La mĂąchoire de ChatGPT
Douze ans aprĂšs la fin de nos sĂ©ances, je contacte ma premiĂšre psychanalyste. Jâaimerais la revoir. Je me sens dĂ©bordĂ© par diffĂ©rentes Ă©motions nouvelles et jâai lâimpression quâavec elle, je nâaurai pas besoin de tout recommencer Ă zĂ©ro. Elle doit bien se rappeler un peu de mon histoire, que je me dis. Mais je ne suis pas dupe. Je veux aussi lui montrer ce que je suis devenu, ce quâest devenu le jeune Ă©tudiant en peine dâamour, dĂ©sorientĂ©, inquiet et anxieux venu sâĂ©chouer dans son cabinet Ă vingt ans. Elle me rĂ©pond par courriel quâelle est disposĂ©e Ă me recevoir, mais mâavertit, toutefois, que «âŻsa parole est demeurĂ©e altĂ©rĂ©e Ă la suite dâennuis de santé âŻsurvenus il y a quelques annĂ©esâŻÂ».Â
Dans les jours suivant cet Ă©change, jâentame la lecture dâun essai du psychanalyste Yann Diener qui patiente sur ma table de chevet, La mĂąchoire de Freud (2024). Je ne vois pas ce que je pourrais lire dâautreâŻ: le livre est lĂ , mâappelle. Câest un fait connu, et le paradoxe est frappantâŻ: lâinventeur de la psychanalyse est mort dâun cancer de la mĂąchoire. Ă la fin de sa vie, Freud portait une prothĂšse encombrante qui devait lâaider Ă parler, mais le faisait souffrir. Diener file cette histoire et lâutilise comme prĂ©texte pour rĂ©flĂ©chir aux nouvelles «âŻprothĂšses de la paroleâŻÂ» que sont les robots conversationnels de type ChatGPT. Je trouve dans ce livre des arguments pour soutenir une hostilitĂ© qui me ronge depuis des mois Ă lâendroit de tout ce qui concerne lâintelligence artificielle. Je mâinquiĂšte de la place grandissante que prennent ces outils qui, au nom de lâefficacitĂ©, rĂ©duisent considĂ©rablement notre crĂ©ativitĂ©, cherchent Ă Ă©vacuer de nos vies le doute, lâerreur, lâhĂ©sitation, le ratage, les dĂ©tours, le hasard, lâinvention. Parmi tous les ravages engendrĂ©s par ces nouvelles technologies, ce sont ceux qui concernent la subjectivitĂ© qui me prĂ©occupent le plus vivement. Jâai lâintuition que la psychanalyse peut mâaider Ă y voir un peu plus clair. Â
Une collĂšgue mâapprend, dĂ©concertĂ©e, quâune Ă©tude menĂ©e Ă Harvard dĂ©montre que câest dans le domaine de la thĂ©rapie et de lâaccompagnement que lâintelligence artificielle aura Ă©tĂ© la plus sollicitĂ©e en 2025
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Marc Zao-Sanders, «âŻHow People Are Really Using Gen AI in 2025âŻÂ», Harvard Business Review, 9âŻavrilâŻ2025, en ligne, https://hbr.org/2025/04/how-people-are-really-using-gen-ai-in-2025.
