Danser Ă nâen plus pouvoir. After, Ă©puisement et anarchie
Dans notre numĂ©ro 290 â Danse et dĂ©pense, Florian Gaité propose un regard unique sur la relation intime entre rĂ©sistance et souverainetĂ© de nos corps, explorant Ă la fois la frĂ©nĂ©sie des afters et lâĂ©puisement volontaire.
Que reste-t-il de soi quand on a tout donnĂ©âŻ? Quand on sâest Ă©puisé·e Ă danser toute une nuit, une journĂ©e, peut-ĂȘtre plus, dans un after, au bout du bout dâun raveâŻ? Quand on pousse ce que Georges Bataille appelle une «âŻdĂ©penseâŻimproductiveâŻÂ» jusquâĂ son paroxysmeâŻ? Dans les sociĂ©tĂ©s du capitalisme tardif, nos fatigues font lâobjet dâintenses processus de capture, dâexploitation et de contrĂŽle qui soumettent toute perte dâĂ©nergie Ă des logiques dâextraction et de performance. Peu dâactivitĂ©s offrent lâoccasion dâune perte sĂšche et sans profit comme celle de danser Ă mort sur de la musique techno en prolongeant cette dĂ©pense effrĂ©nĂ©e jusque dans dâinterminables afters. La pratique de la danse libre dont il est ici question ne se satisfait pas simplement dâĂȘtre rĂ©crĂ©ative ou dâĂ©vacuer les tensions accumulĂ©es de la semaine, mais elle vise Ă dĂ©passer un seuil au-delĂ duquel le sens de la fĂȘte change. Il sâagit dĂšs lors dâentraĂźner le corps vers des Ă©tats avancĂ©s dâĂ©puisement totalement gratuits, au sens oĂč ceux-ci ne prĂ©sentent aucune utilitĂ© du point de vue strictement productif, sinon celle dâĂ©prouver sa libertĂ© de se rendre prĂ©cisĂ©ment dysfonctionnels, et par lĂ mĂȘme rĂ©tifs Ă la performance.Â
Cette improductivitĂ© radicale autorise Ă qualifier ce type dâĂ©puisement de «âŻsouverainâŻÂ», au sens que Bataille prĂȘte Ă ce terme, câest-Ă -dire engagĂ© dans une pure consumation de soi, sans souci dâĂ©conomie. La souverainetĂ© sâoppose ici Ă la maĂźtrise qui correspond Ă un calcul de la dĂ©pense dirigĂ© vers la prĂ©servation de la vie, une comptabilitĂ© que lâon tient implicitement quand on danse pour rĂ©cupĂ©rer, ou recharger, ses Ă©nergies. Tout au contraire, celle ou celui qui danse jusquâĂ lâĂ©puisement souverain nâa que faire de sa conservation. Il ou elle peut mĂȘme rire face Ă lâidĂ©e de sa propre mort, jouissant de son propre sacrifice, libĂ©ré·e de lâinjonction Ă donner une valeur ou un sens Ă son existence. Mais si ce quâelle recouvre semble Ă premiĂšre vue opĂ©rant pour penser les pratiques dâĂ©puisement festif, la terminologie de la «âŻsouverainetĂ©âŻÂ» nâest peut-ĂȘtre pas la plus opportune, tant elle est attachĂ©e Ă la notion, ici problĂ©matique, de pouvoir. La dĂ©pense improductive est en effet le propre dâun individu qui, du fait mĂȘme de son Ă©puisement, devient prĂ©cisĂ©ment ingouvernable, totalement Ă©tranger Ă lâĂ©conomie du pouvoir. Ce constat invite ainsi Ă percevoir les communautĂ©s Ă©phĂ©mĂšres qui se nouent dans les afters comme autant de sociabilitĂ©s et de lieux dâexpĂ©rimentation dâĂ©thos Ă©mancipĂ©s de toute forme dâautoritĂ©. Ressaisi par ce biais, le corps Ă©puisĂ© par la fĂȘte se dĂ©voile plus dissident quâil nây paraĂźtâŻau premier abordâŻ: pourrait-on alors aller jusquâĂ soutenir quâil est «âŻanarchisteâŻÂ» sans le savoirâŻ?Â
Ingouvernables parce quâincapablesÂ

