Passer le témoin. Entretien avec Martin Faucher

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23.05.2022

ComĂ©dien de formation, Martin Faucher Ɠuvre depuis 1982 Ă  titre de comĂ©dien et de metteur en scĂšne. Reconnu pour ses mises en scĂšne sensibles et inventives de textes contemporains et classiques, il compte plus d'une cinquantaine de rĂ©alisations Ă  son actif. Il a apportĂ© sa contribution Ă  la vie culturelle quĂ©bĂ©coise en tant que prĂ©sident du conseil d’administration de la compagnie Daniel LĂ©veillĂ© Danse de 1994 Ă  2014 ainsi que du Conseil quĂ©bĂ©cois du théùtre de 2005 Ă  2009. AprĂšs avoir Ă©tĂ© conseiller artistique au Festival TransAmĂ©riques de 2006 Ă  2014, il en fut le directeur artistique et codirecteur gĂ©nĂ©ral de 2014 Ă  2021. Entre bilan personnel, mise en perspective artistique et considĂ©rations sur la place de la crĂ©ation contemporaine dans la mĂ©tropole, Martin Faucher se prĂȘte Ă  un Ă©change dans la foulĂ©e de son choix de passer le tĂ©moin.

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Gilbert David : Pour commencer, quels sont les motifs qui vous ont amené à penser que le temps était venu de céder votre poste de directeur artistique (et codirecteur général) du Festival TransAmériques (FTA) en 2020 ?

Martin Faucher : AprĂšs 15 ans passĂ©s au FTA, huit ans aux cĂŽtĂ©s de sa cofondatrice Marie-HĂ©lĂšne Falcon Ă  titre de conseiller artistique, puis sept ans Ă  sa direction, j’ai senti que j’avais complĂ©tĂ© avec plĂ©nitude un cycle de ma vie professionnelle. Je tiens Ă  prĂ©ciser que cette dĂ©cision fut prise en dĂ©cembre 2019, soit quelque temps avant cette pandĂ©mie qui a tout bouleversĂ©. Fort de tous les spectacles de danse et de théùtre que j’ai vus, plus d’un millier un peu partout sur la planĂšte et au pays, l’envie profonde d’un retour en salle de rĂ©pĂ©tition s’est manifestĂ©e. 

GD : Au cours de votre mandat, y a-t-il eu des modulations ou des inflexions que vous avez apportées à la programmation de votre évÚnement annuel ?

MF : Lorsque David Lavoie (avec qui j’ai travaillĂ© en Ă©troite et heureuse collaboration Ă  la codirection gĂ©nĂ©rale) et moi avons entrepris notre mandat, nous hĂ©ritions d’un Ă©vĂšnement en excellente santĂ© artistique. Il y avait toutefois une importante rĂ©flexion Ă  mener quant Ă  l’élargissement du public du festival, Ă  son rayonnement, ainsi qu’aux conditions techniques et financiĂšres offertes aux Ă©quipes artistiques invitĂ©es Ă  y participer. Avec le souci de maintenir une effervescence tout au long du festival, nous avons tout d’abord ramenĂ© sa durĂ©e Ă  16 jours plutĂŽt que 19 et nous avons Ă©tabli notre capacitĂ© de programmation Ă  plus ou moins 25 spectacles nationaux et internationaux par Ă©dition. Ces dĂ©cisions nous ont permis de canaliser nos Ă©nergies afin de mieux concrĂ©tiser les actions du festival et communiquer ses diffĂ©rents volets, programmation et activitĂ©s de mĂ©diation, avec une plus grande force auprĂšs des publics montrĂ©alais, quĂ©bĂ©cois, canadiens et mondiaux. Tout en demeurant fidĂšle au mandat artistique du festival, nous avons ainsi augmentĂ© son offre de frĂ©quentation, passant de 15 000 siĂšges en 2007 Ă  presque 24 000 en 2020 (Ă©dition qui fut malheureusement annulĂ©e en raison de la pandĂ©mie). Ma derniĂšre Ă©dition en 2021 fut prĂ©sentĂ©e dans des conditions sanitaires trĂšs contraignantes et n’a pu ĂȘtre frĂ©quentĂ©e que par trĂšs peu de spectateurs et par aucun diffuseur venu de l’étranger.

