Construire autrement avec Cheryl Sim

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27.10.2020

Rencontre avec Cheryl Sim, directrice gĂ©nĂ©rale et commissaire de la Fondation PHI, dans le cadre de l’exposition RELATIONS : la diaspora et la peinture.

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Marion Malique : Comment est nĂ© le projet de l’exposition RELATIONS : la diaspora et la peinture ?

Cheryl Sim : La diaspora est une question et un sujet qui me prĂ©occupe, qui m’habite depuis trĂšs longtemps, je dirais depuis que je suis enfant et que je dois expliquer d’oĂč je viens. Si je rĂ©ponds que je suis nĂ©e ici et que je suis canadienne, je comprends que ce n’est pas ce que la personne veut entendre. J’ai souvent dĂ» expliquer mes racines. Les gens me posaient la question maladroitement, sans avoir le bon vocabulaire pour bien l’exprimer. Je voulais vraiment trouver un moyen pour que tout le monde soit Ă  l’aise et que l’on puisse parler des vraies choses avec la bonne terminologie.

On vient tous de quelque part. En grandissant, je rĂ©flĂ©chissais beaucoup Ă  ma place dans le monde. Je n’avais pas de mĂ©dium ni de mĂ©thode pour explorer la question avant la fin du secondaire, le dĂ©but du CEGEP. Lorsque j’ai commencĂ© Ă  prendre des cours de sociologie, de poĂ©sie, quand j’ai dĂ©couvert le fĂ©minisme et les discours post-colonialistes, j’ai commencĂ© Ă  me bĂątir un vocabulaire et un discours autour de cette question. J’ai commencĂ© Ă  faire mes propres Ɠuvres et Ă  ĂȘtre inspirĂ©e par des femmes, des femmes de couleurs, des femmes autochtones. Je me suis retrouvĂ©e, je me situais quelque part au cƓur de cette sorte de famille que j’ai dĂ©couverte.

Quand j’ai commencĂ© Ă  travailler Ă  la Fondation PHI en tant que commissaire, je me suis dit qu’un jour j’aimerais dĂ©dier une ou plusieurs expositions Ă  ces questions. Il y a tellement de façons d’explorer la diaspora. Le piĂšge, selon moi, c’est d’essayer d’ĂȘtre exhaustif. Il faut accepter d’ĂȘtre transparent Ă  ce sujet, c’est une façon de construire le discours, de continuer la conversation.

MM : L’exposition est composĂ©e de plus de 50 Ɠuvres de 27 artistes rĂ©sidants au Canada, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Comment s’est fait le choix des artistes et pourquoi ces trois pays de destination ?

CS : Pour moi, la construction d’une exposition c’est plusieurs pistes qui avancent ensemble. Qui sont les artistes dont la pratique englobe cette rĂ©flexion, oĂč sont-ils ? J’ai rĂ©alisĂ© que ça serait important d’avoir un respect et un soin pour le contexte montrĂ©alais, au contexte colonialiste. Ça me semblait important et naturel de crĂ©er un dialogue entre les diasporas du Canada et des États-Unis, Ă©tant donnĂ© que les discours gouvernementaux qui y servent Ă  construire l’idĂ©e de nation emploient deux procĂ©dĂ©s diffĂ©rents (le multiculturalisme et le melting-pot).

Nous partageons aussi une histoire importante avec la Grande-Bretagne. C’est un pays impĂ©rialiste et colonialiste qui a aussi reçu des grandes vagues d’immigrants provenant des pays qu’ils ont colonisĂ©s. Toutes ces histoires et ces situations contemporaines Ă  propos de la diaspora peuvent s’entremĂȘler et se parler. C’était aussi une façon de mettre une certaine limite et d’essayer de bĂątir un travail de fond. J’aurais pu penser Ă  la diaspora en France ou en Allemagne, oĂč la culture est perçue d’une autre maniĂšre, trĂšs homogĂšne, et l’hĂ©gĂ©monie tellement profonde.

MM : Quelle place occupent les traditions, les symboles et la religion dans l’exposition ?

CS : La religion est importante comme stratĂ©gie de survie face au colonialisme, mais les artistes la critiquent aussi, tout en restant trĂšs respectueux. Larry Achiampong, par exemple, propose une rĂ©flexion sur la religion comme outil colonialiste au Ghana, oĂč l’église et l’expĂ©rience d’ĂȘtre Ă  l’église constitue aussi quelque chose de central dans la communautĂ©.

Pour d’autres artistes de l’exposition, je dirais que c’est surtout la mythologie qui prend beaucoup de place. Surtout chez les femmes, lorsqu’il est question de la rĂ©appropriation de certains mythes et de figures fĂ©minines. Le fil rouge, c’était de retrouver des histoires et des sentiments positifs, puissants, rĂ©silients, Ă  propos de figures fĂ©minines mythologiques dont la reprĂ©sentation a changĂ© Ă  la suite des contacts avec les europĂ©ens (c’est le cas de Marigold Santos et la ciguapa de Firelei BĂĄez). Au lieu d’ĂȘtre l’incarnation d’idĂ©es fortes ou de simples personnes, elles sont devenues des vampires ou des monstres sĂ©duisants.

