Rencontre avec Cheryl Sim, directrice gĂ©nĂ©rale et commissaire de la Fondation PHI, dans le cadre de lâexposition RELATIONS : la diaspora et la peinture.
///
Marion Malique : Comment est nĂ© le projet de lâexposition RELATIONS : la diaspora et la peinture ?
Cheryl Sim : La diaspora est une question et un sujet qui me prĂ©occupe, qui mâhabite depuis trĂšs longtemps, je dirais depuis que je suis enfant et que je dois expliquer dâoĂč je viens. Si je rĂ©ponds que je suis nĂ©e ici et que je suis canadienne, je comprends que ce nâest pas ce que la personne veut entendre. Jâai souvent dĂ» expliquer mes racines. Les gens me posaient la question maladroitement, sans avoir le bon vocabulaire pour bien lâexprimer. Je voulais vraiment trouver un moyen pour que tout le monde soit Ă lâaise et que lâon puisse parler des vraies choses avec la bonne terminologie.
On vient tous de quelque part. En grandissant, je rĂ©flĂ©chissais beaucoup Ă ma place dans le monde. Je nâavais pas de mĂ©dium ni de mĂ©thode pour explorer la question avant la fin du secondaire, le dĂ©but du CEGEP. Lorsque jâai commencĂ© Ă prendre des cours de sociologie, de poĂ©sie, quand jâai dĂ©couvert le fĂ©minisme et les discours post-colonialistes, jâai commencĂ© Ă me bĂątir un vocabulaire et un discours autour de cette question. Jâai commencĂ© Ă faire mes propres Ćuvres et Ă ĂȘtre inspirĂ©e par des femmes, des femmes de couleurs, des femmes autochtones. Je me suis retrouvĂ©e, je me situais quelque part au cĆur de cette sorte de famille que jâai dĂ©couverte.
Quand jâai commencĂ© Ă travailler Ă la Fondation PHI en tant que commissaire, je me suis dit quâun jour jâaimerais dĂ©dier une ou plusieurs expositions Ă ces questions. Il y a tellement de façons dâexplorer la diaspora. Le piĂšge, selon moi, câest dâessayer dâĂȘtre exhaustif. Il faut accepter dâĂȘtre transparent Ă ce sujet, câest une façon de construire le discours, de continuer la conversation.
MM : Lâexposition est composĂ©e de plus de 50 Ćuvres de 27 artistes rĂ©sidants au Canada, aux Ătats-Unis ou en Grande-Bretagne. Comment sâest fait le choix des artistes et pourquoi ces trois pays de destination ?
CS : Pour moi, la construction dâune exposition câest plusieurs pistes qui avancent ensemble. Qui sont les artistes dont la pratique englobe cette rĂ©flexion, oĂč sont-ils ? Jâai rĂ©alisĂ© que ça serait important dâavoir un respect et un soin pour le contexte montrĂ©alais, au contexte colonialiste. Ăa me semblait important et naturel de crĂ©er un dialogue entre les diasporas du Canada et des Ătats-Unis, Ă©tant donnĂ© que les discours gouvernementaux qui y servent Ă construire lâidĂ©e de nation emploient deux procĂ©dĂ©s diffĂ©rents (le multiculturalisme et le melting-pot).
Nous partageons aussi une histoire importante avec la Grande-Bretagne. Câest un pays impĂ©rialiste et colonialiste qui a aussi reçu des grandes vagues dâimmigrants provenant des pays quâils ont colonisĂ©s. Toutes ces histoires et ces situations contemporaines Ă propos de la diaspora peuvent sâentremĂȘler et se parler. CâĂ©tait aussi une façon de mettre une certaine limite et dâessayer de bĂątir un travail de fond. Jâaurais pu penser Ă la diaspora en France ou en Allemagne, oĂč la culture est perçue dâune autre maniĂšre, trĂšs homogĂšne, et lâhĂ©gĂ©monie tellement profonde.

MM : Quelle place occupent les traditions, les symboles et la religion dans lâexposition ?
CS : La religion est importante comme stratĂ©gie de survie face au colonialisme, mais les artistes la critiquent aussi, tout en restant trĂšs respectueux. Larry Achiampong, par exemple, propose une rĂ©flexion sur la religion comme outil colonialiste au Ghana, oĂč lâĂ©glise et lâexpĂ©rience dâĂȘtre Ă lâĂ©glise constitue aussi quelque chose de central dans la communautĂ©.
Pour dâautres artistes de lâexposition, je dirais que câest surtout la mythologie qui prend beaucoup de place. Surtout chez les femmes, lorsquâil est question de la rĂ©appropriation de certains mythes et de figures fĂ©minines. Le fil rouge, câĂ©tait de retrouver des histoires et des sentiments positifs, puissants, rĂ©silients, Ă propos de figures fĂ©minines mythologiques dont la reprĂ©sentation a changĂ© Ă la suite des contacts avec les europĂ©ens (câest le cas de Marigold Santos et la ciguapa de Firelei BĂĄez). Au lieu dâĂȘtre lâincarnation dâidĂ©es fortes ou de simples personnes, elles sont devenues des vampires ou des monstres sĂ©duisants.
MM : Parmi les concepts qui tâont aidĂ© Ă bĂątir ton discours, tu as parlĂ© de fĂ©minisme. Est-ce que, selon toi, on peut prĂ©senter une exposition qui soit Ă la fois ouvertement fĂ©ministe et antiraciste ?
CS : Tout Ă fait, je crois que lâintersectionnalitĂ© sâimpose. On parle de libertĂ©s, on parle dâanti-oppression, ce que lâon cherche câest la libertĂ© pour tout et pour tout le monde (câest un peu comme le sutra dans le yoga Jivamukti). Ăa ne veut pas dire quâon est tous dâaccord sur tout. Si on Ă©tudie lâhistoire du fĂ©minisme, les approches se multiplient, mais au fond, ce que nous cherchons câest une place plus libre pour les femmes.

