Fleurs sauvages

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Annie Lafleur, Bec-de-liÚvre, Montréal, Le Quartanier, 2016, 64 pages.

Steve Savage, Mina Pam Dick, Montréal, Le Quartanier, 2016, 88 pages.
 

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Annie Lafleur, avec Bec-de-liĂšvre, signe son quatriĂšme recueil, son deuxiĂšme au Quartanier. Son travail se caractĂ©rise par sa problĂ©matisation de la reprĂ©sentation : ses poĂšmes accumulent les saillies et les lignes de fuite autour d’objets ou de situations qui se dĂ©voilent Ă  peine. La lecture, rĂ©duite Ă  des hypothĂšses et Ă  des tĂątonnements, ne restitue que l’incertitude quant Ă  ce qui Ă©voquĂ©. Son plus rĂ©cent livre poursuit cette exploration, comme en tĂ©moigne la quatriĂšme de couverture, oĂč Lafleur circonscrit son projet d’écriture en multipliant les Ă©nigmes : « La lĂšvre dĂ©chirĂ©e cherche le reste du corps dans l’habit des animaux. S’il n’y a personne, il y a beaucoup de choses, Ă  dĂ©terrer, Ă  casser, Ă  perdre. » Cette « lĂšvre dĂ©chirĂ©e » serait-elle une mĂ©tonymie qui renverrait Ă  la bouche, et par corollaire, Ă  la parole ? Et ce « corps » recherchĂ© serait-il cet ĂȘtre authentique dissimulĂ© sous « l’habit des animaux » ? Qu’en est-il de cette « langue [qui] fuit la bouche, gagne du terrain, fouille les buissons » ? Est-ce la poĂ©sie ? Sans doute, mais sur quoi gagne-t-elle « du terrain » ? Que sont « les buissons » ? Et puis, que doit-on comprendre de ce passage vers la fin du texte : « De l’enfant Ă  la vieille bĂȘte, celle qui aura tout avalĂ© voudra tout revoir, pour une derniĂšre marche en forĂȘt » ? Doit-on l’interprĂ©ter comme l’aveu d’un projet autobiographique ? À quoi renvoie cette tĂ©nĂ©breuse « derniĂšre marche en forĂȘt » ?

Ces incertitudes qui s’amoncellent, ces Ă©quivoques qui dĂ©sarçonnent, voilĂ  cette forĂȘt que doit traverser le lecteur en compagnie de la poĂšte. L’absence soigneuse de rĂ©fĂ©rents renvoie Ă  l’opacitĂ© du rapport Ă  soi et Ă  l’autre façonnĂ© par l’indicible, comme l’affirme le second poĂšme du recueil : « Ne jamais ĂȘtre morte / ni tout Ă  fait claire / [
] ne jamais en finir avec soi [
] / tu naitras ici / criblĂ©es de finales / paumes sorties des mains ». En effet, part rĂ©invention, part investigation d’une mythologie toute personnelle, le propos de Bec-de-liĂšvre ne se livre pas aisĂ©ment. Le lecteur doit naviguer Ă  travers une sĂ©rie de moments rapportĂ©s sur le vif : « l’eau du miroir bu / avec l’hirondelle / Ă©veillĂ©e de partout / elle Ă©coute aux chambres / le vol des voitures ». Des motifs thĂ©matiques rĂ©currents, comme la bouche, les doigts, le chien, le cheval, les miroirs, peuplent des textes elliptiques Ă  la syntaxe minimale : « Elle court elle boude / vide sa ligne de vie / ce n’est plus une enfant / ces choses qu’elle vit maintenant / qu’elle lit maintenant ». L’énonciation oscille aussi entre la premiĂšre, la deuxiĂšme et la troisiĂšme personne du singulier d’un poĂšme Ă  l’autre, ce qui complexifie d’autant plus l’identification de l’énonciataire : est-ce que la poĂšte s’adresse Ă  une complice ou Ă  elle-mĂȘme ? À celle qu’elle aurait pu ĂȘtre ou Ă  celle qu’elle a Ă©tĂ© ?

Se perdre et se retrouver

L’énonciation flottante, la syntaxe simplifiĂ©e et le phrasĂ© elliptique confĂšrent Ă  ce qui est Ă©voquĂ© une impression brute, un peu comme si un enfant dĂ©crivait les choses qu’il voyait sans les expliquer : « la cuillĂšre brĂ»le / sous le jupon / dans le train on m’ouvre / sa lĂšvre mĂšre ». Il y a dans ce sens fuyant quelque chose d’aliĂ©nant, d’étouffant, comme si la fragmentation du texte figurait un traumatisme dont la source est difficile Ă  identifier. Pour l’éclairer, il faut revenir un peu en arriĂšre et relire les deux poĂšmes liminaires ouvrant la premiĂšre et la deuxiĂšme partie, plus longs que les autres. Dans l’extrait suivant, la volontĂ© de rompre avec soi est explicitĂ©e, ce qui donne une assise au morcellement auquel se livre la poĂšte :

on a blanchi

on a campé marché dans les sentes coupé du bois en petites roches

on a détruit nos photos nos cahier nos visages

on a tout jeté au feu

déchiré nos ceintures mangé les baies
 

L’ensauvagement est une maniĂšre de rejeter une identitĂ© construite de l’extĂ©rieur, imposĂ©e par les institutions sociales et le regard d’autrui. L’impuissance qui rĂ©sulte de cette identitĂ© subie est thĂ©matisĂ©e dans le second poĂšme liminaire :