MM : Parmi les concepts qui t’ont aidĂ© Ă  bĂątir ton discours, tu as parlĂ© de fĂ©minisme. Est-ce que, selon toi, on peut prĂ©senter une exposition qui soit Ă  la fois ouvertement fĂ©ministe et antiraciste ?

CS : Tout Ă  fait, je crois que l’intersectionnalitĂ© s’impose. On parle de libertĂ©s, on parle d’anti-oppression, ce que l’on cherche c’est la libertĂ© pour tout et pour tout le monde (c’est un peu comme le sutra dans le yoga Jivamukti). Ça ne veut pas dire qu’on est tous d’accord sur tout. Si on Ă©tudie l’histoire du fĂ©minisme, les approches se multiplient, mais au fond, ce que nous cherchons c’est une place plus libre pour les femmes.

MM : Il y a de nombreux portraits et plusieurs paysages, peut-ĂȘtre moins d’Ɠuvres abstraites. Selon toi, est-ce que la reprĂ©sentation de figures et de lieux occupe une place plus importante dans le travail des artistes issus de la diaspora ?

CS : Plus je parle avec les artistes sur les questions de figuration et d’abstraction, plus je rĂ©alise que tout est important, possĂšde une puissance propre. Je ne voudrais pas transmettre l’idĂ©e que les artistes qui explorent ces questions sont moins intĂ©ressĂ©s par l’abstraction, parce que c’est faux. La figuration peut ĂȘtre vue de maniĂšre abstraite. L’abstraction peut ĂȘtre trĂšs claire, autant qu’un portrait ou qu’un paysage figuratif (Julie Mehretu, Kamrooz Aram ou Manuel Mathieu). En dĂ©pit des diffĂ©rences entre les modes d’expression, plus je pense Ă  ces catĂ©gories et moins elles tiennent.

MM : L’exposition a pu ouvrir au public entre deux fermetures des institutions culturelles, avant de refermer le 1er octobre. Le vernissage a dĂ» ĂȘtre repensĂ©, le lancement du catalogue de l’exposition aura lieu en ligne. Quels ont Ă©tĂ© les plus grands dĂ©fis Ă  surmonter et qu’est-ce qui est ressorti de positif de toutes ces contraintes ?

CS : Ce n’était pas difficile de concevoir la visite de l’exposition tout en respectant les mesures de distanciation, c’était mĂȘme assez facile, en fait. Nos Ă©difices nous ont permis de crĂ©er un parcours naturel. Mais au dĂ©part, c’était difficile d’accepter que si les gens ne peuvent pas venir, ils ne peuvent pas rĂ©ellement expĂ©rimenter une Ɠuvre qui a Ă©tĂ© conçue pour une expĂ©rience en direct. Il faut entamer un deuil et trouver d’autres moyens pour faire le pont, transcender les limites sans oublier de prĂ©server l’intimitĂ© de l’expĂ©rience.

On a Ă©tĂ© Ă©merveillĂ©s par l’ingĂ©niositĂ© des membres de l’équipe qui ont conçu, par exemple, un atelier de perlage en ligne avec Nico Williams, ou qui ont proposĂ© d’offrir des trousses et des rencontres dans les salles de classe des Ă©coles de secondaire ou de CEGEP. Comme les artistes viennent de partout dans le monde, les vidĂ©oconfĂ©rences nous ont permis de crĂ©er des tables rondes virtuelles malgrĂ© le dĂ©calage horaire. On n’aurait jamais pu faire 15 entretiens avec les artistes en direct si on Ă©tait tous toujours figĂ©s dans ce genre de rĂ©gime.

Je pense qu’en tant qu’ĂȘtres humains, on sait comment s’adapter, le corps est fait pour ça. On trouve d’autres muscles, on dĂ©veloppe d’autres sens. Peut-ĂȘtre que l’on finira par dĂ©velopper de nouvelles capacitĂ©s, comme les figures dans les Ɠuvres de Rajni Perera. Pour moi, une rĂ©ussite ne se mesure pas seulement par le nombre de corps qui franchissent le seuil de la porte, mais aussi Ă  l’émergence d’une communautĂ© et d’un sentiment d’appartenance.

MM : Vous proposez une visite guidĂ©e commentĂ©e sur votre chaĂźne YouTube et sur votre page Facebook. Est-ce que l’adaptation numĂ©rique de ce type de contenu rend le tout plus accessible, notamment auprĂšs d’un public peut-ĂȘtre moins familier avec l’art contemporain ?

