Caroline Boileau, Le corps qui observe, qui relie, qui transmet

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Si le corps est inévitablement présent dans le travail artistique, il n’y est souvent qu’un outil, un véhicule ou une représentation. Rarement, comme c’est le cas dans le travail de Caroline Boileau, le corps est-il l’unique moyen d’envisager des rapports sensibles à la fois à soi, à l’autre et à l’espace, et ce, sans être en autoreprésentation. Il y a dans son travail plusieurs rôles que prend ce corps qui est parfois le sien – qu’elle met à l’épreuve ou en dialogue avec son environnement – parfois celui des autres – qui mène à une transmission des récits, à l’observation des liens entre les êtres. C’est sa constante approche performative qui permet à l’artiste de raconter les diverses façons, pour un corps, d’habiter l’espace, d’être en relation avec ce qui l’entoure et ce qui l’a précédé, pour imaginer l’avenir.

 

La notion de performance se perçoit ici dans le geste d’aller vers l’autre, de récolter, de mettre en circulation, dans cette implication du corps comme agent de liaison. Là, dans le corps qui pose des gestes dans un certain cadre, qui accomplit des actions dans un certain environnement. Et c’est grâce à l’articulation de plusieurs disciplines que Boileau parvient à ses fins : dessin, performance photographique et vidéographique, installation performative, action dans l’espace public. Parfois, elle infiltre un milieu – une exposition, un centre hospitalier – pour en activer des aspects endormis. D’autres fois, dans l’espace public ou dans le cadre d’une installation artistique, elle s’assoit et écoute, traduit et interprète. Chaque fois, elle travaille avec les particularités d’un nouvel environnement, et c’est dans sa rencontre avec celui-ci qu’un genre de microcosme s’invente et s’anime de lui-même, lequel, de par ses qualités narratives, porte le potentiel d’être relié aux autres œuvres. Boileau passe ainsi de la dimension intime des récits au transfert de ceux-ci dans la sphère sociale, qui ouvre aux possibles politiques de leur mise en commun.

 

Le corps performé

 

Le corps, et par extension le vivant, est au cœur de la pratique de Caroline Boileau. Si le dessin lui permet d’illustrer un rapport au corps qui se veut pluriel, complexe, voire trouble, la performance, elle, met parfois celui-ci à l’épreuve. Ses pratiques du dessin et de la performance sont des moyens semblables d’explorer un rapport attentif à l’environnement qu’elle habite.

 

Les dessins de Caroline Boileau représentent des créatures polymorphes, des êtres hybrides et des corps en mutation : ils se situent entre réel et imaginaire lorsqu’ils semblent illustrer des livres de science-fiction, ou encore semblent tout droit tirés d’un traité d’anatomie. Leur esthétique est généralement la même : un corps seul flottant sur le blanc du papier. Dans ces êtres cohabitent le végétal et l’animal : ils sont humains, mais en même temps pas tout à fait. Ils représentent des univers où des identités plurielles, de genre mais aussi d’espèce, sont envisageables, où il semble facile de jouer avec la recomposition du soi et d’accueillir l’étranger. Réalisés à l’aquarelle, les dessins laissent transparaître la peau, révèlent la composition des corps, transposent et reconstruisent chacune des cellules, métamorphosent la forme humaine. Par leurs compositions singulières, ils soulignent l’unicité complexe de chaque être.   

 

Si les dessins sont réalisés en séries, ils ne sont pas nécessairement présentés de la sorte, et les corpus peuvent être mélangés pour offrir d’autres possibilités de dialogues. À l’hiver 2017, dans le cadre de l’exposition Vivre ensemble – The Connections, organisée à la Galerie d’art Foreman par les commissaires Gentiane Bélanger et Zoë Chan, Boileau a, pour la première fois, exposé 55 dessins sélectionnés sur dix ans de pratique. Même si chaque dessin propose un univers complexe et complet, l’ensemble compose une narration où les divers corps en métamorphose se répondent les uns les autres. En fin de compte, le tout se conjugue comme un corpus unique qui reprend un même motif : le vivant en constante transformation.

