Mathieu Beauséjour : Pour l’irrévérence

Retour au numéro: L’art du roman aujourd’hui

« God save the queen,/The fascist regime,/
They made you a moron,/Potential H-bomb.
God save the queen,/She ain’t no human being./
There is no future,/In England’s dreaming.
Don’t be told what you want,/
Don’t be told what you need,/
There’s no future no future,/No future for you!
God save the queen,/We mean it man/
We love our queen/God saves.
God save the queen,/’Cos tourists are money/
Our figures head/Is not what she seems. »

Extrait de la chanson God Save The Queen (1977) 
par The Sex Pistols.

Mathieu Beauséjour est surtout connu pour ses interventions sur des billets de banque canadiens. De 1991 à 1999, il imprime, à l’aide d’un tampon encreur, un slogan sur une multitude de billets, à l’endos du portrait de la reine Élisabeth II ou d’anciens premiers ministres. Vous êtes peut-être déjà tombé sur un de ces billets trafiqués. Ils portaient les motsSurvival Virus de Survie. Du coup, l’argent y était désigné comme une maladie qui infecte notre existence, comme un mal qui s’infiltre dans notre quotidien pour le pourrir, comme un parasite qui ne nous tue pas, mais qui laisse beaucoup d’entre nous tout juste en situation de survie... L’argent serait-il un agent infectieux? Certaines personnes — numismatophobes — n’ont-elles pas peur des bactéries et des microbes que l’argent pourrait transmettre? D’autres sont même atteintes d’une pathologie si forte qu’elle les pousse à laver leurs pièces de monnaie... On lave son argent sale comme on peut! À travers cette peur, une hantise plus profonde se manifeste peut-être, celle d’être contaminé par la folie sans limites du désir d’avoir, de toujours posséder plus. Avec ses slogans imprimés sur des billets, Beauséjour élabore aussi une belle métaphore du sida. Le hasard qui fait qu’on tombe sur un billet « infecté » semble être une manière de permettre à chacun de se rendre compte de la part d’arbitraire présente dans la transmission de cette maladie. Beauséjour nous parle aussi de la culpabilité et des peurs qui sont attachées à la sexualité et à l’argent. Il est revenu à plusieurs reprises sur les billets de banque et sur la symbolique associée à l’argent, à la fois outil de pouvoir et, pour reprendre Freud, sorte d’excrément social (des légendes ne veulent-elles pas que l’argent du diable se transforme en excrément).

En 2000, il réalisait une exposition qui mettait en scène une histoire où l’argent devenait justement l’instrument du diable. Beauséjour y racontait comment, en 1954, des citoyens canadiens s’étaient plaints à la Banque du Canada. Dans la gravure des cheveux de la reine, sur nos précieux dollars, on pouvait voir le visage de Satan! Le billet aurait été retiré de la circulation puis remplacé par un autre montrant une reine plus sagement coiffée! Histoire vraie ou récit inventé par Beauséjour? Dans les années soixante-dix, on disait que si on écoutait à l’envers certaines chansons rock, on pouvait entendre des propos sataniques... À notre époque, on reproche à la culture populaire d’être responsable de tous les maux. Il faut avoir vu le film Bowling for Columbine, où Michael Moore résume et tourne en ridicule les arguments les plus idiots qui ont servi à expliquer la tuerie dans une école américaine. Encore une fois, on a blâmé la musique populaire, celle de Marilyn Manson. Puisqu’on prétend de nos jours que les images ont du pouvoir, pourquoi ne pas croire qu’un billet portant l’effigie de la reine — et qui permet de voir le diable dans ses cheveux — ne pourrait pas inciter les gens aux pires actions?