Ă  bĂ©tail Ă©gal ta pensĂ©e t’abat jour et nuit

les drones  te cherchent dans tous les dessins

au centre de tes poings mal pliés personne

ne te sauvera du bout des bras personne

dans l’arbre lĂ©ger les bagues te lĂąchent dĂ©jĂ 
 

La libertĂ©, dans ces conditions, rĂ©side dans l’abandon de ce carcan identitaire, « chĂąssis du systĂšme » comme l’écrivait Paul Chamberland dans Éclats de la pierre noire d’oĂč rejaillit ma vie, en Ă©laborant une langue personnelle qui s’opposerait aux « codes courants », pour citer une fois de plus l’auteur d’En nouvelle barbarie. La dĂ©familiarisation poĂ©tique rĂ©pondrait donc Ă  un impĂ©ratif d’authenticitĂ© qui permettrait Ă  la poĂšte d’exercer une souverainetĂ© sur son passĂ© et son identité : « J’apprends Ă  me lever / Ă  toutes les hauteurs. »

Aussi, le recueil gagne en unitĂ© Ă  mesure de sa progression. La troisiĂšme partie affiche un « je » beaucoup plus assumĂ©, comme sorti des broussailles : « Le miroir cassĂ© / Ă©vente mon visage / je n’ai pas besoin d’aide / je n’ai besoin de rien / et la mort ne vient pas ». La poĂšte y affirme visiblement sa rĂ©conciliation avec elle-mĂȘme, avec ce « visage » qui demeure en dĂ©pit du « miroir cassé ». La sĂ©rĂ©nitĂ© qui se dĂ©gage des phrases affirmatives de cet extrait est Ă  l’avenant : la poĂšte, en refusant le secours extĂ©rieur, accepte d’affronter seule, il me semble, la prĂ©caritĂ© d’une identitĂ© fragmentaire et morcelĂ©e, mais authentique. Cette conquĂȘte de soi, pour ainsi dire, ouvre la voie Ă  des possibilitĂ©s inĂ©dites. C’est du moins ainsi que j’interprĂšte les derniers vers du recueil de Lafleur : « aile soudĂ©e aux doigts / une fois prise la main / une fois lĂąchĂ©e l’aile / aucune ne sauve / l’ancien toi qui dure / le pigeon d’argile / masquant le soleil / ses miettes divines / son premier noir ».

Recueil dense, souvent dĂ©routant, Bec-de-LiĂšvre se rĂ©vĂšle au final l’expression d’une rĂ©sistance poĂ©tique nouĂ©e aux fibres les plus profondes de l’intime.

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Les livres de Steve Savage sont fascinants. Et un peu effrayants. Bon, d’accord, ils sont surtout effrayants. Ils effraient quiconque tente de leur faire entendre raison. Ils effraient le critique que je suis, celui qui doit donner l’impression d’une certaine maĂźtrise de la matiĂšre abordĂ©e pour convaincre de son utilitĂ©, du bien-fondĂ© de son jugement. Or, les objets littĂ©raires de Savage dĂ©jouent les attentes en bousculant les habitudes de lecture.

Hors normes dĂšs son titre qui dĂ©borde dans le sous-titre, Mina Pam Dick, Traver Pam Dick, Nico Pam Dick et Gregoire Pam Dick, son quatriĂšme opus au Quartanier, n’échappe pas Ă  la rĂšgle. Il s’agit d’un hommage explicite Ă  Delinquent, un ouvrage publiĂ© par celle qui se fait appeler Mina Pam Dick en 2009. « MĂ©sadaptation » plutĂŽt que traduction, le livre de Savage dynamite la langue et la philosophie en le faisant passer Ă  la moulinette de l’irrĂ©vĂ©rence punk. Foin de l’ordre et de la logique, des lois du rĂ©alisme et de l’identification, de la biensĂ©ance de la reprĂ©sentation ; au contraire, on assiste Ă  une rĂ©elle cĂ©lĂ©bration des mots et de la richesse de leurs possibilitĂ©s, au pouvoir pratiquement infini de l’invention verbale lorsqu’on daigne la libĂ©rer du carcan des cooccurrences et de l’isotopie. « Vive l’unitĂ© imaginaire ! » entonne l’auteur avant le tout premier texte du recueil, en italique s’il vous plait.