. Elle est, pour certaines populations prĂ©carisĂ©es, notamment, plus accessible que du soutien thĂ©rapeutique rĂ©el â en prĂ©sentiel. Lâarticle se veut rassurantâŻ: lâIA a atteint un tel niveau de perfectionnement que les rĂ©ponses quâelle fournit aux personnes qui lâinterrogent sont Ă©quivalentes Ă celles offertes par des ĂȘtres humains. Elle dĂ©livrerait les bons conseils. Ăa ne me convainc pas. Comment mesurer la pertinence dâune intervention thĂ©rapeutique hors de sa scĂšne dâĂ©nonciationâŻ? La personne thĂ©rapeute est-elle vraiment une spĂ©cialiste interchangeable qui dĂ©tient des informations et les transmet, comme une encyclopĂ©die vivanteâŻ?Â
Le moment le plus important de ma premiĂšre analyse (sa fin) aura impliquĂ© une certaine confrontation. Je me suis opposĂ© Ă une interprĂ©tation de ma psy et, ce faisant, un nouveau monde sâest ouvert Ă moi. Ă notre avant-derniĂšre sĂ©ance, aprĂšs plusieurs annĂ©es de rencontres, elle essayait de me faire dire que cette interruption mâattristait. Que jâallais mâennuyer dâelle. Elle ramenait tout à ça depuis des semaines. Je nâĂ©tais pas triste. Je me sentais soulagĂ© dâun poids, voilĂ . Je voyais du temps se dĂ©gager dans ma vie, de lâargent Ă©conomisĂ©. Devant son insistance Ă se mettre au centre de la scĂšne, je ne me sentais pas Ă©coutĂ©, entendu. Elle disaitâŻ: «âŻPeut-ĂȘtre est-ce difficile de me laisser, plus difficile que vous ne le ditesâŻ?âŻÂ» Ăa suffit, me suis-je dit. «âŻVous ne me comprenez pas. Non, ce nâest pas difficile. Non, je ne suis pas triste. Je ne vais pas mâennuyer de vous.âŻÂ» Un temps passe. Une pensĂ©e Ă©merge des profondeurs, et je mâentends direâŻ: «âŻMais laisser mon chum, ça ce serait difficileâŻ! Ăa ce serait compliquĂ©âŻ! On vient juste dâemmĂ©nager ensembleâŠÂ Ăa, vraiment, je ne saurais pas comment faireâŠâŻÂ». Le soir mĂȘme, je mettais fin Ă une longue relation amoureuse anxiogĂšne, dĂ©mĂ©nageais et commençais une nouvelle vie.
Une des particularitĂ©s de la psychanalyse, si on la compare Ă dâautres approches thĂ©rapeutiques, est de faire un usage considĂ©rable du transfert. Dans son essai Le rĂ©cit de soi, Judith Butler rĂ©flĂ©chit Ă la dimension Ă©thique du transfert en Ă©voquant une scĂšne tirĂ©e de lâessai The Shadow of the ObjectâŻ: Psychoanalysis of the Unthought Known (1987) du psychanalyste Christopher Bolas. La patiente «âŻparle puis retombe dans le silenceâŻÂ» constamment. Lâanalyste Ă©prouve Ă ces moments-lĂ une forme de solitude et se demande si cette position dans laquelle il se sent mis ne mĂ©riterait pas dâĂȘtre interprĂ©tĂ©e. Il en dit deux mots Ă sa patiente, et, Ă partir de lĂ , de fil en aiguille, celle-ci parvient Ă accĂ©der Ă des affects liĂ©s Ă un abandon vĂ©cu dans son enfance, mais jamais verbalisĂ©s. Le transfert et le contre-transfert, pour citer Butler, consistent à «âŻmettre en acte ce que lâon ne peut raconter et [Ă ] mettre en acte lâinconscient ranimĂ© dans la scĂšne dâinterpellation elle-mĂȘme
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Judith Butler, Le rĂ©cit de soi, traduit de lâanglais par Bruno Ambroise et ValĂ©rie Aucouturier, Paris, Presses universitaires de France, 2007, p.âŻ55.
