Faire avec ce qu’on a : prolifĂ©rations de l’imagination politique antifasciste

On frappe Ă  la porte du P.O.B. – pour Pile Of Bricks (pile de briques) –, un ancien entrepĂŽt oĂč Amos Kennedy Jr. a créé l’atelier qui lui permet de fabriquer ses affiches. Il n’y a pas de rĂ©ponse, mais du bruit s’échappe de l’intĂ©rieur. Myriam s’est Ă©tirĂ©e pour cogner dans la fenĂȘtre, et on reste lĂ , Ă  attendre sans attendre, placotant devant la porte, par cette journĂ©e chaude de juillet que nous consacrons au dĂ©sƓuvrement. Le soleil plombe, le temps est suspendu, l’air de terrain vague des rues environnantes renforce notre disposition Ă  laisser les choses arriver doucement. On a le temps, et tant pis si personne ne rĂ©pond Ă  la porte.

Devant nous, de l’autre cĂŽtĂ© de la rue, une maison barricadĂ©e. Je la prends en photo, dans un geste un peu intrusif mais dĂ©sintĂ©ressĂ©, juste en attendant, parce qu’elle incarne quelque chose de l’esprit du lieu. Myriam me dit : « C’est la maison d’Amos ! Il vient de l’acheter, pour Ă©ventuellement y habiter. Il a fait rĂ©parer le toit, mais le reste devra attendre. » Je me dĂ©place sur le cĂŽtĂ© pour voir le toit neuf de tĂŽle grise, brillante. Elle m’informe que c’est ce que font beaucoup de personnes ayant rachetĂ© des maisons en « ruines » de ce quartier de DĂ©troit en vue d’y vivre : rĂ©parer le toit pour Ă©viter les infiltrations et ralentir la dĂ©tĂ©rioration de l’ensemble, puis rĂ©parer le reste tranquillement, au fil des ressources qui se prĂ©sentent, jusqu’à ce que ce soit habitable.

La ville de DĂ©troit est passĂ©e de 1,8 million d’habitant·es en 1950 Ă  environ 650 000 en 2013, annĂ©e oĂč la ville a dĂ©clarĂ© faillite. Le dĂ©clin de l’industrie automobile conjuguĂ© au racisme antinoir ayant menĂ© aux soulĂšvements de 1967 ont fait fuir, notamment, une population blanche convaincue de retrouver la quiĂ©tude de ses privilĂšges ailleurs. Certains quartiers se sont vidĂ©s, les maisons dĂ©sertĂ©es sont restĂ©es Ă  l’abandon pendant des annĂ©es. La ville a mis en vente plusieurs dizaines de terrains, une vente de feu ; sur ces friches, les gens se sont rĂ©organisĂ©s en mettant en place des jardins communautaires, des fermettes, des ateliers d’artistes, des lieux de diffusion improvisĂ©s, des logements abordables, des espaces de convivialitĂ© spontanĂ©s. Un mouvement d’agroĂ©cologie politique, rĂ©appropriation africaine-amĂ©ricaine d’un rapport Ă  la terre et Ă  l’autosuffisance alimentaire et communautaire, y a pris racine.

On connaĂźt plutĂŽt bien, dĂ©sormais, cette histoire, mais c’est une expĂ©rience particuliĂšre de flĂąner dans les rues d’un quartier d’une grande ville d’AmĂ©rique du Nord d’oĂč tous les signes de croissance Ă©conomique ont Ă©tĂ© rayĂ©s : pas de voitures qui circulent, pas de maisons de plastique ou rĂ©novĂ©es au goĂ»t du jour, pas de commerces. Les feux de signalisation continuent de passer du vert au jaune au rouge au vert, mais personne ne traverse la chaussĂ©e lĂ©zardĂ©e d’herbes. Quelques piĂ©ton·nes, quelques cyclistes, des gens qui flĂąnent, beaucoup qui jardinent, d’autres sur les balcons : on se salue, c’est tranquille. Depuis son vĂ©lo, Myriam crie souvent, en souriant, le poing levĂ©, « Free Palestine ! » en direction des personnes qu’on croise, qui rĂ©pondent avec le mĂȘme geste.

