L’âge d’or des hommes blancs

12 avril 2016

Réaction à la lettre intitulée «GO à quoi?» de la dramaturge Annick Lefebvre adressée à Ginette Noiseux, directrice générale et artistique d’Espace GO.

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Retournons tout d’abord en 2009, au moment des célébrations des 30 ans d’Espace GO : Pol Pelletier «lance une guerre des dates» (le titre est de Luc Boulanger) en accusant la compagnie issue du Théâtre Expérimental des Femmes de ne plus être un lieu du féminisme. L’article du Devoir se termine avec ces mots de Ginette Noiseux : «Pol est un personnage peu banal. Elle me fait rire. Et je l’aime. Je le dis sans mesquinerie. Certes, comme carte de fête, c’est un peu spécial. Mais elle vient de me rajeunir de dix ans. C’est flatteur!»

Mais voilà que depuis la parution du «coup de gueule» d’Annick Lefebvre dans le plus récent numéro de Jeu, Noiseux (et plusieurs autres) ri(en)t un peu moins. La directrice de GO confiait en effet à Boulanger, cette fois dans La Presse, avoir reçu la lettre de la jeune dramaturge comme un «coup de poing au visage», et depuis (presque) tout le monde en parle… ce qui a provoqué l’ire du même journaliste, sur les médias sociaux :

Le débat sur la direction d’Espace GO est en train de déraper! Si le coup de gueule d’Annick Lefebvre n’est pas coulé dans le mépris et l’arrogance; l’auteure maîtrise bien mal le 2e, 3e et énième degré! Prenez votre place Bordel de merde ,sans dénigrer des Femmes artistes qui ont contribué à la richesse de la création québécoise. Vos critiques acerbes suintent la jalousie et la frustration. Si #GinetteNoiseux nuit à l’expression artistique des femmes au Québec , vous n’êtes pas sortis de l’auberge les Y. Et vous vivez sur une autre planète.

Voyons donc où se produisent quelques «dérapages»…

L’idée de risque, faut-il le rappeler, sous-tend celle de danger.
Quel est le danger réel auquel on s’expose en accueillant
de «nouvelles voix d’auteures québécoises»?

Quel(s) risque(s)?

Dans sa lettre, Annick Lefebvre évoque rapidement les metteures en scène Catherine Vidal et Nini Bélanger, mais l’ensemble de son réquisitoire met surtout de l’avant les dramaturges : Sarah Berthiaume, Catherine Chabot, Marianne Dansereau, Rébecca Déraspe, Marie-Hélène Larose-Truchon, Marie-Ève Milot, Johanna Nutter et Marie-Claude St-Laurent, dont certaines auraient créé des «personnages féminins complexes et crissement en concordance avec leur époque». D’autres noms apparaissent également, introduits ceux-là par la négative : «[s]’associer à Sophie Cadieux ou à Evelyne de la Chenelière ne représente pas un très grand risque artistique», déplore Lefebvre, ce qui rejoint le commentaire d’Eric Jean (cité par Boulanger dans La Presse) : «Le théâtre au Québec n’a malheureusement plus la liberté de prendre de vrais risques, trop condamné à programmer des succès assurés défendus par des artistes connus du public et devenus des valeurs sûres.»

Voilà où les choses commencent à être dangereuses : de telles déclarations, absolument nobles et tout à fait défendables en apparence, se veulent également un ramassis de données et de concepts qu’on utilise sans (ne plus) trop les interroger. En effet, d’une part, on glisse allègrement des metteures en scènes aux artistes en passant par les auteures et les personnages et, d’autre part, on accole cela au risque sans véritablement se poser de questions sur sa nature. L’idée de risque, faut-il le rappeler, sous-tend celle de danger. Quel est alors le danger réel auquel on s’expose en accueillant de «nouvelles voix d’auteures québécoises»?