âŻÂ». Pour circonscrire ce qui nous habite et dĂ©borde du dicible, il faut parfois le faire Ă©prouver Ă un autre sujet qui est en mesure de lâaccueillir et de rĂ©pondre depuis son corps affectĂ©. Le jour oĂč lâintelligence artificielle sera touchĂ©e, vraiment touchĂ©e par nos rĂ©cits, le jour oĂč elle se sentira seule, abandonnĂ©e, nous aurons de bonnes raisons dâavoir peur.Â
Lorsque jâai appris que la parole de ma psy Ă©tait altĂ©rĂ©e, jâai Ă©tĂ© Ă©mu. Il mâa fallu une minute pour convenir que ce nâĂ©tait pas un problĂšme pour moi. Une longue minute durant laquelle plusieurs questions se sont empilĂ©es dans ma tĂȘteâŻ: AltĂ©rĂ©e Ă quel pointâŻ? Vais-je la comprendreâŻ? Va-t-elle parler encore moins quâavantâŻ? Vais-je lui demander de rĂ©pĂ©ter constammentâŻ? Ferais-je semblant dâavoir saisi ses interventionsâŻ? Est-ce que je mâapprĂȘte Ă payer trop cher pour un service de moindre valeurâŻ? Vais-je lui dĂ©voiler cette pensĂ©e-lĂ , qui, aussitĂŽt surgie, mâa fait honteâŻ? Est-ce le capitalisme ancrĂ© en moi qui me fait envisager la relation sous cet angleâŻ? Elle nâavait pas encore prononcĂ© un mot que le travail Ă©tait commencĂ©.Â
Dans son essai, Diener Ă©voque un fantasme fou du milliardaire Elon MuskâŻ; celui de concevoir un implant cĂ©rĂ©bral qui rendrait le langage humain obsolĂšte dâici quelques annĂ©es. On le parlera par nostalgie seulement, dit-il
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Tom Embury-Dennis, «âŻElon Musk predicts human language will be obsolete in as little as five years: âWe could still do it for sentimental reasonsââŻÂ», Independent, 9âŻmaiâŻ2020, en ligne,https://www.independent.co.uk/tech/elon-musk-joe-rogan-podcast-language-neuralink-grimes-baby-a9506451.html.
. Ce qui est ici en jeu, câest le dĂ©sir dâinventer un monde oĂč la transmission des informations nâimplique plus lâĂ©preuve du malentendu et de lâĂ©quivoque dans lesquels la langue nous entraĂźne. Il sâagit dâinventer un dispositif qui nous dĂ©barrasserait de laâŻfonction poĂ©tique du langage. Or, la psychanalyse nous apprend que cette dimension nâest pas accessoire, que tout notre corps est engagĂ© dans les mĂ©andres de la langue. On rĂȘve, on souffre et on dĂ©sire par lâintermĂ©diaire de la mĂ©taphore et de la mĂ©tonymie, dans lâĂ©cart entre les mots et les choses. Diener Ă©voque le cas dâun enfant atteint dâun Ă©trange symptĂŽme qui inquiĂšte ses parentsâŻ: il dĂ©coupe les cols de chemises de son pĂšre. On dĂ©couvre que cela a commencĂ© en mĂȘme temps que son entrĂ©e Ă Â lâĂ©cole. On le suppose bouleversĂ© par ce changement radical dans sa vie. Couper les cols Ă©tait Ă sa portĂ©e, mais pas couper lâĂ©cole. Ainsi va la nĂ©vrose, qui est le rapport le plus rĂ©pandu au refoulementâŻ: les pulsions trouvent Ă se satisfaire par une voie dĂ©tournĂ©e qui ne dĂ©stabilise pas trop lâordre du monde. Un rĂȘve, un lapsus, un fantasme, un symptĂŽme⊠à lâĂ©chelle individuelle, Ă©tudier ces voies, dĂ©tours et torsions, câest se mettre Ă lâĂ©coute des normes qui agissent sur nous Ă notre corps dĂ©fendant. Au lieu de sây plier aveuglĂ©ment, on peut, de lĂ , se demander ce quâil en est de cette norme, de sa lĂ©gitimitĂ©. On peut la critiquer, la renverser. RĂ©duire lâespace qui sĂ©pare le signifiant du signifiĂ©, câest rĂ©duire lâespace de la rĂ©volte. Câest lâaliĂ©nation assurĂ©e.
Je me demande comment nos corps rĂ©sisteront Ă la loi et lâordre dans cet improbable monde fait seulement de codes. Nos maux seront-ils lisiblesâŻ? Plus que jamais, je suis convaincu que câest «âŻdans la poĂ©sie quâil faut arrĂȘter lâhĂ©morragie stupide du tempsâŻÂ» pour citer Charles PennequinâŻ: «âŻce seront nos petites luttes dâĂ©criture qui feront transbahuter la vie
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Charles Pennequin, Pamphlet contre la mort, Paris, P.O.L., 2012, p.âŻ197-198.