Amos ouvre enfin – il ne nous entendait pas, concentrĂ© sur son ouvrage et entourĂ© du bruit des machines et de la musique. Bras grands ouverts et riant aux Ă©clats, il est visiblement ravi de revoir Myriam. Il nous reçoit, mĂȘme s’il est en pleine sĂ©ance de travail, et nous prenons le temps de discuter, de visiter ses installations, de boire de l’eau pĂ©tillante adossé·es Ă  ses machines d’imprimerie. Il semble avoir tout son temps, il nous donne des affiches, nous explique son projet du moment. « C’est parce que je n’essaie pas d’ĂȘtre productif et de faire des millions ! », dira-t-il plus tard en ricanant, lorsque nous discuterons du fait qu’on devrait toujours avoir le temps, toujours prendre le temps de se parler, de se recevoir les un·es les autres – que c’est ça, aussi, soigner le collectif, dans toutes ses occurrences.

L’atelier est vaste, un espace ouvert qui contient plusieurs machines d’imprimerie sur lesquelles Amos crĂ©e ses Ɠuvres de « letterpress printing », une technique artisanale qu’il utilise pour s’inscrire dans l’hĂ©ritage des mouvements de justice qui l’ont prĂ©cĂ©dé :

In the 1800s, abolitionists wielded this power to print broadsides and pamphlets that called for an end to enslavement
Late in the nineteenth century, the Black press used it to expose racist mob violence in the South
In the twentieth, activists used it to print placards to protest Jim Crow laws
Black printing helped the civil rights movement to flourish
I go back to that legacy /01 /01
Amos Kennedy, Jr. (dir.). Amos Paul Kennedy Jr.: Citizen Printer, San Francisco, Letterpress Archive Books, 2024, p. 12-13.

L’utilisation du letterpress, mais aussi du type de blocs, des matĂ©riaux, l’emploi de son temps et les phrases qu’Amos choisit d’imprimer, de faire circuler, ont en commun un souci constant de contribuer Ă  produire un monde habitĂ© de mĂ©moires politiques et complĂštement orientĂ© vers un prĂ©sent engagĂ©, crĂ©atif et porteur de joie (« I try to do happy », dit-il). À propos de l’usage de blocs de lettres :

Even broken or worn-down types get used in my shop. Damaged types need to be seen, too. This is in part because—while I have more than 750 cases of type—I lack a complete set for most of it. But it’s also because I print the world I want to live in. And that’s a world where there is no segregation, even in the typecase /02 /02
Ibid., p. 26.
.

Les chaises, les tables et les murs sont couverts d’affiches, les matiĂšres se mĂ©langent : la brique du bĂątiment, le bois des meubles, le mĂ©tal des machines et des blocs de lettres, le papier, partout, sur lequel est imprimĂ©e une grande variĂ©tĂ© de couleurs superposĂ©es et de messages politiques, tous axĂ©s sur la justice sociale, dĂ©nonçant le racisme et diffĂ©rentes formes d’oppressions, cĂ©lĂ©brant l’art, citant des penseur·euses et activistes du mouvement des droits civiques ou clamant une inspiration du moment, souvent avec un cĂŽtĂ© incisif, ludique.

