sespoir de ne pas voir la forĂȘt, tout en la peignant.

J’avais placĂ© un bureau patinĂ© devant l’un des tableaux [aujourd’hui remplacĂ© par un banc et petit tabouret] et je m’étais racontĂ© l’histoire d’un bureau retrouvĂ© dans la forĂȘt ou plutĂŽt, celle d’une personne qui, ne comprenant pas la forĂȘt, dĂ©cide de s’y installer pour y travailler. Étant donnĂ© qu’on ne peut pas rester Ă©ternellement dans une forĂȘt, Ă  cause des intempĂ©ries, du climat, cette personne est retournĂ©e Ă  sa vie, mais le bureau reste, continue de regarder les lieux. Lui et le tableau sont en situation d’observation mutuelle.

M.T. : Ce qui me renvoie Ă  l’idĂ©e de dĂ©possession, de vulnĂ©rabilitĂ©. Ici, j’ai le sentiment que c’est la nature elle-mĂȘme qui te dĂ©possĂšde de choses que tu sais. Parfois, tu parles un peu comme si la nature travaillait Ă  te ravir les images que tu as en tĂȘte, que tu cherches mĂȘme Ă  les liquider.

D.L. : Oui, absolument. En fait, ça prend une certaine libertĂ© pour le faire. J’ai la libertĂ© de travailler sur des motifs ou sur la signification de sujets que je n’ai pas la prĂ©tention de comprendre entiĂšrement, mais je serais malhonnĂȘte ou naĂŻf de dire que je reste dans cet Ă©tat-lĂ . Cet Ă©tat est transitoire, il n’est pas permanent. Tu ne connais pas le sujet, tu t’y frottes, tu le peins avec cette libertĂ©, mais Ă  force de travail, tu te mets quand mĂȘme Ă  le connaĂźtre ton sujet, tu ne restes pas dans l’état de non-connaissance.

M.T. : Ça m’évoque Claude Roucard, un peintre que j’ai rencontrĂ© en France et qui lui aussi cultive un jardin de bettes Ă  carde et de citrouilles. Il peint d’immenses tableaux montrant ces motifs. Avant de me faire visiter son atelier, il avait tenu Ă  me montrer son jardin, qui Ă©tait trĂšs impressionnant, et il avait attirĂ© mon attention sur l’expressivitĂ© des bettes Ă  carde, sur leur cĂŽtĂ© quasi-sexuel.

D.L. : Moi ce sont les courges qui me font tripper ! C’est rough, c’est invasif, ça saute sur les autres plantes, ça dĂ©crisse tout. Il y a une fougue du lĂ©gume et une extase dans le jardin. Et il n’y a pas de culture dans la nature au sens oĂč la culture nous positionne en fonction de ce qu’on aime ou n’aime pas. La culture, c’est confrontant, c’est lourd, c’est fatiguant. Un framboisier ne me pose pas cette question, Ă  savoir si je l’aime ou pas. Le framboisier existe et c’est tout. Par contraste, en musique, on rĂ©flĂ©chit Ă  ce qu’on aime. Alors qu’étudier la texture d’une Ă©corce, d’un reflet dans un Ă©tang reconduit une forme plus objective qui personnellement me fait du bien. Ça ne dĂ©fend rien, ça ne prend pas position
 le paradoxe, c’est que j’en fais de l’art.

M.T. : oui, tu travailles sur un motif pour sa gratuitĂ©, mais en mĂȘme temps, comme artiste, tu es appelĂ© Ă  produire quelque chose qui va se consommer d’une certaine façon.

D.L. : Oui et je dirais que ça correspond Ă  un dĂ©sir de dialogue ; et puis, la nature est un sujet sur lequel on a besoin de penser, donc je sens que ces images-lĂ  ont besoin d’exister.

M.T. : Et puis, il y a l’idĂ©e de responsabilitĂ© Ă  laquelle tu attaches beaucoup d’importance. Tu disais quelque chose que je trouvais trĂšs bien formulĂ© lorsque tu parlais de la responsabilitĂ© de l’artiste comme Ă©tant celle de crĂ©er de nouvelles images.

D.L. : Cette formule, en fait, c’est une paraphrase d’un propos de Werner Herzog
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À la suite de cet Ă©change, David a retrouvĂ© la citation d’aprĂšs ses notes, je la reproduis ici : « We have understood that the destruction of the envrionment is an enormous danger. But I truly believe that the lack of adequate imagery is a danger of the same magnitude. It is as serious a defect as being without memory. What have we done to our images? What have we done to our embarrassed landscapes? I have said this before and will repeat it again as long as I am able to talk : if we do not develop adquates images we will die out like dinosaurs. »
Crédits photos : Alexis Bellavance

, qui a filmĂ© notamment les volcans et la grotte de Chauvet. C’est trĂšs anthropocĂšne comme constat : on est lĂ  Ă  voir dĂ©filer le drame et il faut qu’on continue Ă  faire de l’art, Ă  crĂ©er de nouvelles images. Ces images servent : sans elles, nous n’avons pas le reflet de la rĂ©alitĂ©, nous comprenons moins bien le monde dans lequel nous vivons.

M.T. : Dans la sĂ©rie sur le jardin ou dans les tableaux de forĂȘt, la fonction critique se construit en rĂ©action Ă  une quantitĂ©, un cumul. Je reviens Ă  la peinture comme mĂ©dium. Pendant le confinement, j’avais tellement besoin de voir de la peinture Ă  cause de l’écran, de la fatigue qu’il exerce sur les yeux.

D.L. : J’ai toujours Ă©tĂ© peintre, mais j’ai toujours aussi trouvĂ© que la peinture pouvait avoir un cĂŽtĂ© ringard, ça m’a donc toujours allumĂ© de jouer avec la peinture, de crĂ©er des effets, de l’illusion. Mais lĂ , je l’assume davantage, je vais plus droit au but — j’ironise en disant parfois que certains de mes tableaux font un peu « peinture canadienne » —, mais Ă  un moment, il faut y croire, Ă  la peinture, Ă  son premier degrĂ©. La peinture n’est pas moindre par rapport Ă  la photographie ou Ă  l’installation.

Il y a un cĂŽtĂ© destruction-construction dans la peinture : tu construis une image, tu la dĂ©sagrĂšges en ajoutant des motifs. Mes proches vivent constamment des deuils, parce qu’ils s’attachent Ă  certains motifs que je peins, et puis ces bouts disparaissent. La premiĂšre idĂ©e n’est jamais la bonne, il faut ĂȘtre capable de s’en dĂ©tacher. Y’a une vibe dans le rĂ©sultat final, Ă  force d’« éditer ». Ça se passe constamment de cette façon pour moi. Les Ă©crivains parlent du « shitty first draft ». Tu Ă©cris quelque chose et tu sais que ça va ĂȘtre poche. Sauf que c’est par lĂ  que ça se passe. Si je fais un rĂȘve oĂč je vois mes tableaux, je me dis « oh shit, non, je ne peux pas peindre ça ». Je voudrais faire des images qui n’existent pas, ne mĂȘme pas les imaginer.

 

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À la suite de cet Ă©change, David a retrouvĂ© la citation d’aprĂšs ses notes, je la reproduis ici : « We have understood that the destruction of the envrionment is an enormous danger. But I truly believe that the lack of adequate imagery is a danger of the same magnitude. It is as serious a defect as being without memory. What have we done to our images? What have we done to our embarrassed landscapes? I have said this before and will repeat it again as long as I am able to talk : if we do not develop adquates images we will die out like dinosaurs. » CrĂ©dits photos : Alexis Bellavance

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