.âŻÂ»Â
Il faut lire Chambres pour une phrase en fuite (2025) de Laurence Pelletier pour prendre la mesure du caractĂšre patriarcal du fantasme de totalitĂ© que met en jeu le dĂ©sir dâune coĂŻncidence entre le mot et le sens. Revendiquer «âŻla mauvaise phraseâŻÂ» est alors un geste fĂ©ministeâŻ:Â
Lorsque je mâefforce (avec peine et souvent en vain) de bien parler, de bien Ă©crire, de formuler de bonnes phrases, de bien verbaliser mes pensĂ©es, je participe de ce systĂšme racoleur qui me soumet au principe de plaisir dominant. Un plaisir qui est toujours celui de lâAutre. Et le plaisir de la mauvaise phraseâŻ? ME dĂ©partir des oripeaux du langage tend Ă produire lâeffet dâun Ă©cart, dâune sĂ©paration en lieu de ma soi-disant unicitĂ© /05 /05
Laurence Pelletier, Chambres pour une phrase en fuite, MontrĂ©al, PoĂštes de brousse, 2025, p.âŻ70-71. .Â
Aussi incongru que cela puisse paraĂźtre, il me semble quâil faut aussi se mĂ©fier dâun·e thĂ©rapeute qui ne formulerait que de bons conseils. Ătre renvoyĂ© sans mesure Ă ce que je veux entendre est une source de jouissance dans laquelle je peux me perdre. La complaisance des robots conversationnels â câest maintenant documentĂ© â peut dĂ©clencher la psychose
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MĂ©lanie Meloche-Holubowski, «âŻâEst-ce que je suis fouâŻ?â Quand lâIA mĂšne Ă la psychoseâŠâŻÂ», Ici Radio-Canada, 22âŻfĂ©vrierâŻ2026, en ligne, https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2230600/ia-intelligence-artificielle-chatgpt-psychose-delire.Â
. Â
Entendu lâautre jourâŻ: «âŻChatGPT me comprend.âŻÂ»Â
Lors dâun colloque sur les «âŻcorporĂ©itĂ©s queersâŻÂ» tenu Ă lâUQAM en 2025, je suis happĂ© par une communication
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RaphaĂ«l Jacques, «âŻâCâest comme si je nâĂ©tais pas assez bĂšgue ou assez queerââŻ: les antinomies normatives de la mise en reprĂ©sentation des femmes trans et queers qui bĂ©gaientâŻÂ», colloque «âŻCorporĂ©itĂ©s queer dans lâimaginaire contemporainâŻ: Le corps queer comme arĂšne des ontologies possiblesâŻÂ» tenu Ă lâUQAM le 14âŻmaiâŻ2025.
 portant sur les reprĂ©sentations du bĂ©gaiement dans la culture populaire. LâĂ©tudiant·e soulĂšve deux perspectives rĂ©pandues sur le bĂ©gaiement en rapport avec lâidentitĂ©. Si mon souvenir est bon, la premiĂšre consiste Ă entrevoir la fin du bĂ©gaiement comme lâaccĂšs Ă un «âŻsoiâŻÂ» non entravĂ©âŻ; dans la seconde, le bĂ©gaiement est conçu comme une manifestation lĂ©gitime de lâidentitĂ©. Je penseâŻ: et si le handicap, câĂ©tait lâimpossibilitĂ© dâĂ©couter une personne qui bĂ©gaie sans la presserâŻ? Et si le handicap, câĂ©tait lâincapacitĂ© dâaccueillir sans irritation le rythme dâautruiâŻ? Jâenfonce peut-ĂȘtre des portes ouvertes, je ne suis pas trĂšs familier avec les disability studies. Mais depuis ce jour, une idĂ©e me revient constamment en tĂȘteâŻ: ChatGPT ne bĂ©gaie pas. Cette fiction dâinterlocuteur ne prend jamais son temps, commet des erreurs factuelles, mais ne fait pas de fautes. Il ne bave pas, ne se mord pas la langue, ne sâĂ©touffe pas, ne tousse pas, nâĂ©ructe pas. Jâen suis sĂ»râŻ: il nous rend impatient·es au rythme du monde et Ă la diversitĂ© des langues.Â