Lâafter dĂ©limite lâespace-temps dâun dĂ©sĆuvrement. On nây travaille Ă rien, sinon Ă nos oisivetĂ©s, et rien de ce qui sây passe nâa la forme dâune Ćuvre. Danser jusquâĂ lâĂ©puisement conduit toujours, de façon plus ou moins consciente, Ă se soustraire aux injonctions Ă la productivitĂ© et Ă la performance. Les afters sont peuplĂ©s de corps sans emploi, irrĂ©cupĂ©rables pour le capitalisme, dont il nâa rien Ă tirer, Ă extraire, et si peu Ă monĂ©tiser. Foucault a imaginĂ© comment de tel·les bon·nes Ă rien â aliĂ©né·es ou mendiant·es, par exemple â pouvaient incarner un mode de rĂ©sistance passive quâil dĂ©crit comme une rĂ©sidualitĂ© disciplinaire
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Foucault emploie cette terminologie dans ses Ă©crits sur le pouvoir, notamment Surveiller et punir (1975), PrĂ©cĂ©dĂ© des cours au CollĂšge de France de 1973-1974, dans lesquels il parle du «âŻrĂ©sidu de tous les rĂ©sidus, celui qui est inassimilable Ă toutes les disciplines». Michel Foucault, Le pouvoir. psychiatrique. Cours au CollĂšge de France. 1973-1974, Paros, Seuil, 2003, p.56.
. Dans leur folle dĂ©pense, les Ă©puisé·es se rendent proprement indociles â autre maniĂšre de les dire ingouvernables â, parce quâiels nâont pas les moyens dâĂȘtre efficaces, ni de rĂ©pondre aux injonctions. Tout lâenjeu de cette dĂ©sobĂ©issance par incapacitation consiste Ă conserver une part de libre arbitre dans sa dĂ©pense pour subvertir les formes dâaliĂ©nation ou de rĂ©ification qui lâinstrumentalisent. Le dysfonctionnement tactique qui rĂ©sulte de cet autosabotage constitue en ce sens pleinement un acte de rĂ©sistance, mĂȘme sâil est accompli de maniĂšre involontaire ou peu conscientisĂ©e.Â
Les verbes «âŻrĂ©sisterâŻÂ» et «âŻresterâŻÂ» partagent la mĂȘme racine. Les corps Ă©puisĂ©s qui Ă©chouent en after sont ceux qui, prĂ©cisĂ©ment, refusent de disparaĂźtre, optant pour le libre gaspillage de leur temps et de leur Ă©nergie. Bataille appelle les rĂ©sidus qui restent aprĂšs avoir tout sacrifiĂ© des «âŻdĂ©chets
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La thĂ©matique de la dĂ©chĂ©ance post-sacrificielle est notamment dĂ©veloppĂ©e dans «âŻLa Nation de dĂ©pense » (Paris, Les Ăditions de Minuit, 1947/1969/2011, p. 23-24).
. Le mot ne me paraĂźt pas usurpĂ© pour parler des corps avachis en after. Les corps ingouvernables sont aussi ceux quâun systĂšme ne parvient ni Ă traiter ni Ă Ă©vacuer. Ils relĂšvent de la catĂ©gorie des «âŻcommuns nĂ©gatifsâŻÂ» au mĂȘme titre que tous les dĂ©chets et ressources excĂ©dentaires que nos sociĂ©tĂ©s produisent sans savoir quoi en faire. Ce nâest sans doute pas pour rien si lâon parle de «âŻramasseâŻÂ» pour Ă©voquer les Ă©tats de gueule de bois dans lesquels on se trouve au terme dâune fĂȘte poussĂ©e jusquâĂ la consumation. Il en va des corps Ă©puisĂ©s comme des dĂ©tritusâŻ: on ne peut rien en faire sinon attendre quâils soient collectĂ©s. Â
Lâanarchie ne consiste donc pas tant Ă ĂȘtre autonome et Ă se donner sa propre loi, quâĂ ne pas ĂȘtre en condition de pouvoir lui rĂ©pondre. Dans la lecture de Foucault quâelle dĂ©veloppe dans Au VoleurâŻ! Philosophie et anarchisme
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Catherine Malabou, Au voleur! Anarchisme et philosophie, Paris, Presses universitaires de France, 2022.
