White Out. Texte et mise en scĂšne : Anne-Marie Ouellet ; Son : Thomas Sinou ; LumiĂšres : Nancy BussiĂšres ; InterprĂ©tation: LiCan-Marie Leduc, Anne-Marie Ouellet, Charline Salesse Bergeron, Isaac Salesse Bergeron, Camille Schryburt Cellard, Jeanne Sinou ; ScĂ©nographie : Simon Guilbault ; Accessoires et costumes : Karine Galarneau ; Dramaturgie : Ămilie Martz-Kuhn ; Conseil artistique : Anne-Marie Guilmaine, MĂ©lanie Dumont ; Conseil mouvement : Clarisse Delatour ; Assistance Ă la mise en scĂšne : Guillaume Saindon. Une production de Lâeau du bain prĂ©sentĂ© au Théùtre Rouge du Conservatoire du 2 au 4 juin 2023.
///
InspirĂ© du roman La maladie de la mort de Marguerite Duras, White Out se dĂ©roule dans une chambre au bord de la mer, lĂ oĂč les corps, lavĂ©s par le sel, disparaissent. Sur le plateau, un lit aux draps blancs et dĂ©faits flotte, tel un nuage, au milieu de la brume. Dehors, la mer sâagite, tandis quâune voix hypnotique murmure : « Votre amour nâest plus lĂ , il nâest plus lĂ , il est parti dans la nuit⊠» RecroquevillĂ©e dans un coin de la chambre, Ă peine visible, la prĂ©sence fantomatique de cette femme Ă la voix lasse Ă©voque dĂ©jĂ lâabsence, le vide, la douleur de la perte.
Ă mi-chemin entre le théùtre, la performance, la danse et la vie, cette crĂ©ation dâAnne-Marie Ouellet prĂ©sentĂ©e dans le cadre du Festival TransAmĂ©rique nous propose une expĂ©rience intime et sensorielle. « Câest un spectacle atmosphĂ©rique dans lequel il y a un fil narratif trĂšs mince, pour que chacun puisse projeter son histoire. », explique la crĂ©atrice en entrevue avec Le Devoir. White Out Ă©voque ainsi lâabsence sans jamais la raconter, ni mĂȘme la nommer, proposant plutĂŽt de mettre le corps Ă lâĂ©preuve : Que fait lâabsence au corps ? Que fait lâabsence du corps ?

Une tempĂȘte
La piĂšce est conçue pour stimuler tous les sens : lâouĂŻe, grĂące Ă une conception sonore complexe mĂ©langeant bruits et musique; la vue, que lâon perd et retrouve Ă lâimpromptu, Ă raison de jeux de lumiĂšres extrĂȘmement Ă©laborĂ©s ; et mĂȘme le toucher, puisquâune brume enveloppe par moments la salle, donnant lâimpression au public de palper les nuages. Comme si lâon avait Ă©tĂ© surpris par une violente tempĂȘte, lâatmosphĂšre nous plonge dans le chaos des perceptions, engendrant une dĂ©sorientation spatiale, un brouillage des repĂšres temporels, voire une certaine confusion. De fait, la mise en scĂšne remplit un double objectif, aussi bien pragmatique que symbolique : dâabord, rĂ©initialiser les sens du public pour le disposer Ă un Ă©tat dâĂ©coute renouvelĂ©; ensuite, illustrer lâeffondrement intĂ©rieur causĂ© par lâĂ©preuve de la perte, laquelle se vit comme une vĂ©ritable tempĂȘte intĂ©rieure.
Lâeffet est hallucinatoire, provoquant non seulement la dĂ©sorientation escomptĂ©e, mais induisant aussi un sentiment de dĂ©personnalisation. Ămergeant de la tempĂȘte, je me sentais vidĂ©e, habitĂ©e par lâimpression dâincarner cette femme qui, se tenant sur la scĂšne, constate la disparition de son amour en observant le pli des draps froids. Dans la salle, chacun et chacune avait regagnĂ© sa « petite maison de douleur » (pour reprendre une expression employĂ©e dans la piĂšce) tandis que dehors, la tempĂȘte faisait toujours rage.

Endolori
White Out parvient ainsi Ă lâexpression dâun Ă©tat psychique Ă la fois intime et universel, celui de la douleur, dont les signes extĂ©rieurs (mimiques, sons, dĂ©signations linguistiques), sâils ne sont que les diffĂ©rentes manifestations dâune sensation interne plus profonde, reprĂ©sentent pourtant une expĂ©rience partagĂ©e, communicable et comprise de toutes et de tous. Tel que lâĂ©crivait Wittgenstein dans les Remarques philosophiques, « [l]orsque je plains quelqu'un parce qu'il souffre, jâimagine certes sa douleur, mais j'imagine que c'est moi qui l'ai ». Câest peut-ĂȘtre Ă partir dâune telle intuition que se dĂ©ploie lâunivers onirique de la piĂšce, oĂč la douleur mise en scĂšne nâappartient Ă personne, Ă©tant toujours contaminĂ©e par celle ou celui qui lâimagine. Cette rĂ©flexion fait par ailleurs Ă©cho au processus crĂ©atif ayant menĂ© Ă White Out qui, prĂ©cise Ouellette, a pour origine une « zone trĂšs sensible et Ă©motive », laquelle a cependant pris forme en trio, câest-Ă -dire en collaboration constante avec la conceptrice dâĂ©clairages Nancy BussiĂšres et le concepteur sonore Thomas Sinou. En rĂ©sulte une lente dissipation des mots dans la lumiĂšre, remplacĂ©s au fur et Ă mesure par des sons et des gestes de plus en plus expressifs.
Bain de mer
Puis, lentement, la douleur sâestompe. Son expression se fait moins brutale, et si, dehors, le temps demeure mauvais, les draps se lĂšvent comme des voiles. Des enfants font leur apparition sur le plateau, entourant la femme ensommeillĂ©e. Ces derniers jouent Ă cache-cache avec lâabsence. Leur spontanĂ©itĂ© donne Ă la perte une dimension presque ludique, lâoccasion dâapprivoiser un peu le vide. Les gestes des interprĂštes, subjuguĂ©s par le jeu dâĂ©clairage, suffisent Ă transmettre lâidĂ©e dâune guĂ©rison sans jamais la nommer. Telle est la magie de White Out, une crĂ©ation dont la lumiĂšre Ă©clipse, littĂ©ralement, les mots, chassant la douleur comme le vent les nuages. Complices, les interprĂštes finissent par quitter le plateau deux Ă deux, revĂȘtant lâapparence de chenilles sous les draps.

Pour apprĂ©cier White Out, il faut sâabandonner entiĂšrement Ă lâenvironnement exaltĂ© proposĂ© en acceptant lâinconfort de se sentir un peu hors de soi. Il sâagit dâune expĂ©rience esthĂ©tique profondĂ©ment dĂ©stabilisante, aux limites de lâangoisse. Mais le jeu en vaut dĂ©finitivement la chandelle, puisquâon en ressort complĂštement revigorĂ©, comme aprĂšs un bain de mer qui aurait lavĂ© nos blessures.