Si on a peur que le public ne soit pas au rendez-vous, je devrai faire observer que lorsqu’un théâtre décide de créer le texte d’une dramaturge peu connue qui a coiffé sa pièce d’un titre à la fois incendiaire et célèbre depuis 1898, et que dans ce spectacle on retrouve au moins trois comédiennes très en vogue que monsieur et madame tout-le-monde connaissent par l’entremise d’un téléroman extrêmement populaire, alors le risque que les gens ne répondent pas à l’appel semble moindre que si l’on met à l’affiche le dernier Chaurette qui demeure, depuis presque 40 ans, l’un de nos meilleurs écrivains… en même temps que l’un des plus impopulaires. Je doute, oui, qu’Espace GO ait renfloué ses coffres avec le monologue de (la très complexe) Martha von Geschwitz qui, pour contrer la platitude de son existence, se vautrait dans l’expectative de son propre drame (difficile d’être plus de son époque, avouons-le).

Dans le même ordre d’idées, je ne crois pas que ce soit avec le désir de voir la pourtant «consacrée» Sophie Cadieux que le public s’est récemment rué vers l’Espace Libre afin d’assister à la plus récente création du Nouveau Théâtre Expérimental. Oui, c’est bête comme ça : chaque production amène son lot de facteurs (parfois absurdes) qui peuvent en favoriser ou en menacer l’achalandage – on sait notamment à quel point la durée de Five Kings en a rebuté plusieurs…

Bref, on ne m’a pas convaincu de la valeur de l’équation nouvelles voix = risque que posent plusieurs, un peu à la hâte. Il y a diverses façons de contourner le fameux danger de la salle vide sans compromettre l’intégrité artistique des projets, et j’espère que les quelques exemples que je viens de donner en fournissent un début d’illustration; il y a désormais assez de personnages féminins à couper le souffle, de comédiennes talentueuses, de metteures en scène aguerries ou prometteuses, et d’auteures exceptionnelles pour que les voix des femmes ne soient pas davantage entendues.

Le risque est grand qu’on fasse de GO un véritable
lieu du féminisme – ce qui serait merveilleux –
mais que, parallèlement, on oublie que presque partout
ailleurs le deuxième sexe occupe une place marginale.

Mais Lefebvre réclame la «parole des auteures du Québec de maintenant» – parti-pris textocentriste qu’on ne pourra pas trop lui reprocher compte tenu qu’elle est elle-même auteure –, et il faut lui donner raison : la compagnie qui descend du Théâtre Expérimental des Femmes manque de curiosité, affichant un décalage certain entre ses discours officiels et ses orientations récentes. Or bien que je sois le premier à déplorer que plusieurs directions artistiques actuelles vont dans tous les sens – entendre : qu’elles n’affichent aucune direction –, je crains qu’en donnant une mission féministe plus affirmée à GO on s’en contente et qu’on néglige ce qui (ne) se passe (pas) ailleurs. Citant Virginia Woolf, Pol Pelletier affirmait quant à elle, dans Joie : «Avoir des lieux à soi, quand on est femme, c’est très important.» Est-ce exagéré d’y voir l’image, certes inquiétante, de la femme dans sa maison à laquelle l’extérieur lui est en quelque sorte interdit? Voici où je veux en venir :

Mardi dernier, le Théâtre du Nouveau Monde dévoilait en grandes pompes sa saison 2016-2017. Des six spectacles qui la composent, aucun des morceaux n’a été écrit par une femme; deux mises en scène seront assurées par des femmes; des 60 personnages qui composent l’ensemble des six distributions, le tiers seulement sont féminins (21, contre 39 hommes). Et on repassera pour la diversité culturelle à l’œuvre dans ces distributions…

Continuons : le clan Duceppe, en 2015-2016, aura présenté une saison entièrement masculine (dont deux des cinq mises en scène auront été signées par des femmes); des 33 rôles ici présentés, 11 sont campés par des femmes – exactement les mêmes ratios qu’au TNM, donc.

Madame Filiatrault, dont on sait pourtant l’opinion virulente au sujet des «folles» qui ne se sont pas, selon elle, affranchies des hommes, n’a présenté dans son théâtre, en 2015-2016, que des pièces d’hommes; sa Revue 2015 aura certes été signée par un collectif d’auteurs, mais sur le site de la compagnie on n’en donne pas plus de détails; dans sa saison masculine, deux spectacles ont été mis en scène par une femme, en l’occurrence elle-même.

