Claudine Cotton : Une vision atomique des choses

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Puisque la pratique artistique de Claudine Cotton est absolument atypique, essayons de changer notre façon de concevoir le monde de l’art et de ses représentations. À commencer par la notion d’« œuvre », notion qui demande à être révisée, voire substituée par autre chose. Si les sociologues, les historiens de l’art et les critiques semblent encore très attachés à cette notion socialement et historiquement bien construite, il n’en est pas de même pour les artistes, ceux-ci préférant aujourd’hui parler de ce qu’ils font en termes de travaux, pièces, productions, ou encore, pour se rapprocher un peu plus de la réalité des « œuvres » qui s’annoncent, de manœuvres. Ils désignent par le terme « manœuvre » une pratique qui rappelle à maints égards la Mètis grecque, un art du louvoiement et de l’esquive qui tire profit des dispositions de l’esprit fonctionnant par la ruse et l’emploi de moyens détournés ou inattendus. On retrouve l’origine de la figure de la Mètis au chant XIII de l’Iliaded’Homère : dans l’épisode des jeux, pour remporter la course, le jeune garçon utilisera tous les tours de son sac pour atteindre son but. Autrement dit, la manœuvre encourage les tendances que l’ordre social décourage habituellement, par exemple le désir de transgresser les règles établies et autres conventions.

Aventure et expérience

Le concept d’expérience englobe et caractérise bien l’ensemble des manœuvres poético- sociales de Claudine Cotton. En effet, le but de ses manœuvres se résume à un grand objectif : générer une certaine qualité d’expérience, quelque chose qui émerge radicalement de l’indifférencié du quotidien. Quand l’artiste déclare, dans un petit dépliant qui accompagnait une exposition à la galerie Articule (Borderline, 2000) : « C’est là l’autre ennui; de nos jours, les territoires d’aventure sont si balisés que se perdre est un défi. En réalité, lorsqu’il rentre le soir, mon œil n’a fait que le tour de lui-même. Se cerner »,elle nous donne un indice précieux : on peut effectivement concevoir tout son travail comme un vaste processus d’exploration de nouveaux territoires d’aventure et d’intenses expérimentations.

Dans son beau livre intitulé Enfance et histoire (2002), Georgio Agamben se demande si, à la lumière des mutations de ce concept dans l’histoire de la pensée occidentale, l’homme moderne est encore capable de vivre de véritables expériences : « Tout discours sur l’expérience doit aujourd’hui partir de cette constatation : elle ne s’offre plus à nous comme quelque chose de réalisable. » La pratique de Claudine Cotton s’accorde avec l’idée de l’éminent philosophe italien voulant que ce soit dans le langage et le récit que l’expérience se vit avec le plus d’intensité. Toutes les manœuvres de Claudine Cotton, en effet, prennent source dans des observations du quotidien qu’elle traduit en récit, indistinctement, dans sa vie comme dans son œuvre, racontant de vive voix ce qu’elle visait, ce qui s’est effectivement produit et où tout cela l’a conduite. Elle tisse ainsi une trame narratologique qui n’a ni début ni fin, comme si elle était animée par un refus catégorique, le refus d’admettre que l’expérience ne s’offre plus à nous, ayant définitivement pris congé de nos existences. D’où ses manœuvres aventureuses, conçues comme des mises en situation qui vont provoquer la possibilité d’entrer dans un simulacre d’expérience, car, toujours selon Agamben, la quête conduit à la reconnaissance de la fatalité aporétique, soit l’expérience elle-même qui est... le sans voie : « Si l’expérience scientifique consiste à construire une route sûre (une méthodos, une voie) qui mène à la connaissance, la quête conduit au contraire à reconnaître que l’absence de voie (l’aporie) est la seule expérience offerte à l’homme. Mais pour la même raison, la quête est aussi le contraire de l’aventure, qui à l’époque moderne se présente comme le dernier refuge de l’expérience. »

Dans ses manœuvres orientées vers l’expérience à vivre, Claudine Cotton agit — souvent accompagnée d’un adjuvant, un renard empaillé, par exemple — en tant qu’agent catalyseur dans un environnement social donné, ce qui, nécessairement, entraîne un certain nombre de réactions. Si elle peut prévoir certaines des réactions provoquées par ses actions, elle est placée par d’autres devant l’inconnu, le « sans voie », et ainsi amenée à procéder à des vérifications et à ajuster, si on peut l’exprimer ainsi, le degré de communicabilité et d’intelligibilité des idées et des niveaux de langage qu’elle utilise. On ne saurait parler, à la fin de ce processus, que d’œuvres résiduelles : modestes documents visuels, courts récits fragmentés relatant des expériences passées qui attendent d’être reconstituées, ce que nous nous employons à faire à l’intérieur même des pages de ce magazine.