 

Lorsqu’elle dessine, Caroline Boileau engage son corps dans une attitude qu’elle considère s’approcher d’une action performative. C’est-à-dire qu’en travaillant avec l’aquarelle, elle ne se donne aucune deuxième chance : chaque trait fait partie d’un enchaînement, chaque trait en suit ou en précède un autre. Chaque geste est irréversible : son résultat peut être retravaillé, mais jamais effacé. Ainsi, des accidents s’incrustent, des imprévus s’immiscent avec lesquels elle doit composer. Le corps est tout aussi présent et engagé dans la réalisation d’un dessin que d’une performance. Cette conscience de l’importance de chaque geste apparaît aussi particulièrement dans certaines œuvres où Boileau expérimente un certain degré de vulnérabilité. Lorsqu’elle réalise par exemple quelques-unes de ses performances sans ses lunettes, elle doit se laisser guider par les gens qu’elle croise ou par ses autres sens. Elle développe ainsi un rapport à son corps qui implique un état à la fois d’abandon et de vigilance. D’autres fois, elle grimpe à des structures et tombe, presque volontairement, comme pour sentir qu’elle peut se relever, que les obstacles qu’elle croise sont surmontables. Elle met son corps à l’épreuve pour réfléchir à la place qu’il occupe dans l’espace.

 

En 2016, elle infiltre durant une semaine le Musée d’art de Joliette. Ici aussi, elle expérimente une situation où elle est coupée du monde, où elle ne peut communiquer avec les gens alors même qu’elle réalise des actions en leur présence : elle éprouve son rapport à l’autre, mais aussi à l’espace. Cette performance se déroule dans le cadre de l’exposition Le catalogue des futurs, de Stéphane Gilot, dans laquelle il repense les salles du musée en leur donnant de nouvelles configurations afin d’imaginer une navigation inédite de leurs espaces et d’inviter les visiteurs à porter un regard différent sur une sélection d’œuvres de la collection du musée. Boileau est en immersion totale dans le musée puisque sa performance, Faustine, débute à son entrée dans l’institution pour ne se terminer qu’à sa sortie. Le titre de la performance fait référence à un personnage du roman d’Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel, dans lequel un fugitif se retrouve sur une île où il tente d’entrer en contact avec l’une des habitantes, Faustine, sans y parvenir. Boileau s’inspire de cette situation pour penser et réaliser ses actions performatives. Durant son séjour, elle exécute des gestes simples et répétitifs dans les salles de l’exposition, mais elle ne crée aucun contact humain. Bien que certains passages du livre soient offerts à la vue, ses diverses actions performatives n’en sont pas des illustrations. Elles reprennent des éléments clés du récit tout en s’inscrivant dans une relation avec certaines pièces de l’exposition. Par exemple, durant une journée entière, Boileau se roule sur le plancher sous une œuvre, dans un mouvement de va-et-vient, comme pour imiter la marée ; un autre jour, elle embrasse un mur pendant cinq heures afin d’évoquer l’amour impossible entre les personnages du roman. Ces actions, et plusieurs autres, la rendent à la fois plus et moins visible aux yeux des visiteurs : certains ne la remarquent qu’après un long moment, d’autres la voient immédiatement et tentent d’entrer en contact avec elle. De plus, la configuration de l’installation de Gilot force les rapprochements entre les œuvres et les visiteurs, et donc avec elle. En infiltrant nuit et jour les espaces du musée et en agissant comme si elle y était seule, elle dérange les habitudes : les employés de l’institution n’ont jamais eu à gérer la présence continue dans leurs espaces d’une artiste en contact direct avec les œuvres, les visiteurs sont troublés par sa présence et ses actions parmi des œuvres statiques, tous sont déconcertés par ses silences. Elle teste ici les limites de l’attitude performative en éprouvant à la fois son corps, le spectateur et l’institution.

