Retour au terrain vague

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06.09.2022

L’art de vivre. Texte : Liliane Gougeon Moisan ; Mise en scĂšne : SolĂšne ParĂ© ; Assistance Ă  la mise en scĂšne et rĂ©gie : FĂ©lix-Antoine Gauthier ; ScĂ©nographie : Elen Ewing ; Accessoires : Julie Charrette ; Costumes : Oleksandra Lykova ; Conception sonore : Alexander Macsween ; Éclairages : Leticia Hamaoui et Ariane Roy ; VidĂ©o : Dominique Harry ; RĂ©alisation vidĂ©o et montage : Julien Blais, assistĂ© de Emmanuel GrangĂ© ; InterprĂštes : Simon BeaulĂ©-Bulman, Larissa Corriveau, RaphaĂ«lle Lalande et Tatiana Zinga Botao ; Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt-BĂ©langer ; Direction de production : Julie Marie Bourgeois et Maryse Beauchesne ; Coordination de production : AdĂšle Saint-Amand ; Directrice technique : Rebecca Brouillard ; RĂ©gie de plateau : Ariane Roy ; Coordination : ValĂ©rie HĂ©nault ; Productrice : Julie Marie Bourgeois ; Direction artistique : Patrice Dubois. Une production du Théùtre PÀP, prĂ©sentĂ©e Ă  l’ESPACE GO du 1er au 18 septembre 2022.

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Abattre les murs, tous les murs. Tel est l’objectif de June, la rĂ©sidente d’un condo deux chambres dont le bureau (rebaptisĂ© « bibliothĂšque ») menace sans cesse de se mĂ©tamorphoser en chambre de nouveau-nĂ© dans ce monde formatĂ© oĂč la prochaine Ă©tape va toujours de soi. Sauf que June bouscule sa destinĂ©e le jour oĂč elle entreprend, armĂ©e d’un marteau, de pulvĂ©riser les murs qui la sĂ©parent de ses voisins. Elle atterrit chez Jordan, un jeune professionnel dĂ©primĂ©, avant que Bianca et Ingrid, respectivement obsĂ©dĂ©es par la cuisine et par le sport, les rejoignent. Leur seul point commun ? Vivre en solitaires, enfermĂ©.es entre quatre murs, aux prises avec les injonctions d’une sociĂ©tĂ© capitaliste qui les gruge Ă  petit feu. Ils sont encore loin de se douter qu’ils s’apprĂȘtent Ă  rĂ©aliser le fantasme communautaire post-apocalyptique de June qui, en rĂ©alitĂ©, ne fera pas long feu
 d’autant plus qu’aucun.e n’est capable d’allumer un feu de camp.

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Une catastrophe anticipée

Il est tentant de lire le texte de Liliane Gougeon Moisan Ă  l’aune de la pandĂ©mie de Covid-19. AprĂšs tout, la pĂ©riode de confinement nous a toutes et tous, Ă  divers degrĂ©s, amenĂ©.es Ă  Ă©prouver cette sensation d’étouffement, de solitude forcĂ©e et d’ennui profond que les personnages expĂ©rimentent. Or, il est bon de prĂ©ciser que L’art de vivre a Ă©tĂ© Ă©crit avant la pandĂ©mie, et non en rĂ©ponse Ă  celle-ci. C’est une piĂšce qui parle d’un dĂ©sastre, celui d’une copropriĂ©tĂ© dont l’écroulement subit fonctionne comme une mĂ©tonymie des catastrophes Ă  venir : pandĂ©mie, certes, mais aussi changements climatiques, effondrement du systĂšme capitaliste, etc. La prĂ©misse de la piĂšce — Comment quatre personnes peuvent-elles se (re)mettre Ă  vivre aprĂšs la destruction de leur habitat tout droit sorti d’un catalogue IKEA ? — pose une question plus vaste : Comment vivre, en gĂ©nĂ©ral ? Et, par consĂ©quent : Comment vivre seul ? Comment vivre en famille, avec ou sans enfant ? Comment vivre au théùtre ? Comment cohabiter avec le vivant qui nous entoure ?