L’amĂ©lioration des conditions Ă©conomiques, techniques et artistiques de crĂ©ation a Ă©tĂ© au cƓur de nos actions dĂšs le dĂ©but de mon mandat. Les sommes allouĂ©es Ă  la coproduction pour les crĂ©ations nationales ont augmentĂ© de maniĂšre significative et nous avons offert des rĂ©sidences de crĂ©ation Ă  toutes les Ă©quipes artistiques programmĂ©es. Nous avons aussi renouĂ© avec la coproduction internationale Ă  raison d’un spectacle par Ă©dition. Il y avait dĂ©jĂ  au FTA plusieurs activitĂ©s de mĂ©diation entourant la programmation : rencontres des artistes avec le public aprĂšs les reprĂ©sentations et Ă  notre Quartier gĂ©nĂ©ral, sĂ©jours culturels par de jeunes artistes professionnels et par des Ă©tudiants des Ă©coles secondaires, journĂ©es de rĂ©flexions thĂ©matiques, cycle de films Ă  la CinĂ©mathĂšque quĂ©bĂ©coise, etc. Ces activitĂ©s Ă©taient dites parallĂšles. Ce vocable ne me satisfaisait pas. C’est ainsi que j’ai regroupĂ© ces activitĂ©s sous le nom des Terrains de jeu. Ceci nous a permis de dialoguer de maniĂšre encore plus riche avec les spectateurs du festival, ainsi qu’avec les artistes professionnels et travailleurs culturels qui le frĂ©quentent dans un dĂ©sir d’émulation. AprĂšs trois Ă©ditions, Les Terrains de jeu sont devenus pour les festivaliers une rĂ©alitĂ© bien tangible et abondamment frĂ©quentĂ©s. Dans le cadre des Terrains de jeu, je suis particuliĂšrement fier de la mise sur pied des Cliniques dramaturgiques. Cette activitĂ© inĂ©dite destinĂ©e aux artistes et praticiens professionnels fut confiĂ©e Ă  ma conseillĂšre artistique de l’époque et maintenant nouvelle codirectrice artistique, Jessie Mill. Les Cliniques ont stimulĂ© notre communautĂ© artistique en offrant des outils pratiques et thĂ©oriques pour mieux aborder la crĂ©ation contemporaine. Ce concept innovateur a inspirĂ© plusieurs collĂšgues travaillant Ă  l’étranger et, depuis, des Ă©ditions des Cliniques dramaturgiques se sont tenues dans divers festivals ou Ă©vĂšnements internationaux, notamment Ă  Valenciennes, Rome et Gand. Lors de mes deux derniĂšres Ă©ditions, devant l’impossibilitĂ© d’accueillir des spectacles internationaux en raison de la pandĂ©mie, de fortes sommes d’argent ont Ă©tĂ© soudainement rendues disponibles. Pour soutenir nos milieux de la danse et du théùtre durement Ă©prouvĂ©s, nous avons rĂ©affectĂ© ces fonds dans une nouveau volet appelĂ© Les respirations du FTA. Sans promesse de programmation, Les respirations sont des apports financiers Ă  des artistes qui en sont Ă  des Ă©tapes prĂ©liminaires de recherche et d’exploration. Ces Respirations nous ont permis d’amorcer de maniĂšre trĂšs libre un dialogue avec des artistes issus de gĂ©nĂ©rations plus jeunes ou appartenant Ă  des communautĂ©s marginalisĂ©es. Les respirations du FTA sont un riche terreau qui permettra d’assurer des programmations nationales encore plus innovantes et diversifiĂ©es.