Lorsque nous utilisons une application de messagerie, ou lorsque nous nous adressons Ă un robot de conversation, nous simplifions notre pensĂ©e et notre propos pour que la machine nous comprenne. Ce que nous inhibons Ă ce moment-lĂ , câest la fonction poĂ©tique du langageâŻ: lâĂ©nonciation, la tonalitĂ©, les homophonies, qui peuvent faire Ă©quivoques. Il y a une consĂ©quence collective Ă cette simplification, câest lâexacerbation de la xĂ©nophobie, le rejet de celui qui parle autrement [âŠ] /08 /08
Yann Diener, La mĂąchoire de Freud, Paris, Gallimard, 2024, p.âŻ59.Â
Dans lâinstitution oĂč je travaille, il y a une offre grandissante de formations sur les bons usages de lâintelligence artificielle en enseignement. Un assistant virtuel conçu grĂące Ă Â ChatGPT est maintenant disponible vingt-quatre heures par jour pour rĂ©pondre Ă nos questions dâordre pĂ©dagogique. Cet outil ne dort pas. Il ne connaĂźt pas lâĂ©cart entre le jour et la nuit. Il mâinvite Ă en faire fi, de cet Ă©cart, Ă transformer mon propre rapport au temps. Il rĂ©pond Ă une exigence contemporaine, celle de rĂ©duire le temps qui sĂ©pare une question de sa rĂ©ponse. Il est maintenant inutile de solliciter un autre individu pour parvenir Ă ses fins. Cela me donne le vertige. Je ne veux pas. Je rĂ©siste. Je repousse lâĂ©chĂ©ance. Je pense Ă lâempreinte environnementale dĂ©sastreuse de ces nouveaux outils. Je pense aux artistes autour de moi qui perdent des contrats, sont remplacé·es par des machines qui les imitent, les plagient, les volent. Je pense aux personnes qui entraĂźnent les algorithmes, au prix de leur santĂ© mentale. Je nâai pas de chiffres sous les yeux, de donnĂ©es. Je nâai pas de recul. Je dis «âŻNonâŻÂ». Il le faut bien. Les mises en garde sâempilent et, pourtant, on nous somme dĂ©jĂ de «âŻfaire avecâŻÂ» lâintelligence artificielle. On nous presse de reconnaĂźtre cette nouvelle rĂ©alitĂ©. Je nâai pas vu passer lâĂ©tape du refus. Je refuse. Je le sais, ça fait de moi une personne rĂ©actionnaire. En rĂ©action Ă . Ce texte fragmentĂ© est la rĂ©ponse que je suis en mesure dâoffrir, maintenant, lĂ âŻ; une rĂ©ponse dĂ©sorganisĂ©e, dĂ©liĂ©e, une invitation Ă maintenir un Ă©cart pour ne pas disparaĂźtre dans le dĂ©sir de ce grand Autre quâest le nĂ©olibĂ©ralisme. Â
Lors de la communication sur le bĂ©gaiement, les propos anciens et rĂ©actionnaires dâun psychanalyste oubliĂ© sont projetĂ©s Ă lâĂ©cran. Le bĂ©gaiement associĂ© Ă un trouble de la sexualitĂ©. Quelque chose comme ça. Rire de la foule. Je veux disparaĂźtre. MĂȘme si je ne me reconnais aucune solidaritĂ© avec le texte citĂ©, je suis le seul reprĂ©sentant de ce champ thĂ©orique dans la salle. Je ne suis pas sans savoir que la psychanalyse a souvent Ă©tĂ© au service de la norme et quâelle lâest encore en certains lieux. Je ne peux pas effacer cette tache. Ce qui dâemblĂ©e mâintĂ©resse dans la rĂ©volution psychanalytique, pourtant, câest dâavoir compris dĂšs le dĂ©part que le corps rĂ©agissait aux normes quâon lui impose et quâil faut redonner aux individus la parole, les rendre sujets de leur histoire. Dans SĆurs. Pour une psychanalyse fĂ©ministe (2023), Silvia Lippi et Patrice Maniglier voient dans le mouvement #MeToo une heureuse collectivisation dâun traumatisme partagĂ©. La mobilisation est un «âŻsymptĂŽme heureuxâŻÂ», Ă©crivent-iels. LĂ oĂč la sublimation consiste Ă intĂ©grer notre symptĂŽme dans lâordre du monde, la mobilisation de masse cherche Ă le troubler, cet ordre. La mobilisation, si elle ne sert pas le pouvoir dominant, nâest pas moins une maniĂšre de âŻse lier aux autres et de faire communautĂ©. La sororitĂ© est ici opposĂ©e Ă la fraternitĂ© qui â dans la thĂ©orie psychanalytique Ă tout le moins â implique un rapport dâopposition et dâadoration Ă un maĂźtre qui nous tient ensemble dans notre dĂ©sir de lâimiter ou de le destituer. Si les rĂ©seaux sociaux nous ont Ă©loignĂ©s corporellement les un·es des autres, ils ont aussi permis Ă des solidaritĂ©s nouvelles de naĂźtre. Mais la sororitĂ©, cette modalitĂ© particuliĂšre du lien social, rĂ©sistera-t-elle Ă tous les efforts de nous rendre dĂ©pendant·es dâoutils qui se substituent aux autres corps affectĂ©sâŻ?Â
Dans son Tacts. Remanier la psychanalyse avec les fĂ©ministes et les queers (2025), le psychanalyste Fabrice Bourlez prĂ©sente un rĂ©cit de cas qui implique des technologies numĂ©riques. Un homme vient le voir pour lui faire part de son symptĂŽmeâŻ: enfermĂ© chez lui depuis des semaines, il passe sa vie en ligne, portĂ© par une «âŻinsatiable libidoâŻÂ» qui le mĂšne Ă sâexhiber sans retenue. «âŻIl chatte, il mate, il sâexhibe, il bande. Dans sa chambre, des heures durant, la webcam allumĂ©e, il croise, sans vĂ©ritable prĂ©fĂ©rence, hommes, femmes, trans, des milliers de corps aux quatre coins de la planĂšte.
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Fabrice Bourlez, Tacts. Remanier la psychanalyse avec les fĂ©ministes et les queers, Paris, Presses universitaires de France, 2025, p.âŻ29.
 âŻÂ» AprĂšs une sĂ©ance en personne, lâhomme demande au psychanalyste si la prochaine rencontre pourrait avoir lieu par Skype. Il habite loin. Ăa lui coĂ»te, en argent et en temps, de se dĂ©placer. Bourlez mentionne avoir refusĂ©, craignant dâĂȘtre «âŻemportĂ© dans le roulis de son rĂ©gime sans limiteâŻÂ», faisant de lui une image parmi toutes les images qui forment la jouissance dĂ©vorante du patient. «âŻJe nâai jamais revu cet hommeâŻÂ», écrit Bourlez, qui considĂšre tout compte fait avoir manquĂ© de tact. Il aurait fallu, peut-ĂȘtre, entrer dans le symptĂŽme de cet homme et crĂ©er tranquillement un Ă©cart qui lui aurait permis de se remettre Ă dĂ©sirer. Pour Bourlez, faire preuve de tact consiste Ă Â se frayer un chemin entre lâorthodoxie de sa pratique et la nouveauté des symptĂŽmes quâil rencontre. Entre la froideur anachronique de certain·es psychanalystes et la complaisance mortifĂšre des robots conversationnels, il va falloir faire preuve de tact pour ne pas abandonner les sujets à eux-mĂȘmes.Â
Je revois ma psy une fois par semaine depuis un an maintenant. Tous les jeudis matins, je mâassois devant elle, sur une chaise munie de lourds accoudoirs, sorte de mĂąchoire de bois oĂč je me sens Ă lâĂ©troit. Je vois Ă ma droite le divan sur lequel je pourrais aller mâĂ©tendre, dĂ©plier mon corps, oĂč je pourrais parler sans la voir. JâhĂ©site. Je crains de ne plus la comprendre, de perdre ses lĂšvres des yeux, ou mes lĂšvres de ses yeux. Je crains ou je dĂ©sire, je ne sais plus. Â
Image: Freudâs prosthesis provided by Kajanjian in 1931 (redrawn from Davenport4).