Iconoclasme

Lors de la réalisation de l’exposition Comment devenir artiste,que j’ai montée l’an dernier, j’ai fouillé avec Mathieu dans ses cahiers de dessins. Nous sommes tombés sur une série d’interventions sur papier au ton très acide. Certes, on pourra reprocher à ces dessins leur caractère adolescent. Mathieu Beauséjour y envoie balader beaucoup de gens et le milieu artistique en particulier. À une époque de ronron généralisé où même les artistes ne disent plus grand-chose de vraiment contestataire, ces dessins m’ont semblé d’une grande pertinence. Dans le discours général ambiant, on ne parle que de perte de valeurs, de l’absence de politesse... De tels débats emplissent les médias. On dénigre par exemple la valorisation du tutoiement. Faut-il rappeler comment le vouvoiement a été longtemps un signe de classe, de distance, de mépris, un outil pour se démarquer des plus pauvres ou des moins éduqués? Les années soixante et soixante-dix, où l’on s’est mis à tutoyer tous et chacun, ont voulu rompre avec cette absence de parole des moins éduqués et briser cette chape de plomb de la langue de bois. Malheureusement, nous sommes revenus à une époque où la langue de bois a repris tous ses droits. Et s’il y a perte de valeurs de nos jours, cela tient plus au manque d’honnêteté des politiciens, à la morgue des riches, à l’incapacité des médias à s’attaquer aux discours — aux fables — de l’État, au manque de courage de beaucoup d’intellectuels. Dans notre société, le bien parlé a tué la parole révoltée. Et je dois dire que je regrette une certaine époque contestataire, comme celle des punks où les artistes se faisaient cinglants face aux autorités, souvent d’une manière vulgaire et brutale.

Examinons deux dessins caustiques de Beauséjour, qui parlent de la langue de bois de notre époque.

Dans son dessin intitulé Fuck Yves Klein, Beauséjour s’attaque très directement aux institutions artistiques. Klein fait partie des monuments de l’histoire de l’art. Rappelons que dans sesAnthropométries de 1960, il utilisait des modèles féminins nus, qu’il faisait tremper dans de la peinture bleue avant de leur demander de s’imprimer sur de grandes feuilles de papier blanches. Pour répondre à cela, d’une manière cinglante, Beauséjour a décidé d’utiliser son anatomie masculine pour imprimer une œuvre toute rouge. On peut certainement, comme pour Klein, continuer à parler de pinceau humain... Beauséjour montre comment chez ce dernier le dispositif était malgré tout assez classique (artiste masculin donnant à voir des corps de femmes qu’il dirige).

Beauséjour s’attaque aussi à l’image de (saint) Marcel Duchamp (qu’il remercie « pour faveurs obtenues »,) père spirituel de l’art contemporain, élu l’an dernier, par un groupe de spécialistes internationaux, comme l’artiste le plus important du XXe siècle et, du coup, comme le plus influent dans ce début de siècle. Mais qui se rappelle l’irrévérence de l’attitude de Duchamp dans le contexte social de son époque? Entend-on encore ce qu’il pouvait y avoir de choquant, en 1919, dans ces lettres L.H.O.O.Q. (elle a chaud au cul) apposées en dessous de cette Joconde moustachue, presque travestie, première drag queen (encore une reine dévergondée), portrait caché de Léonard de Vinci homosexuel (selon Freud)... Duchamp s’est souvent travesti, à une époque où il n’y avait pas encore d’émissions de télé pour nous montrer la vie tumultueuse des drags. Ressent-on encore le trouble des États-Uniens de 1917 qui imaginaient l’urine clapotante, avec son flic flac, convoquée par Fontaine (urinoir détourné)? Duchamp ne crachait pas sur le scatologique, les sécrétions (Why Not Sneeze Rrose Selavy?) ou les odeurs corporelles... Il critiquait le bon ton de la bourgeoisie de son époque, son art des apparences, sa capacité à se cacher derrière une odeur aseptisée (de sainteté?). Dans son œuvreBelle Haleine eau de voilette (1921 — année de création du fameux Chanel No 5), qui pourrait faire référence à un parfum de Guerlain de 1905 (Voilà pourquoi j’aimais Rosine), œuvre créée par son alter ego Rrose Selavy (dont on voit la photo — portrait de Duchamp en femme — sur la bouteille), il se moque même de l’utilisation du parfum par une certaine classe riche. Le parfum devient le symbole d’un masque social. Maintenant, Duchamp est devenu la référence BCBG, mais il a d’abord choqué. Beauséjour nous rappelle comment l’histoire, les musées et les institutions ont tendance à rendre conventionnel l’art subversif. Merde alors!