GD : Forcément, vous avez eu à faire des choix parmi une offre mondiale trÚs abondante en arts vivants : quels ont été vos critÚres de prédilection, compte tenu des inévitables contraintes financiÚres ou autres ?

MF : Une programmation s’établit lentement, petit Ă  petit, rencontre aprĂšs rencontre, voyage aprĂšs voyage, spectacle aprĂšs spectacle. Le FTA arrive Ă  la fin des saisons montrĂ©alaises de danse et de théùtre. Je me disais toujours lorsque le moment des choix Ă©tait venu : est-ce que ce spectacle vient ajouter quelque chose aux programmations montrĂ©alaises existantes ? Est-ce que cette proposition esthĂ©tique vient bousculer nos idĂ©es reçues sur la danse et le théùtre ? Est-ce que cet artiste est une voix inspirante non encore entendue sur nos scĂšnes ? Est-ce que ce spectacle provoque un choc, fait Ă©cho, engage un dialogue avec le public et les artistes d’ici ? Le nombre de spectacles et d’artistes exceptionnels qui vibrent sur la planĂšte est vraiment trĂšs Ă©levĂ©. Cette offre abondante m’a parfois donnĂ© le vertige. AprĂšs avoir scrutĂ© avec attention les programmations des festivals et lieux de crĂ©ation mondiaux d’importance, je partais Ă  la dĂ©couverte de spectacles et d’artistes sans thĂ©matiques prĂ©cises en tĂȘte. Tout ce que je recherchais Ă©tait la secousse qu’un spectacle ou la parole d’un artiste devait provoquer en moi. Ce choc pouvait ĂȘtre d’ordre intellectuel, Ă©motif, esthĂ©tique, ou un mĂ©lange de tout ça, peu importe, mais quelque chose de fort devait perdurer longtemps aprĂšs avoir vu un spectacle. La majoritĂ© des spectacles que j’ai programmĂ©s se sont imposĂ©s d’eux-mĂȘmes. Il me restait Ă  trouver ce qui les reliait les uns aux autres, Ă  tracer une courbe dramaturgique qui traverserait l’édition Ă  venir. Je voulais que chaque Ă©dition forme un paysage imaginaire qui avait l’ambition de reprĂ©senter de maniĂšre impressionniste l’état du monde actuel. La recherche de l’audace, de l’innovation et de l’inĂ©dit guidait bien entendu mes choix de spectacles, mais le pur plaisir du théùtre et de la danse me tenait aussi Ă  cƓur.

GD : Pouvez-vous identifier des propositions scĂ©niques et dramaturgiques dans vos programmations successives qui vous semblent avoir Ă©tĂ© particuliĂšrement reprĂ©sentatives des courants majeurs de la scĂšne contemporaine Ă  l’échelle internationale ?