MM : Il y a de nombreux portraits et plusieurs paysages, peut-ĂȘtre moins dâĆuvres abstraites. Selon toi, est-ce que la reprĂ©sentation de figures et de lieux occupe une place plus importante dans le travail des artistes issus de la diaspora ?
CS : Plus je parle avec les artistes sur les questions de figuration et dâabstraction, plus je rĂ©alise que tout est important, possĂšde une puissance propre. Je ne voudrais pas transmettre lâidĂ©e que les artistes qui explorent ces questions sont moins intĂ©ressĂ©s par lâabstraction, parce que câest faux. La figuration peut ĂȘtre vue de maniĂšre abstraite. Lâabstraction peut ĂȘtre trĂšs claire, autant quâun portrait ou quâun paysage figuratif (Julie Mehretu, Kamrooz Aram ou Manuel Mathieu). En dĂ©pit des diffĂ©rences entre les modes dâexpression, plus je pense Ă ces catĂ©gories et moins elles tiennent.
MM : Lâexposition a pu ouvrir au public entre deux fermetures des institutions culturelles, avant de refermer le 1er octobre. Le vernissage a dĂ» ĂȘtre repensĂ©, le lancement du catalogue de lâexposition aura lieu en ligne. Quels ont Ă©tĂ© les plus grands dĂ©fis Ă surmonter et quâest-ce qui est ressorti de positif de toutes ces contraintes ?
CS : Ce nâĂ©tait pas difficile de concevoir la visite de lâexposition tout en respectant les mesures de distanciation, câĂ©tait mĂȘme assez facile, en fait. Nos Ă©difices nous ont permis de crĂ©er un parcours naturel. Mais au dĂ©part, câĂ©tait difficile dâaccepter que si les gens ne peuvent pas venir, ils ne peuvent pas rĂ©ellement expĂ©rimenter une Ćuvre qui a Ă©tĂ© conçue pour une expĂ©rience en direct. Il faut entamer un deuil et trouver dâautres moyens pour faire le pont, transcender les limites sans oublier de prĂ©server lâintimitĂ© de lâexpĂ©rience.
On a Ă©tĂ© Ă©merveillĂ©s par lâingĂ©niositĂ© des membres de lâĂ©quipe qui ont conçu, par exemple, un atelier de perlage en ligne avec Nico Williams, ou qui ont proposĂ© dâoffrir des trousses et des rencontres dans les salles de classe des Ă©coles de secondaire ou de CEGEP. Comme les artistes viennent de partout dans le monde, les vidĂ©oconfĂ©rences nous ont permis de crĂ©er des tables rondes virtuelles malgrĂ© le dĂ©calage horaire. On nâaurait jamais pu faire 15 entretiens avec les artistes en direct si on Ă©tait tous toujours figĂ©s dans ce genre de rĂ©gime.
Je pense quâen tant quâĂȘtres humains, on sait comment sâadapter, le corps est fait pour ça. On trouve dâautres muscles, on dĂ©veloppe dâautres sens. Peut-ĂȘtre que lâon finira par dĂ©velopper de nouvelles capacitĂ©s, comme les figures dans les Ćuvres de Rajni Perera. Pour moi, une rĂ©ussite ne se mesure pas seulement par le nombre de corps qui franchissent le seuil de la porte, mais aussi Ă lâĂ©mergence dâune communautĂ© et dâun sentiment dâappartenance.

