De la colle et de la poésie

14 avril 2015

La rue n'est pas qu'un espace de transit. C'est aussi un espace normé, contraint par des règles écrites qui régissent nos déplacements et influencent nos vies. Sur les murs de la ville, dans le métro, le pouvoir nous parle. La publicité, les enseignes de magasins, les panneaux créent un réseau de communication composé de phrases courtes, souvent univoques, qui amènent le passant à se comporter comme une marchandise, en acceptant les contraintes imposées par le lieu au nom du bon fonctionnement de l'organisation sociale.

L'affichage sauvage secoue cette obéissance, ne serait-ce que par la manière dont il s'approprie l'espace. Mais il demeure un moyen d'information ou de propagande avant d'être un moyen d'expression. Sauf lorsqu'artistes et poètes le détournent comme dans le cas du projet d'affiches poétiques orchestré par l'artiste et poète Yan St-Onge et par les Productions Arreuh, pendant le festival de poésie Dans ta tête qui a eu lieu du 5 au 15 mars 2015 à Montréal.  

 

La particularité de ces affiches, c'est qu'elles ne présentent pas un contenu explicite, ne véhiculent pas de message. Elles ne sont pas signées, ne renvoient à aucun site web, à aucun contexte auquel le passant pourrait les rattacher. Leur ambiguïté crée des brèches poétiques dans des lieux fonctionnels. Par exemple, l'affiche réalisée par Sébastien Dulude est composée d'un poème dense que la plupart des passants ne prendront probablement pas la peine de lire, mais dont ils saisiront, dans l'espace négatif de l'affiche, l'anagramme V I F qui apparaît à la verticale grâce à la mise en page du poème.

Les collaborations entre adultes et enfants produisent également des messages équivoques, comme cette affiche où le dessin d'un ours et la phrase «un ours c'est dur à dessiner» se relancent l’un l’autre à la manière de la pipe de La Trahison des images de Magritte. «Le caractère enfantin n'est pas trop associé habituellement au street art. C'est ce type de croisement des genres qui me paraît nécessaire», explique Yan St-Onge.

 

 

Dans une conférence sur l'acte de création prononcée en 19871, Deleuze définit le langage communicationnel comme un acte qui vise la «transformation et la propagation d'une information. Or, une information, c'est quoi? C'est pas très compliqué, tout le monde le sait : une information c'est un ensemble de mots d'ordre. Quand on vous informe, on vous dit ce que vous êtes censés croire, en d'autres termes : informer c'est faire circuler un mot d'ordre.»

Le langage communicationnel a un but clair et univoque. Comme une route droite ou un trajet de métro, il sert à nous amener d'un point A à un point B le plus rapidement possible. Du coup, il force corps et pensée à suivre servilement le chemin tracé. Pour Deleuze, l'art apparaît alors comme un «acte de résistance», un discours subversif et minoritaire qui tente d'ouvrir des chemins dans l'espace que le discours dominant a balisé.

Si l'on prend au mot la définition deleuzienne de la création, les affichistes du Festival Dans ta tête fabriquent de véritables «actes de résistance» en posant des gestes ambigus et singuliers. Ils envahissent des espaces habituellement réservés à l'information et à la publicité, et dialoguent autant avec le pouvoir quand les affiches se superposent aux publicités collées sur les palissades de la ville, qu'avec le peuple quand elles côtoient un avis de recherche agrafé sur un poteau.

Parfois, les artistes s'approprient même le langage fonctionnel qui les entoure. C'est le cas notamment de l'affiche de Jonathan Lamy qui a réalisé un collage numérique à partir de photographies de mots dans la ville. Le langage utilitaire de la ville est prélevé et redécoupé, pour retourner à la rue sous une forme poétique. 

 

 

C'était également le cas pour un autre projet réalisé à Montréal en 2011 : Montréal Sauvage. Ce projet d'intervention artistique reprenait le langage des affiches d'animaux perdus pour interroger, avec humour, la vision du sauvage dans le milieu urbain. Au total,  plus de 180 affiches sérigraphiées d'ours, de perroquet, de gorille, de rat et de pingouin avaient été imprimées en sérigraphie et éparpillées dans les rues de la ville. Chaque animal était associé à un quartier de Montréal dont il soulignait les caractéristiques et l'histoire.

Comme pour les affiches poétiques du festival Dans ta tête dont on peut suivre la cartographie en ligne, la diffusion urbaine des affiches de Montréal Sauvage était soutenue par une installation numérique facilitant le suivi du projet.  

 

 

La diffusion sur Internet assure à ce genre de projets une plus grande pérennité et offre, peut-être, la motivation nécessaire aux artistes pour perpétrer un geste – parcourir la ville chargé de son tas d'affiches et de son sceau de colle – dont le résultat passera la plupart du temps totalement inaperçu. Car, dans un espace urbain où notre œil est constamment sollicité, ces affiches ont peu de chance d'être vues. Aucun cadre ne vient souligner leur présence, aucun cartel ne permet de les percevoir comme des œuvres d'art. En reprenant les matériaux pauvres de la rue, elles se noient le plus souvent dans la masse des avis de recherche, des publicités et des annonces qui se superposent sur les palissades de chantiers et sur les poteaux de la ville. C'est à ce titre que le geste politique d'appropriation de l'espace urbain se confond au geste poétique. Le message est surtout une invitation, l'invitation d'une rencontre avec un passant qui comprendra ce qu'il voudra, quand il le voudra.