Au fil de la conversation, Amos explique que certaines journĂ©es, il se promĂšne dans son atelier sans vraiment toucher Ă  quoi que ce soit, regardant, rĂ©flĂ©chissant et laissant son esprit vagabonder au contact des matĂ©riaux. « C’est du travail quand mĂȘme », dit-il, Ă©voquant cette partie du travail crĂ©atif tellement difficile Ă  faire reconnaĂźtre mais qui en constitue la base, le temps de dĂ©sƓuvrement par lequel les choses arrivent Ă  se mettre en place. À d’autres moments, il imprime sans relĂąche, installe les petites lettres et fait des agencements d’impression sur ses machines mĂ©caniques, des tĂąches Ă  la fois minutieuses et exigeant beaucoup de force physique. « Et d’autres jours, je peux travailler toute la journĂ©e sur une toute petite chose que personne ne remarquera jamais, ne saura jamais que j’ai faite, mais qui est essentielle pour le reste. » Son geste est revendiquĂ©, ludique, politique, rĂ©flĂ©chi, dans un quotidien qui n’est pas sĂ©parĂ© de sa pratique artistique et sans Ă©gard pour les conventions. Il se rĂ©clame du «Bad Printing », un ensemble de principes imaginĂ©s avec des camarades imprimeur·euses :

I believe each print I make should be unique and different. And just a little off because we’re all just a little off. Our goal is to make things messy and random. Because that’s the way life is /03 /03
Ibid., p. 17.
.

Amos nous invite chez lui, dans cette maison qu’il loue situĂ©e une dizaine de rues plus loin, pour aller voir les Ă©preuves du livre Amos Paul Kennedy Jr.: Citizen Printer, qui sera lancĂ© dans quelques semaines. Nous partons donc Ă  vĂ©lo tous les trois dans les rues de DĂ©troit, lui en salopette de jeans et chandail rose – qui constituent son uniforme de travail, en hommage et en rĂ©fĂ©rence au mouvement des droits civiques Ă  travers Ă  la fois du dandysme noir et des habits de travail de personnes mises en esclavage ou de la classe ouvriĂšre /04 /04
Ibid., p. 45.
– et ses soixante-treize ans pleins de vigueur. Sa maison fait partie de celles qui ont Ă©tĂ© sauvĂ©es de la spĂ©culation et de l’abandon, sur une des rares rues habitĂ©es du quartier. C’est une vieille maison, aux plafonds hauts et aux planchers de bois, remplie de livres, d’objets qui ont une valeur sentimentale ou symbolique. C’est le joyeux fouillis, Ă©rudit et esthĂ©tique, de la personne qui est en quĂȘte toute sa vie, qui est en recherche, en expĂ©rimentation.

On se rencontre Ă  peine, et la conversation est dĂ©jĂ  pleine de sous-entendus, de rires Ă©touffĂ©s et dĂ©ployĂ©s. C’est sa grĂące, mais aussi celle de Myriam, qui, depuis que je la connais, a et cultive cette capacitĂ© Ă  Ă©tablir des complicitĂ©s politiques fortes, complĂštement critiques et complĂštement axĂ©es sur le bien-ĂȘtre des personnes, incarnĂ©es dans des relations de proximitĂ© rieuses et dans la subversion ordinaire. Leur amitiĂ© est hospitaliĂšre.

Avant de partir, je remets à Amos un collant du « Parti sans payer /05 /05
Voir aussi Clément de Gaulejac, « Ambivalence de la gratuité », Spirale no 288 (hiver 2025), p. 14-23.
», qui est la seule manifestation de ce « parti politique » nĂ© au cours d’une soirĂ©e entre ami·es oĂč nous avons dĂ©cidĂ© que toutes les revendications politiques axĂ©es sur la justice sociale Ă©taient recevables, valables et mĂ©ritaient d’ĂȘtre discutĂ©es collectivement, y compris celle de la gratuitĂ© de la vie. ClĂ©ment avait Ă©videmment sorti ses crayons ce soir-lĂ , pour illustrer toutes les propositions politiques, les meilleures phrases et les rĂ©fĂ©rences entremĂȘlĂ©es de la soirĂ©e. C’est ainsi que, de l’anecdote de quelqu’un ayant racontĂ© avoir visitĂ© un musĂ©e consacrĂ© Ă  Che Guevara Ă  Cuba et vu qu’on y avait encadrĂ© ce qui devait ĂȘtre les chaussettes usagĂ©es du Che toutes recroquevillĂ©es sur elles-mĂȘmes, et de la proposition du transport collectif inter-rĂ©gional gratuit qui nĂ©cessiterait la nationalisation, par exemple, de l’entreprise de transport dont le nom se traduit par « lĂ©vrier », est nĂ© la reprĂ©sentation figurant sur les collants du Parti sans payer. En lui donnant le collant, qui lui plaĂźt beaucoup, j’assure Ă  Amos qu’il n’a pas Ă  s’en faire, le parti ne disposant d’aucune reprĂ©sentation dans aucune structure politique. On aime dire que c’est un parti pris, une proposition d’imagination politique.