MF : Le théùtre documentaire a bien Ă©videmment occupĂ© une place importante dans les nouvelles propositions scĂ©niques des deux derniĂšres dĂ©cennies. Cette forme théùtrale s’est toutefois souvent mĂȘlĂ©e Ă  l’autofiction. La forme théùtrale dite documentaire devenait alors un point de dĂ©part oĂč le crĂ©ateur du spectacle se transformait en protagoniste principal de la trame narrative. Il y a tout un monde entre le 100 % MontrĂ©al du collectif allemand Rimini Protokoll, qui avait la volontĂ© de reprĂ©senter objectivement sur scĂšne la dĂ©mographie montrĂ©alaise par 100 montrĂ©alais.e.s., et Granma. Trombones de La Havane de Stefan Kaegi (un des membres de Rimini Protokoll) oĂč quatre petits-enfants de rĂ©volutionnaires cubains nous racontaient cette rĂ©volution faite par leurs aĂŻeux, tout en livrant leurs points de vue bien personnels sur leur pays. Siri de Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais confrontait l’application vocale de Apple Ă  la quĂȘte des origines parentales de Laurence Dauphinais. Alep, portrait d’une absence de Omar Abusaada, Mohammad Al Attar et Bissane Al Charif, trois artistes syriens, ont collectĂ© des rĂ©cits authentiques de quartiers d’Alep dĂ©truits et les ont transmis Ă  des acteurs et actrices montrĂ©alais qui les livraient en toute intimitĂ© Ă  un spectateur Ă  la fois. Ces bribes de rĂ©alitĂ©s recomposaient avec force un portrait partiel mais authentique d’Alep. La crĂ©ation des trois premiers volets de J’aime Hydro de Christine Beaulieu alliait avec brio théùtre documentaire et autofiction. Théùtre politique, social et fĂ©ministe, cette crĂ©ation improbable est devenue Ă  mon grand bonheur et Ă©tonnement l’un des plus grands succĂšs du théùtre quĂ©bĂ©cois des dix derniĂšres annĂ©es. Enfin, Dancing Grandmothers de la chorĂ©graphe sud-corĂ©enne Eun-me Ahn brossait des portraits vidĂ©o sensibles des femmes qui ont rebĂąti la CorĂ©e du Sud d’aprĂšs-guerre, puis faisait danser sur scĂšne ces grands-mĂšres dans toutes leur splendeur et spontanĂ©itĂ© enfin libĂ©rĂ©es de leurs obligations et lourdes responsabilitĂ©s. Ces spectacles, ainsi que plusieurs autres, n’appartiennent pas tous Ă  la tradition pure et dure du théùtre documentaire mais s’appuient sur des faits rĂ©els et de larges pans de la rĂ©alitĂ© immĂ©diate de ces crĂ©ateurs et crĂ©atrices.

Les questionnements identitaires et de genres ont aussi Ă©tĂ© un puissant moteur de plusieurs spectacles. Les Savasun de l’artiste trans d’origine iranienne Sorour Darabi, And so you feel de la chorĂ©graphe sud-africaine Robyn Orlin et 2Fik court la chasse-galerie de l’artiste pluridisciplinaire montrĂ©alais d’origine marocaine 2Fik plaçaient au centre de la scĂšne des corps aux identitĂ©s fluides, multiples, en transformation. Ces corps nous questionnaient finement sur les standards et normes que nous appliquons socialement afin d’ĂȘtre collectivement rassurĂ©s. Une ouverture Ă  l’autre et Ă  la diffĂ©rence Ă©tait ainsi amorcĂ©e. Les rĂ©alitĂ©s, enjeux et valeurs des Premiers Peuples se doivent d’ĂȘtre partie intĂ©grante de notre sociĂ©tĂ©. DĂšs la premiĂšre Ă©dition du Festival de théùtre des AmĂ©riques, ces voix Ă©taient conviĂ©es Ă  nous rappeler l’importance de leur contribution Ă  notre sociĂ©tĂ©. C’est ainsi que, moi aussi, j’ai conviĂ© ces voix. This Time Will Be Different de Lara Kramer et Émilie Monnet Ă©tait une cĂ©rĂ©monie intergĂ©nĂ©rationnelle pour cĂ©lĂ©brer la beautĂ© du monde et la survivance. Ce spectacle aux allures de brĂ»lot politique Ă©tait un coup de gueule contre le gouvernement canadien qui perpĂ©tue le statu quo envers les peuples autochtones, une rĂ©ponse aux promesses sans cesse rompues. La lecture par Natasha KanapĂ© Fontaine en langue innu amun du texte fondateur Je suis une maudite sauvagesse de An Antane Kapesh au Théùtre Jean-Duceppe, anciennement appelĂ© Port-Royal pour commĂ©morer le premier habitat colonisateur en Nouvelle-France, fut un Ă©vĂšnement historique chargĂ© d’une trĂšs forte Ă©motion. Windigo et Them Voices, deux spectacles de Lara Kramer, offraient quant Ă  eux des visions plus poĂ©tiques, oniriques et spirituelles de l’imaginaire des Premiers Peuples. Je pourrais prendre un plaisir infini Ă  nommer les quelque 200 spectacles et Ă©vĂšnements que j’ai programmĂ©s tout au long de ces sept annĂ©es, Ă  les faire dialoguer les uns avec les autres. Chacune de ces sept programmations aura Ă©tĂ© un travail de crĂ©ation, une Ă©criture/collage toute personnelle faite Ă  partir des rĂȘves et obsessions des crĂ©ateurs et crĂ©atrices invitĂ©es. La somme des spectacles prĂ©sentĂ©s a formĂ© une grande Ɠuvre maintenant Ă©vaporĂ©e. Être directeur artistique est ultimement ĂȘtre soumis Ă  l’éphĂ©mĂšre. C’est beau.