Matériau(x)

Quelle attitude adopter face à ce qui parvient jusqu’à nous de ces manœuvres réalisées en territoire d’aventures, pour reprendre son expression? À première vue, les manœuvres de Claudine Cotton semblent immatérielles et fondées sur un rapport à l’art qui passe ailleurs que par l’objet et ses qualités plastiques. Pourtant, les actions, manœuvres, installations et autres interventions qu’elle conduit depuis quelques années portent une attention toute particulière à la collecte des matériaux et restent malgré tout des objets à part entière. Mais puisque la vision des choses de Claudine Cotton privilégie la marge et tout ce qui déborde du centre, la notion de matériaux demande à être étendue et exige que l’on dépasse la relation première qu’elle entretient avec la matière. Ainsi, dans sa manœuvre intitulée Fondre des glaces, réchauffer des pierres (1997), présentée dans le cadre du 3e Symposium en arts visuels de l’Abitibi-Témiscamingue (Vingt milles lieu(x)es sur l’Esker), la liste des matériaux se décline comme suit :baisers, gomme d’épinette et massage reçu en fin de projet. On le voit aisément, la notion de matériaux perd de son épaisseur et apparaît comme un concept fluide et malléable. Il en sera de même pour la notion d’objet. Il faut lui donner une extension qui permette d’englober l’objet d’intellection.

La collecte de matériaux joue donc un rôle déterminant dans les activités préliminaires de Claudine Cotton. Elle revêt même un caractère pratiquement initiatique : c’est pendant qu’elle côtoie et observe un groupe social donné qu’elle accumule les signes et autres particularités du groupe ciblé, qu’elle s’initie à ses habitudes, ses rites et manières de faire et de penser, et qu’elle se familiarise avec son système de valeurs. Par le simple fait de choisir un mot ou un objet plutôt qu’un autre à l’intérieur de cet espace de socialisation nouvellement créé, elle confère — au moyen de ce processus d’élection — un sens spécifique à cet élément, ce dernier devenant, dans laprésentation qu’elle nous en fait, ni plus ni moins qu’un gage de socialité dans la chaîne de significations qu’elle tisse : quelque chose qui cèle définitivement le lien social engagé.

Intrusions

Chaque domaine d’activité contient sa propre terminologie, ses instruments et outils, son langage et sa rhétorique aussi. Dans notre civilisation du travail et de la consommation, le domaine d’activité dans lequel un sujet évolue modèle une bonne partie de notre identité et forme, vu de l’extérieur du moins, un microcosme au degré de perméabilité variable. Les incursions de Claudine Cotton dans des mondes qui lui sont au départ étrangers — le médical ou l’économique, par exemple — lui permettent d’extraire les éléments qui font sens dans l’environnement social placé sous son observation. Dans la chaîne de production de sens qu’elle enclenche, ces éléments doivent continuer de produire du sens une fois « recontextualisés » et exportés dans le monde de l’art contemporain. Car il va sans dire que l’aboutissement ultime de ses projets et l’instance de légitimation — aussi hétérogène soit-elle — qui viendra cautionner l’intérêt symbolique de son œuvre reste le monde de l’art : les pairs, les amateurs et les experts.

