Jean-Pierre Morin : L'atelier du sculpteur

À la mémoire de Martine

 
Jean-Pierre Morin occupe un atelier vaste et clair au bord de la rivière Saint-Charles, dans le Vieux-Limoilou. Le nom de la rue, qui évoque joliment les sables de la rive à proximité, rappelle le passé révolu de ce quartier du bord de l’eau, situé en basse ville de Québec. De sa fenêtre préférée, il a une vue imprenable sur l’usine Stadacona, où la papetière White Birch produit pâte, carton et papier. Sensible à l’âpre beauté du paysage industriel qu’il observe tous les jours, il rêve à voix haute devant la fumée blanche qui s’échappe de la cheminée carrée. « C’est de la vapeur d’eau », murmure-t-il en raccompagnant vers la sortie le groupe de jeunes historiens de l’art qu’il vient de recevoir avec chaleur et générosité. Pour la deuxième fois, il a accepté d’ouvrir les portes de son atelier aux étudiants de mon séminaire de maîtrise sur l’histoire de la sculpture. La plupart d’entre eux sont surpris de ce qu’ils ont vu car, pétris de références livresques, ils ne s’attendaient ni à l’ordre impeccable qui règne en ces lieux ni à la sophistication des outils disposés le long des murs. Aux antipodes de l’image romantique d’un antre de la création sombre, chargé, mystérieux ou inaccessible, l’atelier du sculpteur leur est apparu comme un véritable laboratoire : espace épuré et ouvert, propre, méthodiquement organisé et rangé, voire un brin froid. Leur première impression a d’ailleurs été corroborée par certains éléments du récit que notre hôte a fait de son parcours académique et de la manière dont il travaille aujourd’hui.
 
Le choix délibéré de la sculpture
 
« On était comme des machinistes… on passait pour des mécaniciens », se souvient Jean-Pierre Morin à propos de sa formation à l’école des arts visuels de l’Université Laval, entre 1975 et 1978. Élève de la classe de « mouvement » d’Ulysse Comtois, il s’initiait alors aux aspects techniques — et parfois fastidieux, admet-il — de l’exigeante pratique dont il n’allait pas déroger. Un peu plus tard, Morin se retrouvait le seul candidat admis à la section sculpture de la maîtrise en arts visuels de l’Université Concordia. « La sculpture n’était pas à la mode », ajoute-t-il en pensant à l’engouement des artistes des années 1980 pour la nouvelle figuration picturale, l’installation ou encore le champ en plein essor de l’art environnemental. Pourtant, rien ne faisait douter Jean-Pierre Morin de la pertinence de son choix et il n’hésitait pas à revendiquer comme guides les grands représentants de la sculpture minimaliste américaine, de Robert Morris à Richard Serra. Il lui paraissait ainsi naturel de délaisser les matériaux de sa jeunesse, et tout particulièrement le bois, auquel il était naguère très attaché, ainsi que le verre, qui l’avait un temps attiré, pour explorer exclusivement les ressources du métal. L’acier inoxydable, l’acier Corten ou, mieux encore, l’aluminium, se prêtent du reste parfaitement à sa conception, somme toute classique, de l’art auquel il s’adonne. Car à la question très générale de savoir ce qu’est la sculpture, Morin répond prosaïquement qu’une sculpture est d’abord et avant tout un objet. Si l’on tire les conséquences d’une vision aussi simple qu’essentialiste, on définira le sculpteur comme un artiste qui crée des objets se déployant dans l’espace et ce, à plus ou moins grande échelle. Il faut insister sur cette dernière précision puisque deux types de projets voient le jour dans l’atelier que nous avons visité : d’un côté, des œuvres de format relativement restreint, généralement exposées en galerie et acquises par des collectionneurs ou des musées ; de l’autre, des œuvres monumentales élaborées pour des commandes ou des concours publics. Ces productions, bien que distinctes et parallèles, demeurent toutefois complémentaires.