Parti-sans-payer
Clément de Gaulejac, affiche du Parti sans payer, 2024.

Les conversations qui nous animent ce jour-lĂ  ne font pas l’économie des sujets qui planent au-dessus de nos tĂȘtes et nous envahissent, le gĂ©nocide en cours Ă  Gaza, la montĂ©e de l’extrĂȘme droite, le racisme blastĂ© de l’Occident et celui antinoir particuliĂšrement tenace aux États-Unis. Il est question de langues mineures, crĂ©ole, cajun, français-baragouin (selon Le Robert : corrompu et inintelligible); on parle aussi de vies intergĂ©nĂ©rationnelles, de maniĂšres de se loger, du fait qu’on n’a Ă  la fois pas besoin de beaucoup d’espace pour vivre et qu’il faut essayer d’occuper des espaces visant Ă  repousser la spĂ©culation, Ă  collectiviser, par tous les moyens, mĂȘme mineurs. « Trouver ce qui marche pour soi » :

I feel it is my duty to continue to make these cracks in our inhumane society so that others will have space to live their lives.
And the spaces that they make will expand the cracks for others, just as the space I make expands the cracks made by my ancestors.
One day our growth will rumble down the walls that separate our humanity /06 /06
Amos Kennedy, Jr. (dir.), op. cit., p. 15.
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On repart Ă  vĂ©lo et on passe devant le terrain de Myriam, achetĂ© en 2013 pour 600$, juste avant qu’elle dĂ©mĂ©nage Ă  Windsor, avec en tĂȘte l’idĂ©e d’y Ă©tablir, Ă©ventuellement, une fermette. On s’amuse du fait que cette activiste anarchiste ait « des propriĂ©tĂ©s et des terrains dans plusieurs pays » : Windsor, DĂ©troit, Deir Rafat. Des terrains grappillĂ©s au fil des ancrages et des survivances et repris de justesse au monde de l’immobilier pour crĂ©er des espaces hors marchĂ©, pour jardiner, habiter ou laisser la biodiversitĂ© se rĂ©installer, pour redonner aux communs un peu d’espace terrestre.

En sortant de cette rencontre avec Amos, tout semble plus lĂ©ger. C’est une de ces personnes qui incarne de maniĂšre solaire un esprit de libertĂ© et de radicalitĂ©, de singularitĂ© complĂštement orientĂ©e vers le collectif et la crĂ©ation, et qui cultive l’infime, l’infra, chaque moment mĂ©ritant qu’on s’y arrĂȘte. Le geste, qui rĂ©affirme et rĂ©embrasse toujours la justice, les autres, la vie, l’imagination – un acte de rĂ©sistance.

Understand that my very existence is protest.
The existence of Black people in America is protest, an act of survival.
We were supposed to be used up and replaced.
Everything I do is a manifestation of that protest /07 /07
Ibid., p. 14.
.