Les incursions de l’artiste — on pourrait même parler d’immersions — dans des mondes autres témoignent d’une réelle volonté de rapprochement entre mondes que tout sépare. Par conséquent, Claudine Cotton joue un rôle d’intermédiaire ou de « passeur » entre le champ symbolique de l’art et des sphères qui remplissent des fonctions plus pratiques. Mais en fin de parcours, pour l’amateur d’art contemporain, ce qui nous est donné à apprécier, ce sont des objets qui reconstituent le fil des événements : des acteurs sociaux préalablement choisis réagissent à l’arrivée d’une « intruse » bienvenue. On pourrait aller jusqu’à comparer ses manœuvres poétiques aux phénomènes qui se produisent lorsqu’on introduit un corps étranger dans un organisme vivant. Bien que prévisibles, les réactions en chaîne qui s’ensuivent bouleversent le cours normal des choses et fascinent l’imagination. Il se produit, par cette intrusion inopinée, des répercussions qui se développent suivant un scénario que l’on pourrait qualifier d’atomique. D’ailleurs, l’intervention intitulée Billard (2000), synthétise à merveille les objets en mouvement qu’elle conçoit et donne à comprendre. Billard est une « installation active », selon ses propres termes, et se décrit comme suit : « installation sur une table de billard : les chiffres des boules de verre ont été remplacés par des mots. Mots marqués par le hasard ou l’habileté, leurs ricochets par la bande ou leur “perte” dans la table. “Tentative” de partie avec un citoyen de Rouyn-Noranda. »

B & B/Butinage & Bucolique

De tous les projets réalisés et menés à terme jusqu’à ce jour, la manœuvre poétique de Claudine Cotton, Butinage et Bucolique, s’est révélée particulièrement fructueuse en rencontres et rebondissements de tous genres. En février 2001, à l’invitation du centre d’artistes IIIe Impérial de Granby, elle ouvrait provisoirement un B & B, à Roxton Pond,« [...] dans l’idyllique maison d’Edmond et André. Autour de la table, elle a reçu des laboureurs avec l’intention de Butiner des Bucoliques... de ravir la poésie de ces gens de la terre pour en gaver son projet », nous indique le dépliant qui accompagne l’événement. Dans ses manœuvres, même si elle utilise des termes en apparence inoffensifs (ravir, gaver), il n’en reste pas moins que Claudine Cotton s’approprie, voire phagocyte littéralement la vision du monde de ces habitants et les moyens qu’ils prennent pour l’exprimer : en (se) racontant des histoires par exemple. Pourrait-il en être autrement? Tous ces matériaux « humains » et « narratoliques » sont indispensables à l’élaboration de ses manœuvres et garantissent, d’une certaine manière, l’authenticité des projets qu’elle tente de mener à bon port. « Je suis tombée dans des talles de penseurs de la terre qui portent dans leurs mains de semeurs le souci de conserver », confie-telle. Conserver quoi? La terre et la qualité des produits qu’elle engendre, la beauté de l’environnement naturel, le rythme de la vie rurale, bref, ce que l’on peut encore sauver de ce qui fait depuis des siècles la dimension bucolique de la vie vécue à la campagne en ce coin de pays. Le réfrigérateur — appareil de conservation par excellence — déposé en plein champ, ouvert devant comme derrière, devient un dérisoire monument métonymique érigé en hommage aux petits et grands gestes posés par l’homme pour sauvegarder l’intégrité du patrimoine rural et les fragiles vestiges de la vie pastorale encore visibles.

Toutefois, Claudine Cotton n’en reste jamais à une utilisation métaphorique de ses ma té riaux qui entrent dans la conception de ses singulières expériences tout empreintes de socialité. On a plutôt l’impression que son but ultime réside dans l’identification du point aveugle ou de la zone d’ombre qui hante chaque groupe social. Tel un enquêteur, elle cherche à débusquer la faille qui ébranle l’unité ou l’harmonie de sa petite communauté, la fissure qui lézarde la belle unité de ses systèmes de valeurs. Elle le fait sur le mode ironique et poétique, mais elle vise tout de même la contradiction inhérente à nos modes de vie et à la constitution de notrehabitus. En cela, ses manœuvres prennent parfois des orientations fondamentalement critiques. Ainsi, on a beau promouvoir les vertus de la vie rurale en nos contrées et l’amour de la terre, que fait-on l’hiver venu? On migre vers le sud comme de frileux oiseaux qui ne seraient jamais parvenus à s’adapter pleinement aux climats qui prévalent sous nos latitudes. Ces objets en partance trahissent et révèlent en même temps cette tension qui habite l’homme de la terre comme le citadin postmoderne. Tous deux ne se sentent jamais pleinement au bon endroit ni au bon moment. Aussi, ils sont condamnés à vivre dans leur tête un nomadisme perpétuel.