Et que dire du Théâtre d’Aujourd’hui? Sur les 13 spectacles de l’actuelle saison, un seul a été écrit par une femme, et deux autres sont le fruit d’une collaboration entre hommes et femmes; aucun des spectacles n’a été mis en scène par une femme.

Le constat est légèrement mieux – mais à peine – du côté du Quat’Sous, tandis qu’à l’Usine C et au Prospero, par exemple, les femmes sont beaucoup mieux représentées, heureusement.

Bref, en concentrant notre attention sur Espace GO – dont la représentation hommes-femmes est déjà somme toute assez équitable… bien que cela ne soit jamais acquis –, on néglige que les femmes sont cruellement absentes de nos scènes institutionnelles et ce, même si celles-ci, dans plusieurs cas, sont gérées par des femmes[1]! Le risque est grand, dis-je, qu’on fasse de GO un véritable lieu du féminisme – ce qui serait merveilleux – mais que, parallèlement, on oublie que presque partout ailleurs le deuxième sexe occupe une place marginale.

J’ai bien lu l’avertissement d’Olivier Choinière à l'effet que «tant qu’on ne discute que de grands principes, tout le monde vote pour et rien ne bouge», et j’y adhère, cependant je ne suis pas d’avis que la déclaration d’Anne-Marie Cadieux à laquelle Choinière répondait («La parole des femmes de toutes générations devrait prendre les théâtres d’assaut») soit des plus abstraites, au contraire.

Isn’t it 2016, pour paraphraser l’autre? Pol Pelletier, en ce sens, avait peut-être raison : «On n’avance pas, on régresse!»

 

Comment (en) parler

Une des réactions les plus intéressantes dans cette affaire a sans doute été celle d’Evelyne de la Chenelière. Comme toujours pertinente et posée, elle accusait le texte d’Annick Lefebvre d’être «d’une pauvreté accablante. Il expose une pensée sans raffinement, sans complexité, et semble nourri par le désir de ''poser une bombe", palliant la maigreur de sa réflexion par des formules-choc en invectivant Ginette Noiseux avec une familiarité déconcertante», non sans, par la suite, reprocher à Christian Saint-Pierre d’avoir publié une telle lettre car «[l]es coups de gueules et la spontanéité ont amplement de tribunes où sévir».

Sur ce point, on ne peut que donner raison à de la Chenelière. Aussi, comme elle, je reconnais la qualité de la réflexion de Jessie Mill dans «L’art de la programmation» (Liberté), premier texte de sa série Écologie théâtrale que complète «La guerre des étoiles» dans lequel l’essayiste se demande si, «[d]u critique professionnel au blogueur amateur, de l’artiste au spectateur», la critique ne serait pas «entre les mains de tous».

À l’instar de Mill, je ne m’inquiète pas tant de la multiplication des messages sur la culture que de l’affadissement de la réflexion critique sur (l’état de) l’art. Que monsieur et madame tout-le-monde parlent comme ils peuvent d’un spectacle, c’est une chose, mais que des observateurs d’expérience ne soient visiblement plus en mesure d’articuler un discours engageant sur les pratiques qu’ils suivent, cela me laisse perplexe.

Le problème va dans les deux sens :
d’un côté on s’émoustille devant les vedettes et on glorifie les classiques,
et de l’autre on réserve un traitement extrêmement froid à la création québécoise.

