La forme d"une ville

29 avril 2019

Nadine Gomez, Exarcheia, le chant des oiseaux, Nadine Gomez, 2018, 73 minutes.

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« La forme d’une ville change plus
vite, hélas, que le cœur des humains »
Jacques Roubaud

Le deuxième long-métrage de Nadine Gomez explore la vie étonnante d’Exarcheia, un quartier d’Athènes qui, depuis la crise qui a durement marqué la Grèce, est devenu une sorte de microcosme dans lequel fleurissent les initiatives communautaires, l’autogestion, l’anarchisme et les propositions de vie alternatives. Les difficultés récentes semblent avoir instauré un nouvel espace-temps aux possibles encore indéfinis. Documentaire et essai tout à la fois, Exarcheia, le chant des oiseaux est une réflexion – brillamment exécutée – sur la façon dont l’homme habite son environnement et pense son histoire.

Malgré des prémisses essentiellement politiques et sociologiques, le film de Nadine Gomez arpente un terrain philosophique et, dans une certaine mesure, mythologique. En son centre, Athènes, ville de ruines aux « caractéristiques magiques » et sujette à toutes les fantasmagories. Le film se déploie le temps d’une nuit, pendant laquelle la réalisatrice part à la rencontre des habitants du quartier d’Exarcheia – artistes, acteurs du milieu culturel, militant et passants anonymes – multitude de figures qui se font l’écho de la vie du quartier. Présence discrète mais toujours sensible derrière sa caméra, Nadine Gomez filme Exarcheia avec une subjectivité juste assez appuyée. Elle arpente le labyrinthe de ses rues à demi plongées dans la noirceur, entre dans les lieux clos que sont les bars et les salles de spectacle, capte à la fois l’ambiance visuelle et sonore du quartier. Un certain effet décousu dans la structure du film, ainsi qu’un parti-pris d’opacité reproduisent bien les paramètres qui sont ceux de l’expérience vécue. Ainsi, c’est également nous qui allons à la rencontre de l’autre, nous qui déambulons dans Exarcheia. Nadine Gomez propose une expérience qui devient alors bien plus qu’une entreprise documentaire ou informative au sens le plus strict du terme.

Habiter le monde

Les figures croisées dans le film livrent à la réalisatrice leurs réflexions, leurs projets, leurs craintes et leurs espérances, contribuant chacun à la composition d’un grand discours à relais. Cette dimension discursive est centrale à l’objet proposé par Nadine Gomez. Il était ainsi judicieux d’ouvrir le film par une citation d’Hannah Arendt sur le langage, qui souligne l’importance des mots dans la façon dont l’homme apprivoise son expérience du monde. La caractéristique d’Exarcheia qui frappe d’emblée le regard, c’est la quantité inouïe de graffitis qui recouvrent ses murs, véritable épaisseur textuelle qui fait presque de ce quartier un livre à lire, un répertoire de signes. L’importance des mots est également soulignée par un certain nombre de références à des textes littéraires, vus à l’écran ou cités par les protagonistes du film. De façon générale, Exarcheia, le chant des oiseaux exhibe un amour de l’art (dans toutes ses formes) et de la philosophie qui, comme le rappelle un homme dans une réplique aux accents platoniciens, sont tous deux le fruit d’Éros, de l’érotisme présidant à toutes les réalisations humaines.

C’est cet élan initial qu’il s’agit de retrouver pour l’homme, malgré les vicissitudes qui l’éloignent de son origine. Depuis longtemps « les dieux sont partis » d’Exarcheia, et la vie a perdu de sa magie, ce qui rend plus difficile la communion entre l’homme et le monde. La question du rapport au passé et à l’histoire est particulièrement sensible tandis qu’elle s’ancre dans ce lieu, Athènes, ville qui semble comme le berceau, par certains aspects fondamentaux, de la culture occidentale. Alors que certains habitants d’Exarcheia croisés dans le film regrettent les métamorphoses successives de la ville – qu’ils considèrent comme une détérioration –, certains croient qu’elle est un organisme qu’il faut laisser évoluer selon ses propres règles. À chacun de se bâtir de nouveaux repères historiques. Les graffitis d’Exarcheia, qui sont pourtant les marques les plus contemporaines des remous de l’histoire, sont déjà, par anticipation, des traces d’événements qui seront un jour révolus, oubliés.

Sous le signe de la fable

Nadine Gomez réussit à bien articuler l’arrière-plan politique du propos – on ne perd jamais de vue les problèmes vécus par la Grèce dans la foulée de la crise économique et des mouvements migratoires – à une méditation profondément philosophique sur l’expérience humaine et les valeurs qui guident nos prises de position. Pour un homme interrogé par Nadine Gomez lors d’une déambulation en voiture, et dont les deux fils ont été incarcérés en raison de leur activisme anarchiste, il faut apprendre à voir l’essence des choses pour se libérer de ses chaînes. Discutant de leurs conceptions respectives du cinéma, deux hommes formulent l’espoir d’arriver à faire un jour de beaux contes de fées, qu’ils préfèrent aux œuvres trop manifestement politiques. C’est comme si l’on trouvait, dans la fiction – ou dans le mythe –, la meilleure façon d’entrer en rapport avec le réel. Nadine Gomez appelle peut-être à un certain réenchantement dans notre façon de voir le monde : malgré l’agitation politique, les oiseaux chantent encore à Exarcheia, indifférents aux bouillonnements d’un monde trop humain.

Il paraît cohérent, alors, que le film, circulaire dans sa structure, s’ouvre et se ferme sur le récit presque psalmodié que nous livre une jeune femme d’une vieille histoire grecque. Il revient aux pouvoirs du langage de célébrer le mystère de l’existence, de questionner incessamment ce dernier dans l’espoir d’atteindre à une transformation positive de soi et du monde. Dans l’espace d’une nuit, c’est un peu ce qui s’accomplit à même le film. Prenant la parole à la toute fin du documentaire, l’un des habitants d’Exarcheia insiste sur les vertus mystérieuses de la nuit. « Les humains changent pendant la nuit. La nuit les change », dit-il, affirmant que celle-ci permettrait de découvrir son vrai soi et d’accéder à une forme de révélation. Au terme du film, un cycle s’est accompli. Les dernières images sont celles de la lumière du jour, comme si après tout un parcours nocturne aux accents mythologiques, le film s’ouvrait sur l’espoir d’un nouveau départ, d’une nouvelle entreprise de fondation.