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En Ă©mancipant la piĂšce de son contexte pandĂ©mique, on l’ouvre ainsi Ă  une sĂ©rie d’interrogations ; le texte de Gougeon Moisan s’avĂšre en effet trop percutant pour y ĂȘtre rĂ©duit. Au fond, comme le rĂ©sume parfaitement la metteuse en scĂšne SolĂšne ParĂ© lors d’un entretien, « la piĂšce contient la prĂ©-catastrophe ».

La chasseuse rose

Mon coup de cƓur va sans conteste au personnage d’Ingrid, interprĂ©tĂ©e par Larissa Corriveau. Le jeu impeccable de l’actrice met en valeur la complexitĂ© de cette nageuse habillĂ©e en rose de la tĂȘte aux pieds et tout aussi attendrissante qu’effrayante. Elle est d’abord le vĂ©hicule d’un discours publicitaire sur les bienfaits de l’exercice physique, qu’elle ponctue de petits sauts sur son ballon d’exercice – rose Ă©galement –, avant de se transformer en chasseuse fĂ©roce prĂȘte Ă  tuer son nouveau-nĂ© (venu au monde de maniĂšre impromptue suite Ă  un dĂ©ni de grossesse). GrĂące Ă  de subtiles inflexions, ainsi qu’à des mimiques Ă©vocatrices, le fin mĂ©lange des slogans machinalement rĂ©pĂ©tĂ©s et du dĂ©goĂ»t profond d’Ingrid pour la sociĂ©tĂ© qui l’a forgĂ©e apparaĂźt clairement, tout en nous faisant rire aux Ă©clats. « Pour protĂ©ger vos Ă©gos, vous allez scraper le bĂ©bĂ© !? », s’exclame-t-elle lucidement.

Corriveau exprime Ă  elle seule une tension centrale au texte, celle qui oppose l’envie d’ĂȘtre sincĂšre et le besoin de maintenir Ă  tout prix son image. « Est-il possible d’ĂȘtre dans une sincĂ©ritĂ© sans se reprĂ©senter ? », se demande ParĂ© dans un podcast consacrĂ© Ă  la genĂšse de la piĂšce. Selon elle, la question de la reprĂ©sentation s’avĂšre fondamentale, alors que les codes permettent de faire croire Ă  la vĂ©ritĂ©, au théùtre comme dans la vie.

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Si la mĂ©tamorphose d’Ingrid est impressionnante et permet de rĂ©aliser le mouvement de « zoom-out » de l’intime vers le social que dĂ©sirait l’autrice, on ne la voit pas advenir aussi efficacement chez tous les personnages (notamment chez Jordan et June, qui paraissent nettement moins convaincant.es, le jeu des acteur.ices ne parvenant pas Ă  incarner aussi intensĂ©ment les interrogations multiples de la piĂšce). Je souligne cependant l’excellente interprĂ©tation de RaphaĂ«lle Lalande, Ă  qui revient le mĂ©rite de la majestueuse finale lors de laquelle son personnage, mi-malaisĂ©, mi-paniquĂ©, tente de quitter le plateau sans perdre la face aprĂšs une bataille s’étant soldĂ©e par le dĂ©membrement du bĂ©bĂ©.

Un jeu avec la notion de quatriĂšme mur s’instaure lorsque l’écran sur lequel apparaissent d’abord les personnages s’écroule sous les coups de June. Lors de la finale, celui-ci est bel et bien abattu : les protagonistes se retrouvent exposĂ©s, nous voient les regarder et Ă©prouvent de la honte. Le dĂ©cor IKEA n’était peut-ĂȘtre qu’une mise en scĂšne permettant de camoufler les failles de chacun.e, mais ce retour au terrain vague, tout aussi effrayant que libĂ©rateur, les met Ă  nus : il ne reste plus qu’à prendre la fuite.

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crédits photos : Sylvie-Ann Paré

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