MM : Vous proposez une visite guidĂ©e commentĂ©e sur votre chaĂźne YouTube et sur votre page Facebook. Est-ce que lâadaptation numĂ©rique de ce type de contenu rend le tout plus accessible, notamment auprĂšs dâun public peut-ĂȘtre moins familier avec lâart contemporain ?
CS : Je pense que tu as touchĂ© le nerf de la guerre avec la question de lâaccessibilitĂ©, Ă©tant donnĂ© quâil y a tout un discours historique ayant Ă©tĂ© construit par lâĂ©lite pour servir un petit groupe de la sociĂ©tĂ© et pour faire sentir mal Ă lâaise les autres. Les musĂ©es sont des outils (dâautres disent quâils sont des armes), une extension, comme un bras des intĂ©rĂȘts qui ne « nous » reprĂ©sentent pas. Notre mission, Ă la Fondation PHI, est de casser ces discours et de partager cette idĂ©e que lâart est pour nous. Jâai vu comment ces outils pourraient ĂȘtre bĂ©nĂ©fiques pour cette mission-lĂ et je pense quâils vont rester. Le numĂ©rique nous permet dâavoir une interface pour dialoguer et poursuivre la discussion tous ensemble.
MM : Moridja Kitenge Banza, qui fait partie des artistes de lâexposition, et toi, avez participĂ©s Ă un panel organisĂ© par le mĂ©dia RĂ©sidence sur la question de lâinclusion dans lâĂ©cosystĂšme de lâart contemporain. Je trouve que RELATIONS est, dâune certaine façon, une rĂ©ponse Ă la situation actuelle. Au moment de la conception de lâexposition, est-ce que tu imaginais dĂ©jĂ toutes ces discussions et le contexte dans lequel elle allait voir le jour ?
CS : Pas du tout! Ăa fait 30 ans que je travaille dans le milieu culturel Ă MontrĂ©al. Jâai commencĂ© dans une Ăšre que lâon peut qualifier de deuxiĂšme vague de rĂ©flexions sur les questions dâidentitĂ©, au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt-dix. Il y a beaucoup de bon travail qui a Ă©tĂ© fait, mais tout le monde semblait tellement Ă©puisĂ© vers la fin des annĂ©es quatre-vingt-dix, notamment en raison du backlash dans lâacadĂ©mie, dans le milieu culturel.
Lâexposition RELATIONS rĂ©vĂšle ma stratĂ©gie en tant que commissaire, qui se situe au niveau de la programmation. Le discours sort ensuite par la proposition de lâartiste. Ceci-dit, RELATIONS a Ă©tĂ© conçue avant cette nouvelle vague, qui prenait alors une puissance insoupçonnĂ©e. Ce qui se passe en ce moment dans le milieu culturel mondial, câest incroyable ! On nâa jamais pensĂ© que ça serait possible, honnĂȘtement. Ce quâil faut, câest de continuer Ă Ă©largir le discours, faire de la place Ă tout le monde au sein de cette rĂ©volution.

MM : En tant que commissaire, quel est, selon toi, le rÎle des différents acteurs du milieu culturel dans le contexte actuel pour faire avancer la discussion (institutions, artistes, commissaires, public) ?
CS : Comme tu lâas probablement constatĂ©, lors du panel de RĂ©sidence, mĂȘme si on Ă©tait tous des gens racisĂ©s, on nâĂ©tait pas tous dâaccord sur tout. Câest aussi liĂ© avec lâexpĂ©rience personnelle de chacun. Chacun a sa propre posture et sa façon de voir les choses. Je pense quâon a constatĂ© que la question du pouvoir est centrale. Si on veut parler dâun systĂšme, il faut suivre la tige jusquâĂ la racine pour comprendre, analyser ses racines enterrĂ©es. Câest comme ça que lâon peut non seulement de dĂ©manteler ce qui prĂ©existe, mais aussi faire pousser quelque chose qui nous ressemble davantage.
Ăa veut dire quâil y aura beaucoup dâinconfort pour les gens qui pensent quâils vont perdre quelque chose. Mais mon message, câest quâil y a de la place pour tout le monde. Je pense quâune fois que lâon reconnaĂźt un systĂšme, on peut faire quelque chose. Si lâautre nâest pas libre, je ne suis pas libre non plus. LĂ , on commence Ă voir poindre le dĂ©part de quelque chose : comment on peut construire ensemble, ou construire autrement, diffĂ©remment? On ne veut pas nĂ©cessairement reproduire ce qui a Ă©tĂ© fait. Donc câest radical, sans ĂȘtre un dĂ©racinement complet. On peut infiltrer les structures existantes et faire en sorte que lâĂ©quitĂ© soit une pratique pour le bien ĂȘtre de chacun parce quâon croit vraiment en une sociĂ©tĂ© qui peut ĂȘtre en bonne santĂ©. Je pense que ça commence comme ça, par Ă©claircies, enlightment, par lâĂ©clair quâest ce moment oĂč on rĂ©alise que lâon partage cette lutte.
Il nâest pas question de rĂ©soudre, on ne va rien rĂ©soudre, câest une pratique. Câest un processus, les processus ne sont pas toujours trĂšs nets. Câest peut-ĂȘtre pour ça que lâĂ©cosystĂšme Ă©tait dans le titre de ce panel-lĂ , parce que ça prend tous les niveaux, mais parce ça inclut aussi les publics, qui sont une partie majeure de lâĂ©cosystĂšme du milieu culturel. Si on revendique lâimputabilitĂ© et la justice au sein des institutions culturelles, celles-ci vont rĂ©pondre, parce que nous avons le pouvoir. On a juste besoin de comprendre que nous avons le pouvoir et dây croire.

© crĂ©dits photos : Richard-Max Tremblay (Fondation PHI pour lâart contemporain)





