Comme pour de vrai

16 février 2018

Pascal Plante, Les faux tatouages, Nemesis Films, 2018, 87 minutes

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À la queue leu leu, en l’espace d’à peine deux ans, le jeune Pascal Plante a signé trois courts métrages d’exception : Drum de marde, Blonde aux yeux bleus et Nonna. Ces films aux sujets diamétralement opposés partagent un goût pour l’immédiateté que Cassavetes aurait sans doute apprécié. Dans ses mains – d’accord, dans celles de son directeur photo – la caméra n’est pas un appareil de captation à poser sur des rails qui paramètrent les mouvements, mais le témoin impartial d’une action qui ne se soucie guère du regard qui lui est porté. Dans ces films limpides, aucune superstructure narrative encombrante, que des fragments porteurs de sens et circonscrits dans le temps. Si Pascal Plante a étudié le cinéma, lorsqu’il était question des schémas narratifs et actanciels, soit il dormait, soit il roulait des yeux.

Si le Teen movie fait fi des mièvreries empathiques télégraphiées et autres guimauves de chez Costco, Les faux tatouages brille quant à lui par son refus de jouer le jeu de la comédie romantique pour adolescent, quoique refus puisse être un mot trop violent. L’entreprise de Plante n’est ni transgressive, ni cynique, elle est seulement allergique au superfétatoire et au prévisible. L’adage dit bien que si tu ne peux expliquer une chose simplement, c’est que tu ne la comprends pas assez. Plante raconte avec l’assurance de quelqu’un qui a déjà eu le cœur brisé. Remercions la responsable de cette peine; sans le savoir, elle a été le moteur d’un joli film québécois sur cette période ingrate entre l’adolescence et l’âge adulte, le plus juste depuis Roméo Onze d’Ivan Grbovic, qui date de 2012.

No future

Théo (Anthony Therrien, Corbo), l’air de Kirk Hammet période Kill ‘Em All, poirote les mains dans les poches dans une file de restaurant. Il sort tout juste d’un show métal qu’il est allé voir seul. Derrière lui, une jeune femme (Rose-Marie Perreault, Les démons) l’aborde et engage une conversation au sujet d’un tatouage temporaire qu’il arbore au bras. De fil en aiguille, le garçon taciturne s’ouvre à celle dont le prénom est un diminutif de Maggie (qui est quant à lui un diminutif de Marguerite), lui dévoile qu’il aimerait un jour être un tatoueur, un vrai, et qu’il fête pour encore deux heures ses 18 ans. Il l’interroge en retour sur ses goûts musicaux, sur les meilleurs shows auxquels elle a assisté. Ils passent la nuit ensemble, se revoient le lendemain, puis le surlendemain. Est-ce un flirt estival, un simple rebound, comme le suggère en riant Mag, ou le début d’une réelle complicité qui s’inscrira dans le temps? Malgré eux, leur idylle impromptue est marquée d’une date d’expiration : Théo quitte Montréal à la fin de l’été pour rejoindre sa sœur à La Pocatière. Comme pour bien d’autres détails de la vie du beau ténébreux, le comment du pourquoi demeure flou.

Sérendipité (or die)

L’écoute, force tranquille qui anime et caractérise le cinéma de Plante, trouve dans Les faux tatouages un espace décuplé, à l’intérieur duquel elle se déploie et prend ses aises. Heureusement, Therrien et Perrault sont des sujets intrigants à saisir, leur performance étant faite de regards dérobés, de sourires en coin, d’aveux gênants. Leurs personnages parlent beaucoup, comblent les silences de considérations sur la vie, sur la musique surtout, celle qui, à cet âge, construit et définit les identités (Théo questionne Mag sur ses goûts musicaux par curiosité, mais aussi pour savoir si elle aime « les bons groupes »). Ils se défilent, évitent d’aborder cette séparation écrite dans le ciel. Ce malaise n’est jamais explicité, il passe par ce rapport de confiance entre Plante et ses acteurs, notamment lors de cette superbe scène de rencontre en ouverture du film, composée d’un seul plan d’une durée de huit minutes, où transparaît toute la douceur de Théo derrière ses airs de bum et la spontanéité de Mag.

L’écriture est juste, faites de petits riens.  Sont montrés des moments que nous avons tous vécus, mais que nous voyons rarement à l’écran, comme les lendemains matins, lorsqu’on est seul dans le lit de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on entend les discussions dans le salon ou la cuisine, qu’on devine que les parents sont là, que notre apparition sera remarquée. Au second visionnement, certains détails insignifiants gagnent en ampleur, comme l’absence de Théo sur Facebook, qui d’abord ne fait pas broncher, puis qui laisse sous-entendre ce drame qui continue de le hanter, et que Plante rendra avec tact, sans s’y attarder outre mesure.

Revenons à la musique. D’une reprise de Where Did You Sleep Last Night de Nirvana (elle-même reprise d’une interprétation par Leadbelly d’une chanson folk traditionnelle) nous passons à Bro Hymn de Pennywise (qui ne l’a jamais grattée sur une guitare ou une bass?) à Metallica, Streetlight Manifesto et Rihanna. Les faux tatouages est avant tout une belle ballade punk, rugueuse mais ressentie, qui d’ailleurs n’a pas peur de faire de Sèche tes pleurs de Daniel Bélanger un thème que les jeunes amants s’échangeront comme un secret et qui, d’une écoute à l’autre, revêtira de nouvelles et plus profondes significations.

C’était mieux maintenant

Des dizaines avant Plante se sont cassés les dents sur ce projet de rendre crédibles et vivants les premières amours. Encore assez jeune pour ne pas sombrer dans une nostalgie frelatée du c’était-mieux-avant, assez vieux pour raconter cette histoire touchante avec de la perspective, en reculant symboliquement sa caméra d’un pied ou deux, le cinéaste a mis le doigt sur quelque chose de précis mais souvent insaisissable. Vaut mieux prévenir le spectateur : il le fait avec un tel talent qu’il est difficile de faire l’expérience de son film sans se remémorer, chaleureusement ou a reculons, ses propres premières amours.