, Catherine Malabou insiste sur lâidĂ©e quâon nâĂ©chappe pas Ă la logique du pouvoir en se gouvernant soi-mĂȘme, si bien que lâautonomie (au mĂȘme titre que la souverainetĂ©) ne peut ĂȘtre perçue comme une position libertaire. Elle prend, pour lâillustrer, lâexemple des Cyniques grecs, qui tiraient leur libertĂ© de leur façon de laisser la vie agir sur eux, prĂ©cisĂ©ment sans maĂźtrise ni contrĂŽle. LâĂ©tat dâĂ©puisement est Ă cet Ă©gard proche de leur laisser-aller. Quand on est totalement vidé·es de ses Ă©nergies, on nâa pas plus de contrĂŽle sur soi que nâimporte quelle puissance politique. Â
LâĂ©galitĂ© face Ă lâĂ©puisement Â
Si elles suivaient une logique anarchiste, les fĂȘtes devraient renverser les hiĂ©rarchies, garantir le mĂȘme accĂšs et les mĂȘmes usages Ă tous·tes quâimporte leur genre, leur origine, leur orientation sexuelle, leur Ăąge, leur Ă©tat de santĂ© ou leur classe sociale. On y expĂ©rimenterait alors une Ă©galitĂ© parfaite qui effacerait tout rapport dâoppression et de domination, revenant Ă la racine dĂ©mocratique de la politique. Force est pourtant de constater que les hĂ©tĂ©rotopies festives ont leurs limites et que les clubs, les free parties et les raves reconduisent souvent les mĂȘmes lignes de distinction et les mĂȘmes hĂ©gĂ©monies que lâordre social. Les fĂȘtes sont, certes, des lieux oĂč il est possible dâagir ponctuellement sur ce que RanciĂšre nomme, dans son livre Ă©ponyme, le «âŻpartage du sensibleâŻÂ», câest-Ă -dire de donner plus de visibilitĂ© Ă telle personne ou plus de voix Ă telle communautĂ©, mais ces redistributions ne sont ni systĂ©matiques ni pĂ©rennes, encore moins garanties, et les luttes menĂ©es pour lâinclusivitĂ© sont trĂšs loin dâĂȘtre obsolĂštes. Le «âŻclubâŻÂ» porte mĂȘme dans son nom la signification dâune idĂ©ologie sĂ©lective et Ă©litiste qui fait le lit de toutes les discriminations qui sây produisent.Â
Le contexte et lâĂ©conomie de la dĂ©pense en after permettent nĂ©anmoins de nuancer ce constat, lâĂ©puisement amenant avec lui la possibilitĂ© dâune certaine Ă©galitĂ©. Dâune part, parce quâĂȘtre mort·e de fatigue, cela signifie au fond ĂȘtre fatigué·es dâĂȘtre, donc dâĂȘtre soi, au point quâon est bien plus enclin·e Ă abandonner nos rĂŽles sociaux et les performances quâils impliquent. Pour celles et ceux qui sây adonnent, lâafter se prĂ©sente sous la forme, certes fragile et Ă©phĂ©mĂšre, dâun monde potentiellement sans distinction ni diffĂ©rence sociale. Câest, en tout cas, lâutopie quâil vise. Dâautre part, le corps Ă©puisĂ© plonge dans lâimmanence dâun prĂ©sent sans but, incapable de se projeter dans lâavenir, privĂ© non seulement de sa puissance dâagir, mais plus encore de sa capacitĂ© Ă sâenvisager comme potentiel. LâĂ©puisĂ©, dit Deleuze dans sa prĂ©face Ă Quad de Beckett, Ă©puise tous les possibles
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«âŻLe fatiguĂ© a seulement Ă©puisĂ© la rĂ©alisation tandis que lâĂ©puisĂ© Ă©puise tout le possible», dans Samuel Beckett, Quad, Paris, Les Ăditions de Minuit, 1992, p. 57.
