Gros méné

25 juillet 2016

Podz, King Dave, Go Films, 2016, 99 minutes.

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Déjà, en l’annonçant en grosses lettres blanches sur fond noir, la bande-annonce cherchait en amont à endiguer tout discours critique, à astreindre le potentiel spectateur à la pâmoison devant une prouesse technique à forte tendance jupitérienne.

Le plan-séquence.

Ce tour de passe-passe, décrié par les uns pour sa grandiloquence appuyée, savouré par les autres pour la maestria et la minutie qu’il commande, a su oblitérer la considération de films entiers, ceux-ci réduits pour la postérité à un seul plan (pensons à l’ouverture de Touch of Evil d’Orson Welles). Poussant l’audace jusqu’à faire partie d’un club très sélect incluant L’Arche russe d’Alexandre Sokourov et le récent Victoria de Sebastian Schipper, King Dave, cinquième long métrage de Podz/Daniel Grou, est principalement composé d’un travelling de 91 minutes, virevoltant sur neuf kilomètres dans les rues de Montréal et traversant une vingtaine de lieux distincts. Si l’ambition de ce projet détonne au Québec, s’il faut la reconnaître et dans une certaine mesure la célébrer, son jusqu’au-boutisme alanguit jusqu’à l’épuisement, le mirobolant spectacle de prestidigitation proposé tournant ultimement à l’interminable solo de guitare.

Dave (Alexandre Goyette), wigger dont la prolixité n’a d’égale que l’impertinence, narre à la première personne l’expérience d’une déchéance qui s’étalonnera sur une semaine, provoquée par une série de vols de radios. Sa blonde à la tignasse crêpée (Karelle Tremblay, remarquée dans le sous-estimé Les Êtres chers d’Anne Émond) le quitte après une altercation dans un bar, un gang de rue lui cherche noise aux quatre coins de Montréal; pour faire court, bien que ce petit caïd soit au fond un bon gars, la poisse lui colle aux talons comme son ombre. Victime d’intimidation durant sa jeunesse, Dave cherche à prouver envers et contre tous qu’il est l’king d’la coche. Or, la grenouille imite très mal le bœuf.

Présenté pour la première fois au théâtre Prospero au mois de mars 2005, récipiendaire des Masques d’interprétation masculine et du meilleur texte, King Dave passe des planches au grand écran en transposant tel quel le texte d’origine. Brisant le quatrième mur, Dave s’adresse au public comme s’il racontait une anecdote à ses chums de brosse, ne lésinant pas sur l’utilisation des fucking sous forme adverbiale, des sacres et des allusions salaces. Douchebag consacré, Dave nous propose par la bande un tour de Montréal l’interdite, peuplée de truands à la petite semaine, où règne le commerce interlope.


Mylène St-Sauveur et Alexandre Goyette

Lors des premières représentations de la pièce, Goyette, qui l’a écrite en plus d’y jouer tous les personnages, avait la mi-vingtaine; il approche aujourd’hui la quarantaine. Le décalage entre le dialecte adolescent, à la limite caricatural, et l’allure du type qui le débite avec conviction a de quoi décontenancer. S’il frôle parfois l’avatar, Dave existe. Comme l’ont dit Goyette et Podz en entrevue, «on connaît tous un Dave». Oui, on connaît tous un Dave, un cabochon qui, par orgueil mal placé, va foutre le bordel dans sa vie et celle de tous ceux qui auront eu la malchance de croiser sa route. Le degré de tolérance du spectateur face à ce protagoniste atypique et à son chemin de croix influera sur son appréciation primale du film.

D’un point de vue strictement technique, ce fameux plan-séquence est effectivement impressionnant. En l’espace d’une seconde, les décors changent complètement, une journée succède à une autre en un claquement de doigt, tantôt le jour, tantôt la nuit sous la pluie, et tous les acteurs, bien qu’inégaux dans leur jeu, s’accordent adéquatement au rythme effréné. La caméra s’approche ou s’éloigne de Dave selon une logique du cadrage et crée un ballet nerveux, où chaque mouvement semble à la fois maladroit et maitrisé,  transposant efficacement la détresse de Dave. King Dave, c’est cette scène de Goodfellas où Henry Hill essaie de fourguer des revolvers à un complice, coupe de l’héroïne chez son amante à l’insu de sa femme, s’envoie des montagnes de coke dans le pif et hallucine des hélicoptères le traquant sans cesse, le tout en s’occupant simultanément du souper d’anniversaire de son jeune frère. Au détriment d’une clarté narrative – ce qui ne fait pas défaut dans le film de Scorsese – et nonobstant une pause bien méritée, quoiqu’un brin cucul la praline, en compagnie d’une jeune femme qui pourrait «sauver» Dave (Mylène St-Sauveur), le film n’offre aucun répit.

King Dave est moins aberrant que Miraculum, l’avant-dernière production signée Podz. Néanmoins, les deux films partagent cette même indifférence quant aux dialogues, comme s’ils étaient des passages obligés pour se rendre au prochain morceau de bravoure annoncé. Souvent ridicule, le film précipite les conséquences d’un crime grave et plus ou moins plausible (une ellipse enjambe un long séjour en prison) et confine ses victimes à l’hors champ. Récit sur la rédemption d’un homme coincé entre l’arbre et l’écorce, étude de cas d’un microcosme violent d’où il est impossible de s’extirper, comédie survoltée à la Trainspotting, King Dave veut être tout à la fois, mais en prenant le parti du spectacle comme fin, il perd en résonnance. À vouloir faire compliqué, Podz et Goyette diluent les charges émotive et réflexive qu’ils cherchent avec grand soin à magnifier.

Ceci dit, le Dave que vous connaissez adorera sans doute. 

crédit photos : Films Séville