*

De retour Ă  Windsor par l’autobus qui traverse la riviĂšre, rempli de fans des Tigers de DĂ©troit – c’était jour de match –, nous retrouvons le jardin et ses noyers gĂ©ants. Assises sur des chaises semi-longues ramassĂ©es au centre de don de l’autre cĂŽtĂ© de la rue, Ă  cĂŽtĂ© des iris et des yuccas dĂ©racinĂ©s-pas-encore-replantĂ©s provenant de plates-bandes de la ville qui allaient ĂȘtre rasĂ©es, on prend l’ombre qui nous protĂšge de la canicule et de la chaleur de l’asphalte partout autour. On a chaud mais on essaie de se tenir au frais. Les sujets de conversation sont inĂ©puisables, on ne s’est pas vues depuis quatre ou cinq ans. Myriam est partie cultiver des jardins dans un endroit improbable pour nous jusqu’alors, rejoignant des ami·es Ă  DĂ©troit, dont Amos, de l’autre cĂŽtĂ© du pont, et Joan, qui fait du miel sur les toits et des films de rĂ©sistance sur la Palestine depuis les annĂ©es 1980. Windsor est une sorte de capitale industrielle frontaliĂšre bigarrĂ©e, dans un secteur autrefois appelĂ© Petite CĂŽte et situĂ© en plein territoire de la ConfĂ©dĂ©ration des trois feux Ojibway, Odawa et Potawatomi.

Myriam s’est installĂ©e dans un quartier industriel qui se trouve juste Ă  la lisiĂšre d’un quartier rĂ©sidentiel de petites maisons en rangĂ©es oĂč les gens redoublent d’efforts pour garnir leur façade d’objets hĂ©tĂ©roclites et de plantes Ă  fleurs. Il y a d’immenses hibiscus partout, en fleurs lors de mon passage, mais aussi des signes de happy face en plastique collĂ©s sur les rambardes, des vire-vent, des fleurs en pot dans les escaliers recouverts de tapis. Quelqu’un a mĂȘme poussĂ© l’audace jusqu’à mettre du gazon artificiel sur toute la petite pelouse devant la maison, avec fontaine Ă©lectrique et animaux de pierre souriants. Je dis alors que si j’habitais le quartier, moi aussi je m’investirais dans la dĂ©coration flamboyante et rapiĂ©cĂ©e. C’est une maniĂšre comme une autre de ne pas souscrire Ă  l’esthĂ©tique de la « normalitĂ© ostentatoire /08 /08
Titre, notamment, d’un Ă©vĂ©nement multidisciplinaire organisĂ© par Folie/Culture en 2016 : https://folieculture.org/normalite-ostentatoire-evenement-multidisciplinaire/
». Diversité des tactiques, comme on disait autrefois.

Les gens, dans le quartier, sont souvent sur leurs galeries – quand le chien Sandwich se sauve, un soir, pour aller se promener tout seul, les voisin·es participent Ă  la recherche depuis leurs fauteuils berçants, roulants ou statiques, font des appels, s’expliquent le chemin qu’il a dĂ» prendre ; on traque la piste de Sandwich, nommĂ© d’aprĂšs son quartier, de balcons en balcons jusqu’à ce qu’il rentre de lui-mĂȘme Ă  la maison. Sandwich a grandi dans les rues pakistanaises et il s’est retrouvĂ© lĂ , Ă  nouveau abandonnĂ© et rĂ©cupĂ©rĂ© in extremis par Myriam, d’un « je vais le prendre chez moi » au fil d’un Ă©change de courriels.

Ayant subi les contrecoups du dĂ©clin de l’industrie automobile de DĂ©troit et ses rĂ©percussions de ce cĂŽtĂ©-ci de la riviĂšre, le quartier a fait les frais de la dĂ©vitalisation. La construction du nouveau pont Gordie-Howe, du nom d’un ex-hockeyeur canadien ayant jouĂ© pour les Red Wings, fier reprĂ©sentant de la masculinitĂ© blanche et symbole idĂ©al du genre de personne qui peut traverser la frontiĂšre sans problĂšmes, a aussi contribuĂ© Ă  fragiliser les lieux. L’achat par la « compagnie du pont » de rues rĂ©sidentielles entiĂšres a menĂ© Ă  des expropriations que sa construction ne parvient pas Ă  justifier. On croise ainsi, se baladant dans les rues de Sandwich, des dizaines de maisons dĂ©saffectĂ©es, inhabitĂ©es, oĂč la nature commence Ă  reprendre ses droits.