En effet, dans Mina Pam Dick, tout est en trompe-l’Ɠil. Les mots cĂšdent et se dĂ©forment sous les pas de l’aventurier-lecteur. Il est entrainĂ© dans tous les sens par des chaines d’associations qui tiennent souvent Ă  l’homophonie ou Ă  l’homonymie : « Faire des verres, faire des vers. Libres, non libres. Le vers, a verse, verse une larme, a tear ou a tear, une entaille, l’anagramme de ratĂ© sans accent. » Traducteur, Savage s’amuse pĂ©riodiquement Ă  passer du français Ă  l’anglais ou inversement, en puisant ici et lĂ  dans l’allemand.

La forme Ă©clatĂ©e est aussi particuliĂšre : tantĂŽt empruntant aux paragraphes aphoristiques qu’on retrouverait dans les Ɠuvres de Nietzsche ou les carnets de Wittgenstein, tantĂŽt adoptant des listes de propositions numĂ©rotĂ©es, un peu comme dans L’éthique de Spinoza, Mina Pam Dick favorise une discontinuitĂ© dĂ©sormais familiĂšre pour nous Ă  cause d’internet. Ainsi, le propos progresse par sauts, passant d’une idĂ©e Ă  l’autre, un peu comme la navigation entre les diffĂ©rentes pages du web, liĂ©es entre elles par des hyperliens :

11

HermĂšs (her mess – une mauvaise blague), aussi connu sous le nom de Mercure, est le dieu de l’invention. Je ne connais ni les chefs-d’Ɠuvre de la poĂ©sie ni les citrons de la poĂ©sie.

11.1

Un vieux thermomÚtre gradué.

12

J’allais m’attacher Ă  ma Hermes Rocket pour dĂ©coller. Je n’ai pas d’ailes aux pieds.
 

L’extrait prĂ©cĂ©dent l’illustre assez bien : le danger que pose une entreprise de dĂ©construction aussi radicale est de vers dans la gratuitĂ© et le non-sens. Ici, ce n’est pas le cas grĂące notamment Ă  l’abondant intertexte culturel qui sert de caution Ă  l’humour de Savage. En puisant dans l’encyclopĂ©die des monuments de la philosophie et de la littĂ©rature, il s’assure d’une entente minimale avec son public, qui peut Ă  partir de lĂ  apprĂ©cier les effets de dĂ©calage imaginĂ©s par l’auteur. Leur conjugaison avec des rĂ©fĂ©rences issues de la culture populaire, comme John Denver ou Lou Reed pour ne nommer que celles-lĂ , crĂ©e une proximitĂ©, voire une complicitĂ© avec les lecteurs. 

La dimension personnelle de Mina Pam Dick se rĂ©vĂšle d’ailleurs en filigrane, soutenue par des remarques autorĂ©fĂ©rentielles comme celle-ci :

Sauvage est le nom de mes ancĂȘtres. Un jour, sans trop qu’on sache pourquoi, mes ancĂȘtres changent de nom, deviennent Savage. Mais l’anglais savage, c’est toujours sauvage. On n’échappe pas Ă  son nom. On ne se sauve pas de son nom.
 

Jouer aux mots

La constellation des rĂ©fĂ©rences et des pseudonymes doit aussi son unitĂ© Ă  la prĂ©sence de cette conscience joueuse, qui se livre sans jamais rĂ©ellement se nommer par le jeu de l’écriture. L’identitĂ© se meut dans cet espace infime entre la dĂ©notation et la connotation, entre un nom dans le dictionnaire ou sur une liste Ă©lectorale et le sens qu’il revĂȘt lorsque la parole de quelqu’un l’anime. L’ensemble des permutations, commutations, altĂ©rations que Savage fait subir aux mots les vident du poids de leur dĂ©finition et les rend mallĂ©ables, ouverts au jeu de l’écriture et de la crĂ©ation, ce qui permet leur appropriation, leur personnalisation. Autrement dit, il est possible de lire Mina Pam Dick comme une autobiographie qui tait obstinĂ©ment son nom, une autobiographie qui offre aux lecteurs non pas un ensemble de faits pour reconstituer un vĂ©cu, mais plutĂŽt un instantanĂ© des rĂ©fĂ©rences culturelles qui l’anime, dont l’agencement particulier rĂ©vĂšle un style, un esprit, une originalitĂ©, bref, une Ăąme.

Cette exploration rafraichissante des tensions entre la langue et l’identitĂ© n’est pas la moindre force de cet ovni littĂ©raire : derriĂšre le florilĂšge verbal, les coq-Ă -l’ñne contrĂŽlĂ©s, les listes sans queue ni tĂȘte et les blagues sur les philosophes, on ne sent pas la poussiĂšre d’une thĂšse ou la mĂ©canique d’un projet d’écriture. Mina Pam Dick amuse. En effet, Savage fait figure de libĂ©rateur : la souplesse anarchique de ses associations transforme en jeu ce qu’on croyait enterrĂ© dans le cimetiĂšre des humanitĂ©s. La bonne humeur facĂ©tieuse de Savage est contagieuse : on se surprend, une fois le livre refermĂ©, de voir des Mina ou des Traver un peu partout, de chercher des anagrammes sur les panneaux routiers ou les affiches dans le mĂ©tro ; on se surprend, une fois le livre refermĂ©, Ă  poser un regard neuf sur notre monde. 

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