GD : Plus largement, comment situez-vous la place qu’occupe le FTA sur la scĂšne internationale et Ă  l’échelle canadienne ? Quels sont les crĂ©ateurs du QuĂ©bec ou d’ailleurs au Canada qui ont Ă©tĂ© mis de l’avant et pourquoi ?

MF : Sans bĂ©nĂ©ficier des budgets considĂ©rables dont disposent le Festival d’Avignon, le Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles ou le Festwochen de Vienne, le FTA jouit d’une trĂšs forte rĂ©putation au sein du vaste rĂ©seau des Ă©vĂšnements internationaux des arts de la scĂšne contemporains. Les professionnels du spectacle qui nous frĂ©quentent et les Ă©quipes artistiques que nous invitons sont admiratifs devant la rigueur et la chaleur de notre organisation ainsi que par l’enthousiasme de notre public, public qui est trĂšs diversifiĂ© tant par son Ăąge que par son profil Ă©conomique et professionnel. Rien ne me faisait plus plaisir que de voir assis cĂŽte Ă  cĂŽte un Ă©tudiant de 15 ans qui en Ă©tait peut-ĂȘtre Ă  sa premiĂšre visite au FTA et une spectatrice de 80 ans qui en a vu du tout nu dans le MontrĂ©al effervescent des annĂ©es 70 et 80. Pour l’un et pour l’autre, le besoin d’émerveillement Ă©tait absolu. J’ai souvent affirmĂ©, avec arrogance peut-ĂȘtre, que le FTA est le plus important festival de crĂ©ation contemporaine en théùtre et en danse en AmĂ©rique du Nord
 mais c’est vrai ! Il n’y a aucun autre Ă©vĂšnement Ă  Toronto, Vancouver, New York, Chicago ou Los Angeles ayant un mandat s’apparentant au nĂŽtre qui produise un impact aussi grand que le FTA auprĂšs des programmateurs internationaux, tout en connaissant un rĂ©el succĂšs public.

Programmer des projets d’artistes quĂ©bĂ©cois en qui je dĂ©celais une Ă©nergie qui risquait de provoquer un mouvement artistique, social ou politique stimulant aura Ă©tĂ© ma façon de contribuer Ă  l’enrichissement de ma sociĂ©tĂ©, Ă  son Ă©lĂ©vation. J’ai donc poursuivi le dialogue avec des d’artistes qui avaient dĂ©jĂ  une histoire avec le festival. Il Ă©tait naturel de prĂ©senter les crĂ©ations de Marie Brassard, Denis Marleau et StĂ©phanie Jasmin, Louise Lecavalier, MĂ©lanie Demers, Catherine Gaudet, BenoĂźt Lachambre, FrĂ©dĂ©rick Gravel, Dana Michel, Nadia Ross, Christian Lapointe, Paul-AndrĂ© Fortier ou Daniel LĂ©veillĂ©. Ces artistes matures sont porteurs d’une pensĂ©e artistique toujours innovatrice et inspirante. Que dĂ©noncer dans ce monde en dĂ©route ? Que cĂ©lĂ©brer ? Qui vient Ă©clairer ce monde sous un angle diffĂ©rent, avec des nuances de couleurs inĂ©dites ? L’un des grands plaisirs que j’ai eus aura Ă©tĂ© d’ĂȘtre Ă  l’affut de voix nouvelles ou mĂ©connues, de contribuer Ă  leur essor et leur Ă©panouissement. C’est ainsi que les crĂ©ations de Clara Furey, Étienne Lepage, Christine Beaulieu, Évelyne de la CheneliĂšre Manuel Roque, 2Fik, Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais, Gerard Reyes, Katie Ward, Lara Kramer et Émilie Monnet nous ont enrichi de leurs intuitions, inspirations et visions du monde actuel.   