À la lisiĂšre de ce quartier, les usines et les industries chimiques occupent tout l’espace en bordure de la riviĂšre. Alors qu’on se rĂ©installe sous les noyers, on dĂ©cide de faire l’inventaire des entreprises voisines de chez Myriam. L’idĂ©e de faire une carte sur laquelle on pourrait clairement voir ce qui entoure sa maison l’amuse et l’habite depuis un certain temps. On s’y met : usine de piĂšces automobiles Ă  l’est et champ de tir de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) au sud-est ; au sud-ouest, aboutissement d’un pipeline pour remplir les immenses rĂ©servoirs de pĂ©trole qui se trouvent sur la ligne frontaliĂšre, Ă  l’ouest, centre de transbordement. Pendant que je suis lĂ -bas, le dernier terrain vague limitrophe est vendu Ă  une compagnie dont on ignore ce qu’elle fera du lieu. Je lui demande ce qu’il adviendra de cet espace vert Ă  son avis : « Bah, sĂ»rement une autre usine. »

Elle a reçu plusieurs offres d’achat provenant des propriĂ©taires d’usines des alentours, surtout depuis la pandĂ©mie. Sans surprise, la valeur de son terrain, avec la petite maison Ă  un Ă©tage sans aqueduc qu’elle habite avec un ami Ă  qui elle ne charge pas de loyer, a quadruplĂ© depuis l’achat. Elle ne veut pas vendre. Elle veut occuper les lieux : « Qui sinon va donner un espace de vie aux opossums, aux chevreuils, aux mouffettes, aux dindes sauvages qui vivent ici ? » Offrir un espace de rĂ©sistance Ă  l’industrialisation galopante, Ă  la destruction du vivant. Elle rit : sur l’annonce du terrain, quand elle l’a achetĂ©, il Ă©tait inscrit Start your dream farm, pour profiter sans doute de la vague de transformation de terrains vacants de DĂ©troit en petits espaces fermiers. Elle n’a pas Ă©tĂ© insensible Ă  l’offre, c’est un peu son projet secret. Mais on se dit que mĂȘme une dream farm, ici, viendrait interrompre le cĂŽtĂ© friche, sauvage, qui permet Ă  tous ces ĂȘtres d’avoir un habitat durable.

Le quartier Sandwich a Ă©tĂ© un des hauts lieux d’aboutissement de l’Underground Railroad ; plusieurs personnes mises en esclavage fuyant l’asservissement et la rĂ©pression ont pu trouver refuge Ă  Sandwich, lĂ  oĂč la riviĂšre DĂ©troit est Ă  son plus Ă©troit, facilitant le passage entre la cĂŽte amĂ©ricaine et la cĂŽte canadienne.

Myriam me raconte qu’elle a dit Ă  ses ami·es de DĂ©troit, lorsqu’elle s’y est installĂ©e : « Quand il y aura une nouvelle vague de migrant·es amĂ©ricain·es fuyant le fascisme par bateau depuis DĂ©troit, je serai sur les plages pour les accueillir. »

*

Par le biais d’une publication sur Internet, alors que l’hiver s’achĂšve, William me rappelle l’existence du texte de Michel Foucault sur la vie antifasciste, prĂ©face Ă  l’édition Ă©tats-unienne de L’Anti-ƒdipe, de Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari, en 1977. Le texte rĂ©sonne avec ma visite Ă  Amos et Ă  Myriam, avec les existences politiques expĂ©rimentales, intĂ©grĂ©es et fluides (plutĂŽt que rigides et spĂ©culatoires, dissociĂ©es). Proposant que L’Anti-ƒdipe est une sorte d’« Introduction Ă  la vie antifasciste », Foucault Ă©crit :