La semaine dernière par exemple, La Presse titrait «L’âge d’or du TNM» car notre Maison de Molière a atteint l’âge vénérable des 65 saisons, et pour l’occasion Luc Boulanger n’a pas manqué d’appuyer fort sur son clavier pour vendre la chose : «les grands classiques et les belles premières», «de la grande visite», «on applaudira le polyvalent [untel]», «œuvre phare», «spectacle d’envergure», «partition savoureuse», «entouré d’aussi grosses pointures», «acteur de 30 vies», autant d’expressions gagnantes pour une lourde machine qui désire remplir ses salles. Puis le journaliste devient neutre pour décrire la création des Éternels pigistes; on comprend qu’il ne peut vanter une pièce qui n’a pas encore vu le jour, cependant le paragraphe sur ce spectacle est plat, sans vie, presque inintéressé; aucun comédien «prodigieux», pas de «magnifique distribution», ni même un seul adjectif qui pourrait décrire le travail des Éternels pigistes depuis les 20 dernières années. Bref, le problème va dans les deux sens : d’un côté on s’émoustille devant les vedettes et on glorifie les classiques, et de l’autre on réserve un traitement extrêmement froid à la création (québécoise); dans les deux cas, aucune analyse ou un début d’établissement de quelques fils conducteurs ou tendances… et on n’a certainement pas relevé le peu de présence féminine dans cette saison!

C’est cela, oui, qui m’inquiète davantage qu’un texte que d’aucuns, Evelyne de la Chenelière en tête, ont qualifié de vulgaire (dans l’analyse et dans le ton). Et il est ici ironique que Mill, que la première cite en exemple, écrive notamment dans «La guerre des étoiles» :

On devrait attendre de la critique aguerrie qu’elle puise à même son bagage de spectateur, suive les mouvements artistiques et témoigne des mutations de la scène ou, au contraire, remette les choses à leur juste place, comme l’a fait habilement Alexandre Cadieux du Devoir, redonnant une profondeur historique au discours féministe appuyé du J’accuse d’Annick Lefebvre, angle mort des critiques tous séduits et conquis par l’aplomb de sa langue.

Pensons à ce qu’a été le premier scandale des Belles-Sœurs, rappelons-nous également de l’étonnement qu’a provoqué le Dragonfly of Chicoutimi, et comparons avec ce qui se passe maintenant : n’est-ce pas la langue, une fois de plus, qui aura ici retenu l’attention[2]? Notre surconscience linguistique, disait la dame… Car au risque de me répéter, même si Lefebvre a apostrophé Noiseux, les accusations de la dramaturge sont sensiblement les mêmes que celles de 2009[3]. Pourquoi, finalement, un débat? Parce que les textes de Mill sur les programmations, si étoffés soient-ils, les critiques qu’on publie sur ce site également, n’auront jamais, semble-t-il, le retentissement d’un «Ginette, calvaire!» lancé vers Noiseux… qui est pourtant beaucoup moins responsable que bien d’autres de la perte de sens de notre activité théâtrale.

La preuve? Souvenons-nous que Noiseux avait également répliqué à Pol Pelletier qu’il est «toujours plus facile de dire que de faire», or voilà qu’il y a quelques jours sa déclaration s’est terminée ainsi : «Parce que dire, c’est bien, mais "faire" c’est pas mal non plus!»; elle nous annonce un «chantier de réflexions sur les enjeux actuels du théâtre féministe» qui compte de plus en plus d’anciens territoires, et que la nouvelle génération de créateurs, c’est une évidence, devra (ré)investir. À la bonne heure!

Mais d’ici là, qu’on félicite Annick Lefebvre d’avoir un peu fait bouger les choses : sa langue nous aura amenés ici… pour qu’ensemble, espérons-le, nous allions ailleurs.

 

 


[1] Je parle ici uniquement des directions artistiques. Il y aurait vraiment lieu de se questionner sur la composition des conseils d’administration dans le milieu théâtral.

[2] Souvenons-nous également que la question linguistique avait été évoquée pour railler Les fées ont soif à sa création.

[3] Mais Pelletier, c’est Cassandre; «Pol est folle…», lançait-elle en boutade dans Océan, tout comme dans Nicole, c’est moi (spectacle d’adieux) elle racontait, encore une fois non sans autodérision, qu’elle était, aux yeux de plusieurs, la seule comédienne d’ici à pouvoir interpréter Hildegarde de Bingen; l’artiste amuse plus qu’elle ne dérange, semble-t-il.