GD : Au moment d’ouvrir le concours pour sĂ©lectionner une nouvelle direction artistique, quels sont les principaux critĂšres qui ont guidĂ© le comitĂ© chargĂ© de ce recrutement ?

MF : DĂšs 2006, j’ai travaillĂ© auprĂšs de Marie-HĂ©lĂšne Falcon Ă  la transformation du Festival de théùtre des AmĂ©riques qu’elle avait fondĂ© en 1985 avec Jacques VĂ©zina en Festival TransAmĂ©riques. Mon mandat de directeur artistique s’est donc fait dans un esprit de continuitĂ©. En quittant le FTA, je savais que pour ĂȘtre en phase avec notre monde qui est en profonde transformation la nouvelle direction devait trancher avec ce que Marie-HĂ©lĂšne avait initiĂ© et que j’ai poursuivi. Je n’ai donc pas souhaitĂ© ĂȘtre partie prenante du processus de recrutement afin que le comitĂ© puisse recevoir en toute libertĂ© des projets qui seraient peut-ĂȘtre en rupture totale avec ma ligne artistique. Toutefois, pour s’assurer de candidatures de gĂ©nĂ©rations plus jeunes, j’étais persuadĂ© qu’il fallait modifier l’organigramme du festival et dĂ©lester le poste de codirection gĂ©nĂ©rale de celui de direction artistique. Des candidatures jeunes possĂ©dant un fort profil artistique auraient peut-ĂȘtre Ă©tĂ© moins qualifiĂ©es pour rĂ©pondre aux critĂšres d’une direction gĂ©nĂ©rale. AprĂšs de nombreuses discussions, il a Ă©tĂ© rĂ©solu par le conseil d’administration que le poste affichĂ© n’en serait un que de direction artistique. Il n’est pas exclu que, dans un avenir rapprochĂ©, la nouvelle direction artistique soit Ă  nouveau appelĂ©e Ă  se joindre Ă  la direction gĂ©nĂ©rale. Pour ce qui est des critĂšres qui ont guidĂ© le comitĂ© de recrutement, il faudrait demander au prĂ©sident du conseil d’administration. Quant on quitte un organisme comme le FTA, il faut savoir s’effacer et laisser toute la place Ă  la nouveautĂ©.

GD : En ce sens, avez-vous des inquiĂ©tudes quant Ă  l’avenir du FTA en termes de financement public et concernant le transport aĂ©rien ou les rebuffades du ministĂšre fĂ©dĂ©ral Immigration et citoyennetĂ© pour l’obtention de visas par des artistes Ă©trangers ?