 

Le corps médical

 

Pour Caroline Boileau, le corps, en plus d’être le véhicule de ses actions, est aussi intimement lié à la santé. Cette préoccupation, qui se perçoit dans divers types d’œuvres et dans certaines actions performatives, apparaît en 1997, au moment où l’artiste réalise des actions dans le milieu hospitalier. Les multiples occurrences de 15 minutes d’insubordination se déroulent sur une période de dix ans. Allant d’actions simples et presque invisibles jusqu'à l’activation de certains espaces vides, en passant par le travail avec des objets et des documents trouvés sur place, Boileau sollicite son milieu, le département de pharmacie de l’Hôpital général de Montréal, pour bousculer le quotidien de ses collègues, mais aussi les codes et le langage du milieu médical. Comme elle intervient dans un environnement déjà régi par des règles et des comportements, ses interventions font dévier les gens de leur routine, mais passent aussi parfois inaperçues. Par exemple, elle ajoute au décor de l’hôpital une sculpture faite de fioles de verre recyclées, ou bien elle récupère les médicaments périmés, les classe par couleurs et dresse la liste de tous leurs effets secondaires et leurs bienfaits réunis. Elle fait aussi participer ses collègues en leur demandant de photographier l’intérieur de leur pharmacie personnelle ou encore en leur offrant, durant ses journées de congé, de les remplacer pendant une heure afin qu’ils puissent aller se promener et observer la nature sur le mont Royal, situé à proximité de l’hôpital. L’effet de cette substitution atteint les employés, qui se questionnent tantôt sur leurs droits et responsabilités et sur ceux de leurs collègues, tantôt sur l’impact de leur propre travail. Toutes ces petites actions performatives intégrées au quotidien du travail témoignent de la volonté constante de Boileau d’explorer la question du rapport à l’autre et à l’environnement qui nous entoure. Elle interroge ici, de surcroît, les conventions propres à un milieu dont elle tente de repousser les limites.

 

Le corps social

 

Une grande part de la pratique de Caroline Boileau consiste à réaliser des actions participatives dans l’espace commun. Dans ce travail, il est question de tisser des liens entre les histoires, de provoquer la rencontre des sphères privées et publiques, et surtout de générer des paroles afin de sauvegarder des mémoires. Les souvenirs personnels viennent se greffer à l’Histoire officielle afin de faire circuler une histoire collective à la fois plus intime et commune. Avec ce type d’actions, elle transmet. Elle favorise les échanges entre les gens, trace un passage via leurs histoires et grâce à leurs récits.

 

Avec le projet Symptômes relocalisés, débuté en 2002 dans le cadre de Mémoire vive (2000-2002), initié par Raphaëlle de Groot au Centre de diffusion d’art multidisciplinaire Dare-Dare, Boileau tente de relire l’Histoire de la santé publique en mêlant archives et récits intimes. Dans un premier temps, elle demande aux gens qu’elle rencontre de raconter sur un formulaire un événement ayant marqué leur corps et auquel ils peuvent associer un lieu de Montréal. Elle refait par la suite ce même exercice, cette fois en demandant aux passants de lui raconter de vive voix un récit lié à leur corps et à la ville, créant ainsi momentanément un environnement intime dans un espace public. Elle poursuit dans la même veine avec Les histoires somatiques, un projet qui refait sporadiquement surface entre 2000 et 2012. Cette fois, elle traduit en dessin les maux de ses interlocuteurs alors que ceux-ci lui racontent l’histoire de leurs corps. Le récit d’un souvenir en appelant un autre, les exposés se déploient parfois sur quelques heures. Boileau conserve ces histoires de façon anonyme : elle repart avec une photographie sans visage, et ses interlocuteurs repartent avec son dessin, en apparence impersonnel et abstrait, et pourtant si intime et si dense. Elle procède à la collecte des récits personnels dans des lieux publics afin de reconsidérer l’Histoire de la santé. Ce passage de l’intime au social, puis au politique est caractéristique de sa démarche. Il témoigne de sa volonté de traiter le corps comme une construction sociale et inscrit ses actions dans la narration, cet espace qui lui permet de passer d’une sphère à l’autre.

 

Cette collecte de récits anonymes et cette oreille tendue vers l’autre prennent forme dans divers projets. Si les récits que Boileau récolte ne lui permettent d’accéder qu’à une infime partie d’un individu, elle réussit somme toute à composer une histoire qui, bien que fictive et subjective, est composée d’éléments pourtant bien réels.

 

Toutes ces postures qu’assument sporadiquement le corps : attentif, en dialogue avec l’autre ou avec l’environnement, à l’écoute, en transmission, en action, permettent à Caroline Boileau de développer un rapport sensible au monde. Celui-ci génère un fil narratif qui se tisse entre les personnes et entre les œuvres, qui passe d’une sphère à l’autre et garde vivantes les mémoires, les histoires, les actions de nos corps.