Marie-Claude Bouthillier : La graphologie d’un corps peint

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Il est fascinant de concevoir l’idée qu’il y a plus d’une entité à découvrir sous la surface des choses apparentes. La quête d’identité confronte dans un même champ les multiples facettes d’un moi-corps unifié dans l’accumulation de moments successifs. L’espace mouvant de l’identité fait éclater nos repères pulsionnels qui possèdent une faculté opérationnelle de vaciller, de fluctuer et de fuir sous notre regard. L’incertitude nous gagne pour s’étendre à une pluralité de jalons essentiels de nature intime. Quelque chose nous échappe entre l’instabilité logique des idées et l’insaisissabilité d’un corps abstrait en tant que figure structurante. L’être flotte dans une sorte d’unité fracturée d’où jaillit une vision de soi, un champ d’apparences sensibles où la composition d’affects intenses assure la consolidation d’un ensemble flou. C’est dans cet esprit que le monde de l’exploration de soi apparaît dans l’œuvre de Marie-Claude Bouthillier. Ses créations plastiques assument leur force dans l’éclatement des valeurs signifiantes de ses messages visuels. Son œuvre de prestidigitation articule la nature sporadique, imprévisible et irrégulière de la conscience d’exister par l’élaboration créatrice de rythmes intimes de l’être existentiellement fluide. À sa façon, elle témoigne, comme Foucault et Lacan l’ont démontré, qu’un sujet ne doit pas nécessairement être cohérent et continu pour s’ériger comme source unique de signification.

L’autoreprésentation, principe constitutif de la validation du créateur, est l’un des axes principaux de la poétique contemporaine. Poétique, entendue ici comme structure par laquelle nous ordonnons nos émotions, nos connaissances, de même que les procédés techniques et plastiques, pour en arriver à énoncer l’identité du sujet, du corps, du regard, du Je. M.-C. Bouthillier s’instaure comme écriture. Comme les mots qui servent de relais au corps de l’auteur d’un texte, les éléments substantiels qui fondent l’image picturale répandent des états physiologiques du créateur d’art visuel en ouvrant un espace dilatatoire de l’être. « Les corps avec leurs qualités visibles sont les objets propres de la peinture », écrit Lessing dans le Laocoon. Certaines particularités de construction ou certains traits d’écriture (peinture) épousent par des correspondances physiques et psychiques les œuvres où s’entrecroisent par alternance de multiples parenthèses frictionnelles et autobiographiques sous la forme d’une désignation connotative. À la manière des enjeux narratologiques, les installations ont pour fonction de décrire le récit dans son économie interne, d’en identifier les composantes morphologiques et syntaxiques, d’en évaluer les modes de fonctionnement et les effets de sens qui peuvent en résulter. L’artiste crée des significations immanentes à l’œuvre tout en brisant l’unité de celle-ci. Elle en dérange subrepticement la logique interne pour donner l’impression d’annihiler ou tout simplement casser certains niveaux de significations. Ses installations autoreprésentatives traduisent une conscience accrue de l’espace physique qui correspond à l’espace intérieur du créateur-narrateur. L’abondance d’objets et la polysémie des jeux formels nuancent le sens de la narration en excédant les facultés représentatives des signes du moi entassés sans élection autoritaire et dominante d’un objet ou d’un sens. M.-C. Bouthillier articule sa recherche identitaire à la façon dont Max Loreau l’énonçait dans La peinture à l’œuvre et l’énigme du corps : « le moi est parvenu à s’inscrire dans le monde sous la forme d’un glissement; il n’est plus livré sans défense à cette surabondance pressante et indistincte qu’était jusqu’alors la réalité : il fait jouer les choses à l’intérieur même du langage; les y faisant se succéder, les relie une à une entre elles et y chemine parmi elles; au lieu d’être enveloppé par le chaos du monde, il commence à l’ordonner en s’y frayant une voie. » À l’intérieur de la construction formelle, les structures constitutives des œuvres profilent des passages où les choses se meuvent dans un glissement d’actes corporels. Les trajectoires semblent aléatoires dans un ensemble plus ou moins spécifié et diversifié de manifestations individuelles pragmatiques. L’objet-sujet déborde largement le cadre de la fiction avec l’immanence d’une variabilité contextuelle de la réception et du fonctionnement des œuvres.

L’autoreprésentation doit comporter divers aspects d’une personnalité fluctuante. Elle doit montrer de manière ostentatoire l’artiste elle-même dans un espace (pictural) ouvert à l’invention identitaire. M.-C. Bouthillier est attentive à ce qui fonde toutes les représentations énigmatiques de la personne dans sa complexité sans la réduire à des significations clôturantes. Les installations indéfiniment ouvertes se prêtent à des déploiements sans fin, admettant chaque sollicitation comme un enrichissement de l’œuvre au gré de la création de graphismes abstraits du corps ou tout simplement en tant que CRÉATURES(1) abstraites du corps réfléchissant. On conçoit ainsi aisément qu’ il n’existe pas de miroir (support) sans surface miroitante. L’image cache un fond obscur d’un corps en pensée par la modification d’événements en apparence plus ou moins chaotiques mais qui pourtant sont cohérents dans l’enchaînement imagé d’une mise en abyme dont le caractère est sans contredit intrinsèque à l’œuvre. Les constructions formelles, en tant que forces d’actions directes sur soi, ont le pouvoir de façonner des signes en un système énergétique de formes vulnérables aux lignes, aux traits, aux taches et aux tracés d’énergie du sujet artiste. M.-C. Bouthillier fabrique des réseaux indéterminés de connexions tumultueuses, sinon désordonnées, pour signifier une pensée multipolaire. Les forces créatrices dispersent le regard en engendrant des formations éparses mais toujours renouvelées de comportements allusifs qui font glisser l’Un à travers le Multiple.

Les installations de M.-C. Bouthillier sont parsemées de configurations sans fixité ni nécessité naturelle et résultent toujours d’un arrangement sujet au changement. Les structures spatiales disposent de surfaces multiples avec des lignes préexistantes de fractures, comme celles d’un cristal. L’artiste agit dans et sur l’espace pour comprendre son intériorité comme une aire qu’il faut inventorier au fil du temps de création d’une existence à penser, à réfléchir. Chaque conformation, unique dans la fragmentation de l’ensemble, globalise un tout. Une image est le miroir d’une autre image antérieure qui stabilise un processus toujours en mutation invitant à discuter des changements existentiels du labyrinthe humain. L’œuvre formée comme autant d’éclaboussures exprime à la fois la capacité du sujet de penser son histoire et de se penser dans l’histoire par des indications murmurantes qui parviennent ainsi à combiner une narrativité minimale liée aux rapports associatifs dont les objets réflexifs sont disposés sur les supports. La pratique artistique de M.-C. Bouthillier est intimement liée à un espace vital où l’existence est traversée de ruptures. Les trajets visuels sont marqués par des phénomènes dissociatifs et dissipatifs de la personnalité. Les dimensions constitutives du visible — la forme, la fermeture, l’ouverture, la circularité, le zigzag, le système, la finalité, le centre, le point d’origine, la finitude, la perfection, la plenitude, l’individuation, l’in-déterminé — éclatent dans des expériences de l’existence des apparences sensibles territorialisées par une signature expressive qui remet en question la nature même de la réalité et ses possibilités représentatives.

 

1. Titre d’une exposition (résidence d’artiste) à LA CHAMBRE BLANCHE (Québec) du 27 août au 10 octobre 2004.