MF : David Lavoie et moi avons entretenu de trĂšs bons rapports avec nos partenaires publics. Les Ă©valuations des jurys de pairs provenant des conseils des arts ont toutes Ă©tĂ© excellentes. MĂȘme si rien n’est jamais acquis, je suis confiant que le festival puisse continuer de bĂ©nĂ©ficier d’un soutien financier adĂ©quat de la part d’Ottawa, de QuĂ©bec et la de Ville de MontrĂ©al. Je dis adĂ©quat, mais le FTA est une machine rodĂ©e d’une grande puissance. Il a beaucoup, beaucoup, beaucoup Ă  offrir. Avec un appui rĂ©current supplĂ©mentaire significatif de la part des instances publiques, le festival pourrait accomplir des choses encore plus Ă©tonnantes et porteuses de gestes structurants pour notre milieu de la danse et du théùtre : je pense surtout au Conseil des arts du Canada et au Conseil des arts de MontrĂ©al qui ont Ă©tĂ© beaucoup trop timides dans leurs augmentations Ă  notre fonctionnement, et ce malgrĂ© le rehaussement historique de leurs propres budgets. Un autre aspect de notre fonctionnement m’a prĂ©occupé : les nombreux voyages de repĂ©rage effectuĂ©s Ă  l’étranger, essentiels Ă  la programmation, ainsi que les dĂ©placements des Ă©quipes artistiques internationales et des programmateurs et journalistes invitĂ©s causent un tort Ă©vident Ă  l’environnement. Nous avons mis en place une politique Ă©coresponsable il y a quatre ans dĂ©jĂ  afin de limiter les dĂ©gĂąts, mais la crise climatique ne fera que s’accentuer dans les prochaines annĂ©es. Le mandat artistique du FTA est d’assurer une prĂ©sence forte d’artistes et de spectacles Ă©trangers Ă  chaque Ă©dition. Il faut que cela se fasse dans le respect de l’environnement. C’est un rĂ©el dĂ©fi. Par ailleurs, le Canada a eu ces derniĂšres annĂ©es un comportement lamentable quand est venu le moment de traiter avec diligence et respect la livraison de visas de sĂ©jour pour des artistes non blancs, surtout ceux en provenance d’Afrique ou du Moyen-Orient. Nous avons Ă©tĂ© tĂ©moins d’histoires d’horreur oĂč des artistes ont Ă©tĂ© traitĂ©s de maniĂšre franchement irrespectueuse. Les mĂ©andres kafkaĂŻens d’Immigration et citoyennetĂ© Canada rendent pour le FTA l’invitation de spectacles non europĂ©ens hautement risquĂ©e. J’espĂšre que cette situation sera corrigĂ©e au plus tĂŽt.

GD : En terminant, avez-vous des projets en réserve pour la suite de votre carriÚre ?

MF : La vie au FTA Ă©tait folle, euphorisante mais Ă©puisante. Je pouvais aller en Europe plus de dix fois par annĂ©e, en plus de passer des fins de semaine Ă  New York ou Ă  Toronto. J’en suis venu Ă  perdre certains repĂšres. Je vis aujourd’hui Ă  un rythme bien diffĂ©rent. Chez moi, je lis du théùtre, des romans, des biographies, des essais. J’écoute des disques achetĂ©s mais jamais Ă©coutĂ©s ou bien trop distraitement. J’ai recommencĂ© Ă  aller au cinĂ©ma et, chose nouvelle, je vais au concert. Je revis pleinement un quotidien montrĂ©alais d’artiste Ă  la pige. Je replonge dans un milieu théùtral quĂ©bĂ©cois, alors qu’il est fortement perturbĂ© par la pandĂ©mie. Dans un contexte mondial tumultueux, je ne sais trop pour l’instant ni quoi dire, ni comment. Je suis heureux de partager mon expĂ©rience et mes convictions artistiques avec les Ă©tudiants de l’École nationale de théùtre du Canada et de l’Option-théùtre du CĂ©gep de Saint-Hyacinthe, oĂč je fais des mises en scĂšne. Le FTA m’a beaucoup apportĂ© et j’ai beaucoup Ă  redonner. J’ai hĂąte de renouer avec la scĂšne professionnelle. Je reste Ă  l’affĂ»t d’une pulsion crĂ©atrice qui se doit d’ĂȘtre essentielle, urgente. Je suis patient.

crédits photos : Maude Chauvin

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