CS : Je pense que tu as touchĂ© le nerf de la guerre avec la question de l’accessibilitĂ©, Ă©tant donnĂ© qu’il y a tout un discours historique ayant Ă©tĂ© construit par l’élite pour servir un petit groupe de la sociĂ©tĂ© et pour faire sentir mal Ă  l’aise les autres. Les musĂ©es sont des outils (d’autres disent qu’ils sont des armes), une extension, comme un bras des intĂ©rĂȘts qui ne « nous » reprĂ©sentent pas. Notre mission, Ă  la Fondation PHI, est de casser ces discours et de partager cette idĂ©e que l’art est pour nous. J’ai vu comment ces outils pourraient ĂȘtre bĂ©nĂ©fiques pour cette mission-lĂ  et je pense qu’ils vont rester. Le numĂ©rique nous permet d’avoir une interface pour dialoguer et poursuivre la discussion tous ensemble.

MM : Moridja Kitenge Banza, qui fait partie des artistes de l’exposition, et toi, avez participĂ©s Ă  un panel organisĂ© par le mĂ©dia RĂ©sidence sur la question de l’inclusion dans l’écosystĂšme de l’art contemporain. Je trouve que RELATIONS est, d’une certaine façon, une rĂ©ponse Ă  la situation actuelle. Au moment de la conception de l’exposition, est-ce que tu imaginais dĂ©jĂ  toutes ces discussions et le contexte dans lequel elle allait voir le jour ?

CS : Pas du tout! Ça fait 30 ans que je travaille dans le milieu culturel Ă  MontrĂ©al. J’ai commencĂ© dans une Ăšre que l’on peut qualifier de deuxiĂšme vague de rĂ©flexions sur les questions d’identitĂ©, au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt-dix. Il y a beaucoup de bon travail qui a Ă©tĂ© fait, mais tout le monde semblait tellement Ă©puisĂ© vers la fin des annĂ©es quatre-vingt-dix, notamment en raison du backlash dans l’acadĂ©mie, dans le milieu culturel.

L’exposition RELATIONS rĂ©vĂšle ma stratĂ©gie en tant que commissaire, qui se situe au niveau de la programmation. Le discours sort ensuite par la proposition de l’artiste. Ceci-dit, RELATIONS a Ă©tĂ© conçue avant cette nouvelle vague, qui prenait alors une puissance insoupçonnĂ©e. Ce qui se passe en ce moment dans le milieu culturel mondial, c’est incroyable ! On n’a jamais pensĂ© que ça serait possible, honnĂȘtement. Ce qu’il faut, c’est de continuer Ă  Ă©largir le discours, faire de la place Ă  tout le monde au sein de cette rĂ©volution.

MM : En tant que commissaire, quel est, selon toi, le rÎle des différents acteurs du milieu culturel dans le contexte actuel pour faire avancer la discussion (institutions, artistes, commissaires, public) ?

CS : Comme tu l’as probablement constatĂ©, lors du panel de RĂ©sidence, mĂȘme si on Ă©tait tous des gens racisĂ©s, on n’était pas tous d’accord sur tout. C’est aussi liĂ© avec l’expĂ©rience personnelle de chacun. Chacun a sa propre posture et sa façon de voir les choses. Je pense qu’on a constatĂ© que la question du pouvoir est centrale. Si on veut parler d’un systĂšme, il faut suivre la tige jusqu’à la racine pour comprendre, analyser ses racines enterrĂ©es. C’est comme ça que l’on peut non seulement de dĂ©manteler ce qui prĂ©existe, mais aussi faire pousser quelque chose qui nous ressemble davantage.

Ça veut dire qu’il y aura beaucoup d’inconfort pour les gens qui pensent qu’ils vont perdre quelque chose. Mais mon message, c’est qu’il y a de la place pour tout le monde. Je pense qu’une fois que l’on reconnaĂźt un systĂšme, on peut faire quelque chose. Si l’autre n’est pas libre, je ne suis pas libre non plus. LĂ , on commence Ă  voir poindre le dĂ©part de quelque chose : comment on peut construire ensemble, ou construire autrement, diffĂ©remment? On ne veut pas nĂ©cessairement reproduire ce qui a Ă©tĂ© fait. Donc c’est radical, sans ĂȘtre un dĂ©racinement complet. On peut infiltrer les structures existantes et faire en sorte que l’équitĂ© soit une pratique pour le bien ĂȘtre de chacun parce qu’on croit vraiment en une sociĂ©tĂ© qui peut ĂȘtre en bonne santĂ©. Je pense que ça commence comme ça, par Ă©claircies, enlightment, par l’éclair qu’est ce moment oĂč on rĂ©alise que l’on partage cette lutte.

Il n’est pas question de rĂ©soudre, on ne va rien rĂ©soudre, c’est une pratique. C’est un processus, les processus ne sont pas toujours trĂšs nets. C’est peut-ĂȘtre pour ça que l’écosystĂšme Ă©tait dans le titre de ce panel-lĂ , parce que ça prend tous les niveaux, mais parce ça inclut aussi les publics, qui sont une partie majeure de l’écosystĂšme du milieu culturel. Si on revendique l’imputabilitĂ© et la justice au sein des institutions culturelles, celles-ci vont rĂ©pondre, parce que nous avons le pouvoir. On a juste besoin de comprendre que nous avons le pouvoir et d’y croire.

© crĂ©dits photos : Richard-Max Tremblay (Fondation PHI pour l’art contemporain)

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