Cet art de vivre contraire Ă  toutes les formes de fascisme, qu’elles soient dĂ©jĂ  installĂ©es ou proches de l’ĂȘtre, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je rĂ©sumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de la vie quotidienne :
– libĂ©rez l’action politique de toute forme de paranoĂŻa unitaire et totalisante ;
– faites croĂźtre l’action, la pensĂ©e et les dĂ©sirs par prolifĂ©ration, juxtaposition et disjonction, plutĂŽt que par subdivision et hiĂ©rarchisation pyramidale ;
– affranchissez-vous des vieilles catĂ©gories du NĂ©gatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensĂ©e occidentale a si longtemps sacralisĂ© comme forme du pouvoir et mode d’accĂšs Ă  la rĂ©alitĂ©. PrĂ©fĂ©rez ce qui est positif et multiple, la diffĂ©rence Ă  l’uniformitĂ©, les flux aux unitĂ©s, les agencements mobiles aux systĂšmes. ConsidĂ©rez que ce qui est productif n’est pas sĂ©dentaire mais nomade ;
– n’imaginez pas qu’il faille ĂȘtre triste pour ĂȘtre militant, mĂȘme si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du dĂ©sir Ă  la rĂ©alitĂ© (et non sa fuite dans les formes de la reprĂ©sentation) qui possĂšde une forme rĂ©volutionnaire ;
– n’utilisez pas la pensĂ©e pour donner Ă  une pratique politique une valeur de vĂ©ritĂ© ; ni l’action politique pour discrĂ©diter une pensĂ©e, comme si elle n’était que pure spĂ©culation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensĂ©e, et l’analyse comme un multiplicateur de formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;
[
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– ne tombez pas amoureux du pouvoir /09 /09
Michel Foucault, « Préface », dans Dits et écrits II, Paris, Gallimard, 2001, p. 133-136.
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J’ai tout de suite aimĂ© la proposition de ClĂ©ment « L’Ɠuvre est grĂšve » conçue en vue de la Grande mobilisation pour les arts au QuĂ©bec (GMAQ), qui indique que les artistes ne revendiquent pas un statut de « travailleur·euses » mais plutĂŽt la possibilitĂ© de ne PAS se dĂ©finir par leur employabilitĂ©, leur capacitĂ© Ă  ĂȘtre performant·es, productif·ives, Ă  contribuer au PIB, Ă  se conformer. « L’Ɠuvre est grĂšve » insiste sur la possibilitĂ© de mettre du sable dans l’engrenage, de refuser, de faire la grĂšve, de crĂ©er de l’écart et d’ouvrir des espaces de respiration, de dĂ©sir, de rĂ©flexion collective, de solidaritĂ©.

OeuvreEstGreve
ClĂ©ment de Gaulejac, L’Ɠuvre est grĂšve, affiche créée pour la GMAQ, utilisĂ©e lors de la manifestation du 22 fĂ©vrier 2025.

L’Ɠuvre-geste de Amos et de Myriam, des deux cĂŽtĂ©s de la riviĂšre, participe de cette idĂ©e de grĂšve – le dĂ©ploiement prolifĂ©rant des actions en tout genre posĂ©es dans un horizon de justice, qui refusent et dĂ©jouent les structures autoritaires par des agencements soignants et irrĂ©ductibles. Des existences expĂ©rimentales, qui cultivent modestement les espaces vivants, collectifs – accessibles Ă  tous·tes, dans la multiplicitĂ© des possibles.

AK_Met-Museum
Amos Kennedy, Jr., Know Justice Know Peace, 2020, affiche, 50,8 x 38,1 cm. Collection du Met Museum, New York, don de Nappy-negroes in art, 2020. Domaine public.