. En dâautres termes, lâĂ©puisĂ©, qui nâa plus de moyens physiques, intellectuels ou libidinaux, renonce de fait Ă ses privilĂšges et neutralise ses pouvoirs. Il est, du moins, comme ontologiquement contraint Ă le faire. Câest son ĂȘtre tout entier qui, peu Ă peu, se dĂ©potentialise.Â
PrĂ©figuration et utopie politiqueÂ
Squats, ZAD, camps Ă©colos, phalanstĂšres, Ă©coles antiautoritaires ou communautĂ©s dâamour libre, les anarchistes ont expĂ©rimentĂ© diffĂ©rents modes de vie et dâorganisation communautaire qui sont autant de prĂ©figurations de sociĂ©tĂ©s Ă bĂątir. La valeur utopique de lâafter autoriserait-elle alors Ă penser que lâĂ©puisement festif puisse constituer un tel horizonâŻ? De toute Ă©vidence, aucune sociĂ©tĂ© ne saurait faire de lâĂ©puisement une norme de vie ou le levier dâun projet politique. Ces pratiques de la dĂ©pense festive ne sont ni pensĂ©es ni rĂ©alisĂ©es pour ĂȘtre rejouĂ©es dans la vie quotidienne. Lâafter ouvre mĂȘme un prĂ©sent sans but, un temps pour rien, sans projection, privĂ© de futur. Le penseur anarchiste certainement le plus citĂ© dans les Ă©tudes sur la fĂȘte, Hakim Bey, considĂšre en ce sens que les utopies pirates telles que les free parties ne peuvent ĂȘtre que des Temporary Autonomous Zones, qui tirent justement leur force dâinsurrection de leur furtivitĂ© et de leur impermanence. Aussi, bien que lâĂ©puisement apparaisse comme le symptĂŽme dâune sociĂ©tĂ© toxique, qui nous pousse Ă bout et nous essore, il peut aussi ĂȘtre saisi dans une perspective accĂ©lĂ©rationniste, une façon de fuir en avant pour Ă©chapper de façon Ă©phĂ©mĂšre Ă la maĂźtrise, au calcul et Ă la rationalitĂ© capitalistes. SâĂ©puiser de façon festive revient Ă sâoffrir un rĂ©pit, Ă sâaccorder une parenthĂšse oĂč lâon jouit de ne plus avoir lâobligation dâĂȘtre non seulement un agent productif et performant, mais encore un sujet politique et moral, responsable et signifiant. Â
Si lâon doit voir dans lâafter la mise en Ćuvre dâun projet anarchiste, câest dans sa façon de rejouer la tension structurelle de la synthĂšse anarchiste qui cherche Ă concilier ses dimensions socialiste (lâanarchocommunisme) et individualiste (lâindividualisme libertaire). Dans les afters, une solidaritĂ© entre Ă©puisé·es sâinstalle dâelle-mĂȘme. On y mutualise spontanĂ©ment lâeau, les psychotropes ou les espaces de repos. Ces logiques dâentraide sont nĂ©anmoins toujours articulĂ©es au respect des trajectoires et des dĂ©sirs individuels, comme des besoins et des capacitĂ©s de chacun·e. Le soin se transforme facilement en hostilitĂ© ou en indiffĂ©rence. La communautĂ© de lâafter reste une formation fondamentalement versatile, passagĂšre et vulnĂ©rable, qui sâĂ©puise elle-mĂȘme en mĂȘme temps que son potentiel politique. Câest peut-ĂȘtre en cela lâexpression la plus aboutie de lâanarchie des cyniques Ă©tudiĂ©e par Foucault et Malabou
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Catherine Malabou, op. cit., p.249-252.
. Ni Dieu, ni maĂźtre, ni mĂȘme lâĂ©nergie de sây substituer.Â
Image de couverture : Brian Welsh, Beats, 2019, image tirée du film.
